Couverts végétaux, par Raphaël Charles

De Triple Performance
Aller à :navigation, rechercher

Dans cette conférence, Raphaël Charles, chercheur passé par Agroscope puis le FiBL, présente les couverts végétaux comme un levier central de l’agriculture de conservation, à condition de les raisonner selon les objectifs du système. Il montre qu’ils ne se limitent pas au rôle de CIPAN : ils contribuent aussi à la couverture permanente du sol, à la gestion de l’azote, à la maîtrise des adventices, à l’amélioration de la matière organique et à la fertilité globale. Le choix des espèces, des mélanges, de la date de semis et du mode de destruction doit être adapté au contexte : disponibilité en eau, statut azoté, type de sol, rotation et travail du sol. Les résultats présentés soulignent l’intérêt des légumineuses et des mélanges multi-espèces, ainsi que la complémentarité avec le semis direct ou le travail réduit. Enfin, l’intervention ouvre sur des perspectives plus larges : racines, microbiome, couverts permanents, agroforesterie et régénération durable des sols.

auto_awesome
Résumé
Dans cette conférence, Raphaël Charles, chercheur passé par Agroscope puis le FiBL, présente les couverts végétaux comme un levier central de l’agriculture de conservation, à condition de les raisonner selon les objectifs du système. Il montre qu’ils ne se limitent pas au rôle de CIPAN : ils contribuent aussi à la couverture permanente du sol, à la gestion de l’azote, à la maîtrise des adventices, à l’amélioration de la matière organique et à la fertilité globale. Le choix des espèces, des mélanges, de la date de semis et du mode de destruction doit être adapté au contexte : disponibilité en eau, statut azoté, type de sol, rotation et travail du sol. Les résultats présentés soulignent l’intérêt des légumineuses et des mélanges multi-espèces, ainsi que la complémentarité avec le semis direct ou le travail réduit. Enfin, l’intervention ouvre sur des perspectives plus larges : racines, microbiome, couverts permanents, agroforesterie et régénération durable des sols.

Le 23 septembre 2020 : Couverts végétaux : utilité et mise en pratique des couverts végétaux pour retrouver de la fertilité chimique, physique et biologique dans les sols ! 💦🌱

Retrouvez l’intégralité de son intervention dans cette vidéo. Besoin de plus d’informations ?


🌱 Contactez directement de CDA pour participer à une formation ou bénéficier d’un accompagnement adapté à vos problématiques : https://centre-developpement-agroecologie.fr/

🌱 Participez à la prochaine édition de CAP AGROECO : https://capagroeco.fr/​

🌱 Mettez en place une stratégie de communication complète pour valoriser votre savoir-faire avec JBK Agricomm : https://jbk-agricomm.fr/


Présentation et positionnement

Raphaël Charles se présente comme chercheur, avec un parcours de 22 ans à Agroscope, puis depuis cinq ans au FiBL, l’Institut de recherche de l’agriculture biologique, où il poursuit ses travaux en Suisse romande. Il précise qu’il travaille aussi dans la vulgarisation, mais qu’il a choisi de garder dans cette intervention une approche de recherche, avec de nombreux graphiques et une volonté de revenir aux mécanismes.

L’idée directrice de la présentation est de partir d’éléments simples sur les couverts végétaux, puis d’aller vers des systèmes plus complexes. Il souligne d’emblée une difficulté classique : les agriculteurs innovent en complexifiant les systèmes, alors que le chercheur doit au contraire simplifier pour isoler les facteurs et comprendre les mécanismes, avant de revenir ensuite à la complexité du terrain.

Dans le contexte du changement climatique, il insiste sur un point central : tout passe par le sol et par le système dans son ensemble. Les couverts végétaux ne résoudront pas à eux seuls l’urgence climatique, mais ils s’inscrivent dans une stratégie de long terme visant à améliorer la capacité du sol à absorber l’eau, à la conserver, puis à alimenter les cultures.

Le couvert végétal dans un système agricole global

Raphaël Charles prend comme référence une ferme « idéale » de polyculture-élevage, typique d’une certaine image de la Suisse, tout en rappelant que ce modèle n’existe plus vraiment sous cette forme. Cette représentation est aussi trompeuse parce qu’elle segmente les fonctions, alors que dans la réalité les systèmes sont beaucoup plus imbriqués.

Les couverts végétaux peuvent remplir de multiples rôles, parfois proches de ceux des prairies temporaires. Ils s’insèrent dans des systèmes où interviennent aussi les apports organiques, les composts, les résidus de culture, et plus généralement la gestion de la fertilité.

Dans un bilan humique d’exploitation, les couverts végétaux apparaissent souvent sous la rubrique « cultures intermédiaires ». Dans les systèmes observés aujourd’hui, leur contribution potentielle au bilan humique reste encore relativement faible, surtout si les résidus comme la paille sont exportés. Dans beaucoup d’exploitations, l’équilibre humique repose encore principalement sur les fumures organiques. Il existe donc une marge de progression importante.

Il mentionne que ce bilan humique est devenu un outil proposé aux agriculteurs, et probablement à terme un outil conditionnant les paiements directs, afin de donner une vision globale de la gestion de l’humus à l’échelle de l’exploitation.

La couverture du sol comme fonction de base

Un des premiers rôles des couverts végétaux est la couverture du sol. Raphaël Charles rappelle que cette couverture varie fortement selon les cultures principales.

Le blé d’automne, par exemple, couvre relativement peu le sol en hiver, ce qui expose le sol à des risques d’érosion. Le maïs ensilage, de son côté, présente des situations très contrastées : maïs après sol nu, ou maïs précédé d’un couvert végétal. C’est dans ce type de cultures, particulièrement ouvertes et sensibles, que l’intérêt des couverts apparaît de manière évidente.

Évolution des systèmes agricoles et place des couverts

La spécialisation des exploitations, notamment après l’abandon du bétail dans certaines zones de grandes cultures, a conduit à une simplification des systèmes et à une perte de fertilité des sols.

L’agriculture de conservation est présentée comme une voie connue pour réduire ces atteintes au sol, à la fois en termes de fertilité et en termes de coûts de production. Dans cette perspective, l’objectif est de valoriser les couverts végétaux pour contribuer au développement de ces systèmes.

La question devient alors triple :

  • à quoi servent les couverts végétaux ;
  • quels sont ces couverts ;
  • comment les intégrer dans un système cohérent.

Définition classique et élargissement de la notion de couvert

Dans l’approche classique, on parle de cultures intermédiaires, de CIPAN (cultures intermédiaires pièges à nitrates) et d’engrais verts. Le schéma de base est simple : après la récolte du précédent, éventuellement sur pailles laissées au sol, on implante un couvert pendant l’interculture avant la culture suivante.

Mais cette vision est aujourd’hui dépassée par la complexification des pratiques. On ne se contente plus d’une succession « récolte – couvert – culture suivante ». On voit apparaître :

  • des intercultures plus ou moins courtes ou longues ;
  • des cultures intermédiaires semées dans la culture précédente ;
  • des couverts détruits longtemps avant la culture principale ou au contraire juste après son installation ;
  • une recherche plus générale de couverture permanente du sol.

Cela oblige à mieux comprendre le fonctionnement des végétaux, les mécanismes sous-jacents, les associations d’espèces et la façon de tendre vers des systèmes continuellement couverts.

Des pratiques très contrastées

Les situations observées aujourd’hui vont d’extrêmes très simples à des systèmes très sophistiqués. On trouve encore des cultures intermédiaires « classiques », parfois presque administratives, et à l’autre bout des couverts vivants permanents.

Les premiers travaux menés il y a une quinzaine d’années ont consisté à observer les cultures de couverture chez les agriculteurs, souvent conduites en pur, afin de caractériser les espèces et leur comportement.

Mais rapidement, une autre question est apparue comme plus importante encore : à quoi servent ces couverts ?

Partir des objectifs avant de choisir un couvert

Pour Raphaël Charles, c’est un point fondamental. Trop souvent, on sème des couverts « pour faire comme les voisins » ou parce qu’on a l’habitude de certaines espèces comme la phacélie ou la moutarde. Or, il manque alors le raisonnement de fond.

Les objectifs possibles sont multiples et dépendent entièrement :

  • du système d’exploitation ;
  • des objectifs de l’agriculteur ;
  • des problèmes de parcelle ;
  • des contraintes de gestion à l’échelle de l’exploitation.

Ces objectifs peuvent concerner :

  • les propriétés chimiques du sol ;
  • les propriétés physiques ;
  • l’activité biologique ;
  • le fonctionnement global du système de culture.

Le point de départ doit donc être : pourquoi est-ce que je mets un couvert ? Ce n’est qu’ensuite qu’on choisit les espèces et la technique adaptée.

Des objectifs qui ont fortement évolué

Entre 2007 et 2010, dans les conditions suisses évoquées par l’intervenant, certains objectifs dominaient :

  • la fixation biologique de l’azote, surtout dans les exploitations avec peu de bétail ;
  • la maîtrise des adventices, notamment avec l’essor du semis direct et du travail réduit du sol.

En revanche, d’autres objectifs étaient peu présents :

  • la protection contre l’érosion n’était pas prioritaire ;
  • le lessivage des nitrates était jugé peu important dans certains contextes ;
  • l’entretien de la matière organique ou l’augmentation de l’activité biologique étaient quasiment absents des préoccupations.

Dix ans plus tard, la situation a clairement changé. La matière organique et la vie du sol sont devenues des thèmes majeurs. Raphaël Charles pose alors la question de ce qui se passera en 2030, et suggère que les usages des couverts vont encore évoluer.

Une abondante documentation technique

Il rappelle qu’il existe aujourd’hui de nombreux documents techniques pour décrire les couverts végétaux. Son objectif n’est pas de fournir des recettes, car ces références existent déjà dans les organismes de vulgarisation.

Il cite notamment les fiches d’Agridea, qui couvrent :

  • les services rendus par les couverts ;
  • la gestion de l’azote ;
  • la description des espèces ;
  • la composition des mélanges ;
  • le choix des espèces en fonction des objectifs ;
  • les techniques de semis ;
  • la destruction des couverts.

Son propos est donc de revenir plutôt aux processus, en particulier dans les interactions sol-plante et plante-plante.

Le choix des techniques selon le système

Les contextes de travail du sol sont très différents :

  • travail intensif ;
  • travail simplifié superficiel ;
  • semis direct.

Ces contextes influencent fortement le choix du couvert et son fonctionnement.

Il faut aussi tenir compte de facteurs propres à chaque parcelle :

  • la capacité de minéralisation ;
  • la flore adventice ;
  • la rotation ;
  • la culture suivante ;
  • le matériel de semis disponible.

Les stratégies de semis peuvent également varier :

  • semis classique après récolte ;
  • semis dans une culture encore en place ;
  • semis sous la batteuse.

Ces solutions répondent notamment au problème croissant du manque d’eau. Chez eux, les semis les plus précoces sont ceux qui fonctionnent le mieux. Les couverts semés après moisson, sur un sol sec, s’implantent souvent mal. Les semis avant moisson, dans l’humidité résiduelle du printemps, peuvent donc constituer une piste intéressante, même si leur réussite dépend beaucoup des conditions de l’année.

Le rôle décisif de l’azote et de l’eau à l’implantation

Raphaël Charles insiste sur deux facteurs essentiels pour comprendre les résultats d’un couvert : l’eau et l’azote.

Dans des essais simples en semis direct, il observe par exemple que certaines espèces comme la moutarde brune (Brassica juncea, moutarde sarepta) ou la phacélie s’implantent mal, alors que le pois fourrager fonctionne mieux. Dans ces situations, les adventices prennent facilement le relais.

En travail minimum du sol, en revanche, l’ensemble des couverts s’implante plus facilement. Le léger travail du sol favorise la minéralisation, ce qui facilite l’installation du couvert. C’est souvent par ce type de compromis que les agriculteurs commencent.

Les facteurs importants identifiés sont :

  • la texture du sol ;
  • la date de semis ;
  • la technique de semis ;
  • le travail du sol préalable ;
  • l’accumulation d’eau avant semis ;
  • la somme de températures disponible avant les premiers gels.

Il insiste particulièrement sur la nécessité de semer tôt. Dans leur contexte, un semis de couvert en septembre laisse trop peu de temps avant les premiers froids pour produire une biomasse significative.

Parmi les facteurs jugés peu significatifs dans certains essais, il mentionne la fertilisation azotée et, plus étonnamment, la matière organique du sol en tant que variable isolée. Mais en pratique, l’état du système reste évidemment déterminant.

Deux grands scénarios de disponibilité de l’azote

Le scénario CIPAN classique

Dans ce cas, après la récolte d’une céréale, la minéralisation est forte et l’azote du sol augmente. Le risque est alors le lessivage à l’entrée de l’hiver, lorsque le sol se recharge en eau.

Le rôle du couvert est d’absorber cet azote. Les espèces typiques sont alors des couverts de croissance rapide et à forte biomasse, surtout non légumineuses :

  • crucifères ;
  • phacélie ;
  • avoine ;
  • tournesol ;
  • niger ;
  • parfois sarrasin en cycle court.

Le scénario d’azote limitant

Dans d’autres situations, l’azote disponible est faible :

  • manque d’eau limitant la minéralisation ;
  • matière organique trop faible, souvent dans des exploitations sans bétail depuis longtemps ;
  • travail réduit du sol ou semis direct en phase de transition.

Dans ce cas, les couverts non légumineux produisent peu de biomasse, donc peu de progrès en termes de sol. Les légumineuses prennent alors tout leur intérêt, car elles dépendent moins de l’azote minéral du sol.

La moutarde semée après céréale dans un contexte limitant est donnée comme exemple typique d’une culture presque sans biomasse : très bonne CIPAN en contexte riche, mais mauvais choix dans un système pauvre.

Les légumineuses comme outil de fertilité

Un important travail a été mené sur plus d’une vingtaine de légumineuses utilisées en couvert pur pour évaluer leur capacité à accumuler de l’azote.

Il existe une relation nette entre la biomasse aérienne produite et la quantité d’azote accumulée. Cette dernière peut atteindre jusqu’à environ 180 kg N/ha. Une partie de cet azote vient du sol, une autre de la fixation symbiotique.

Parmi les espèces les plus intéressantes dans leur contexte figurent notamment :

  • les gesces ;
  • la lentille ;
  • le pois fourrager ;
  • le trèfle d’Alexandrie ;
  • la féverole ;
  • la vesce commune ;
  • la vesce d’hiver ;
  • la vesce velue.

Le message principal est qu’il faut rechercher des légumineuses à forte biomasse. Il n’existe pas vraiment d’espèces « miraculeuses » qui fixeraient beaucoup d’azote sans produire de biomasse. Il rappelle aussi que certaines légumineuses nécessitent une inoculation en rhizobium.

Au final, il peut y avoir jusqu’à 150 kg d’azote dans la biomasse des meilleures légumineuses. Toute la question devient alors celle de la gestion de cet azote et de sa restitution à la culture suivante.

Les couverts et la gestion de la fertilisation

Des documents techniques intégrés aux références de fertilisation en Suisse prennent désormais en compte les couverts végétaux. Ils distinguent de grandes classes :

  • graminées pompe à nitrates ;
  • crucifères pompe à nitrates ;
  • légumineuses ;
  • mélanges légumineuses/non légumineuses.

Même si l’approche « piège à nitrates » a parfois été un peu oubliée dans les démarches plus globales d’agriculture de conservation, Raphaël Charles rappelle que la réduction de la lixiviation reste un objectif réel dans certains territoires.

Mais il insiste surtout sur les effets à court terme des couverts sur la nutrition azotée de la culture suivante, en particulier quand il y a des légumineuses.

Le rôle central du rapport carbone/azote

Un progrès important dans le conseil a été la prise en compte du rapport C/N des résidus de couvert.

Par le passé, certains agriculteurs produisaient de très grosses biomasses, les incorporaient avant maïs, puis constataient une faim d’azote du maïs. À partir du moment où le conseil a intégré la notion de rapport carbone/azote, la gestion des couverts a nettement progressé.

Les grands repères rappelés sont :

  • en dessous de 15, la décomposition est facile et libère de l’azote pour la culture suivante ;
  • au-dessus de 25, on entre dans une situation de compétition entre plante et micro-organismes, avec immobilisation de l’azote.

Cela se traduit concrètement par :

  • des couverts légumineux capables de libérer 20 à 50 kg N/ha selon la biomasse ;
  • des graminées pouvant au contraire provoquer une préemption de l’azote.

Les rapports C/N varient aussi beaucoup selon les espèces, ce qui justifie l’intérêt des mélanges.

Les autres nutriments que l’azote

En dehors du carbone capté par photosynthèse et de l’azote fixé par symbiose, les couverts n’apportent pas d’éléments nutritifs nouveaux au système. En revanche, ils peuvent rendre disponibles des éléments déjà présents dans le sol :

  • en les prélevant en profondeur pour les restituer plus en surface ;
  • en modifiant localement le milieu, par exemple par acidification de la rhizosphère.

Une méthode proche de la méthode MERCI est utilisée pour estimer les prélèvements des couverts à partir :

  • de la surface couverte ;
  • de la hauteur ;
  • d’un indice de culture ;
  • de concentrations standards par espèce.

Les différences observées tiennent souvent davantage à la biomasse produite qu’aux concentrations propres à chaque espèce.

Destruction du couvert et gestion des adventices

La destruction du couvert doit être raisonnée selon les objectifs. Différents systèmes existent et sont bien documentés.

Concernant les adventices, l’objectif est double :

  • empêcher leur multiplication, générative ou végétative ;
  • faire jouer la compétition pour les ressources et la modification du milieu.

Dans les légumineuses testées, il n’a pas été observé d’effet allélopathique marqué. L’effet principal passe surtout par la biomasse et la rapidité de développement.

En revanche, certaines crucifères ont des effets allélopathiques plus nets, via des substances libérées par les racines ou lors de la décomposition de la biomasse. Cela peut réduire le développement des adventices, même à faibles niveaux de matière sèche.

L’intérêt des mélanges d’espèces

Raphaël Charles rappelle que beaucoup de travaux ont porté sur la conception de mélanges. Certaines publications continuent de montrer que des cultures pures peuvent parfois être plus efficaces, mais cela oblige alors à savoir exactement quelle espèce choisir. En pratique, les mélanges offrent plus de sécurité et de polyvalence.

Le raisonnement repose sur plusieurs formes de complémentarité :

  • architecture aérienne ;
  • architecture racinaire ;
  • nutrition ;
  • porosité du sol ;
  • contrôle des adventices.

Dans un essai de longue durée à Agroscope, plusieurs espèces ont été comparées : avoine, niger, moutarde, phacélie, radis, pois. L’avoine, le niger et la moutarde apparaissent souvent comme les plus productifs. Le pois reste plus modeste en biomasse. Mais lorsque toutes ces espèces sont mélangées, on obtient de manière systématique une performance supérieure.

Des modèles sur des mélanges moutarde–pois ou avoine–phacélie montrent qu’en situation limitante en azote, les mélanges associant légumineuses et non légumineuses deviennent particulièrement intéressants.

Il explique cela par les mécanismes d’interaction entre plantes :

  • complémentarité de hauteur ou de système racinaire ;
  • facilitation liée à la fixation symbiotique ;
  • mobilisation différente des nutriments ;
  • effets d’ombre ;
  • rôle probable du microbiote ;
  • à l’inverse, phénomènes de compétition.

L’objectif recherché est d’obtenir un mélange dont le rendement dépasse celui de la meilleure espèce cultivée seule, ce qu’il appelle un surcroît de rendement transgressif.

Quelques règles proposées :

  • en milieu bien pourvu en azote, mettre peu de légumineuses ;
  • utiliser volontiers de la moutarde en très bonnes conditions ;
  • préférer l’avoine si l’on cherche une espèce un peu moins compétitive ;
  • en milieu pauvre, renforcer les légumineuses ;
  • viser au moins quatre à six espèces dans un mélange pour sécuriser le résultat.

Tester des stratégies de système

Des essais ont aussi porté sur les effets des couverts dans des systèmes maïs, avec différents semis de couverts, différents travaux du sol et avec ou sans glyphosate.

Le constat général est qu’on peut très souvent se passer de glyphosate si le couvert a été bien choisi, quitte à utiliser ensuite des herbicides de rattrapage si nécessaire. Mais le point principal de la présentation n’est pas là : il est de dépasser les seuls mécanismes liés au couvert pour entrer dans les enjeux globaux de protection du sol.

Quatre grands enjeux de protection du sol

Raphaël Charles identifie quatre enjeux majeurs :

  • le tassement ;
  • la perte de biodiversité ;
  • la perte de matière organique ;
  • l’érosion.

Concernant le tassement, il précise que le problème ne vient pas tant du bétail que des machines, notamment des récolteuses et des multiples passages en système fourrager.

Les couverts végétaux peuvent jouer un rôle dans la réponse à ces enjeux, mais seulement s’ils sont associés à d’autres leviers, en particulier :

  • le travail du sol ;
  • la rotation.

Travail du sol, couverts et matière organique

Dans un essai de longue durée à Changins commencé en 1969, plusieurs modes de travail du sol ont été comparés : labour, travail superficiel, travail plus profond de type chisel, puis travail minimum.

Tous les systèmes montrent une perte de matière organique, sur ces sols argileux ou limoneux, mais le travail minimum du sol est celui qui protège le mieux cette matière organique.

À partir de 2007, des couverts végétaux sont introduits dans la rotation, et un passage au semis direct est aussi engagé dans une partie du dispositif. En quelques années, une remontée nette de la teneur en matière organique est observée. Le message est fort : même lorsque le sol est descendu très bas, il est possible de le régénérer relativement rapidement, à condition d’avoir une stratégie cohérente.

Des simulations jusqu’en 2060 montrent que :

  • avec labour, même en ajoutant plusieurs couverts dans la rotation, on ne retrouve pas facilement l’état initial du sol ;
  • avec travail minimum intelligent, à partir d’un ou plusieurs couverts, le stock de carbone augmente sur le long terme ;
  • avec une transition vers le semis direct, on rejoint aussi assez rapidement ces trajectoires plus favorables.

Le couple couverts végétaux + réduction du travail du sol apparaît donc comme décisif.

Les systèmes racinaires : un champ de travail encore sous-exploité

Raphaël Charles regrette qu’on parle encore trop peu des racines. Les couverts ont des systèmes racinaires très différents et donc des stratégies différentes d’acquisition des nutriments.

Parmi les groupes mis en évidence :

  • des espèces à forte production de biomasse, avec systèmes racinaires très efficaces mais concentrations plus faibles en azote ou phosphore, comme tournesol, féverole, moutarde ;
  • des espèces à racines très longues, comme phacélie, niger, navette, souvent intéressantes pour certaines explorations du sol ;
  • des groupes intermédiaires, avec gros diamètres racinaires mais productivité moindre.

Il voit là un potentiel important pour aller chercher d’autres services des couverts, en lien avec la structure et la nutrition du sol.

Couverts et compaction

Les couverts ne résoudront pas seuls les problèmes de compaction. En revanche, certaines plantes se comportent différemment selon les états de porosité et leur capacité à affronter des milieux compactés n’est pas la même.

Des travaux sur le triticale et d’autres espèces montrent que certaines racines modifient leurs tissus pour mieux gérer les contraintes d’oxygénation et de croissance en milieu compacté. Il y a donc là encore un important travail de recherche à poursuivre.

Il évoque aussi l’intérêt de diagnostics de terrain comme les tests à la bêche ou les tests au profil, qui permettent d’aller observer concrètement le fonctionnement du sol.

Passer à l’étape suivante

Pour Raphaël Charles, les couverts « classiques » restent utiles, mais ils ne suffisent plus. Ils remplissent toujours un rôle important, mais il faut désormais aller plus loin.

Les mécanismes décrits pour les couverts fonctionnent aussi dans des cultures associées. Il donne l’exemple :

  • d’un colza associé avec féverole ;
  • d’une association céréale–légumineuse comme lupin–triticale.

On retrouve les mêmes logiques d’interaction et de complémentarité.

Limites des espèces actuellement utilisées

Il pointe un problème de fond : les couverts végétaux employés en grandes cultures se ressemblent souvent beaucoup. Ils ont été sélectionnés historiquement pour leur capacité à pomper l’azote, donc ce sont souvent des espèces très compétitives. Mais elles sont parfois limitées en résistance au stress hydrique ou thermique.

Si l’on veut développer des systèmes pérennes avec couverture permanente, il faudra sans doute aller chercher d’autres plantes.

Il cite à ce sujet l’exemple de la viticulture. Dans les vignes, on utilise d’autres types de couverts :

  • plus tolérants au stress ;
  • peu compétitifs ;
  • adaptés à des systèmes durables avec peu de perturbations.

Il suggère qu’il pourrait être intéressant de réfléchir à l’introduction de ce type de logique en grandes cultures, par exemple avec des bandes pérennes ou des formes de couverture plus durables.

Vers des systèmes plus pérennes et plus complexes

L’étape suivante est naturellement l’agroforesterie, qui peut aussi être vue comme une forme de couverture végétale pérenne. En Suisse, des systèmes agroforestiers en grandes cultures se développent actuellement.

Pour lui, l’avenir est probablement dans l’association de plusieurs dimensions :

  • plantes pérennes ;
  • plantes annuelles ;
  • couverts végétaux ;
  • diversité structurelle du système.

Il évoque aussi l’usage des couverts comme support à la lutte biologique. Certains organismes utiles, relâchés dans les systèmes, ne se maintiennent pas s’il n’y a pas de couvert. Le bon couvert peut leur permettre de passer l’hiver et de rester actifs dans le système.

Au-delà des évidences : la question du microbiome

Dans la dernière partie de la présentation, Raphaël Charles aborde un point qu’il considère comme encore ouvert.

En comparant chez de très bons agriculteurs suisses des systèmes conventionnels, non-labour et biologiques, il observe que les systèmes biologiques présentent des niveaux plus élevés de champignons du sol, y compris de champignons mycorhiziens, alors même qu’ils travaillent davantage le sol et pratiquent plusieurs sarclages.

Ce n’est pas présenté comme une preuve définitive, mais comme un constat interrogeant. Quelque chose, dans ces systèmes, semble produire une plus grande complexité biologique. Parmi les facteurs explicatifs observés figurent :

  • la teneur en phosphore ;
  • la densité apparente ;
  • le pH ;
  • la colonisation mycorhizienne des céréales.

Cela ouvre de nombreuses questions sur :

  • le rôle des pesticides ;
  • celui de la fumure ;
  • celui du phosphore ;
  • plus largement le fonctionnement global des systèmes.

Le message est qu’au-delà des évidences, les choses sont moins simples qu’on ne le croit. Le semis direct, par exemple, n’est pas automatiquement synonyme de restauration biologique : tout dépend du système qui l’accompagne.

Perspectives de recherche et de développement

En conclusion, Raphaël Charles souligne que l’avenir de la recherche et du développement repose sur l’articulation entre :

  • le choix des plantes ;
  • les modes de gestion du sol ;
  • les interactions avec le microbiome.

Il évoque plusieurs pistes :

  • intégrer le microbiome dans la sélection végétale ;
  • inoculer certains organismes ;
  • favoriser les organismes déjà présents dans les sols sains ;
  • mieux comprendre et piloter l’ingénierie biologique des systèmes.

L’enjeu n’est donc pas seulement de choisir un couvert végétal, mais de raisonner un ensemble d’interactions entre sol, plantes, pratiques et microbiologie.

Message général

Le message d’ensemble de cette intervention est que les couverts végétaux sont un levier important, mais qu’ils ne prennent pleinement leur sens que dans une approche systémique.

Ils doivent être pensés :

  • à partir d’objectifs clairs ;
  • en fonction du statut hydrique et azoté du sol ;
  • en lien avec le travail du sol ;
  • avec une attention particulière aux mélanges, aux racines, à la matière organique et à la biologie du sol ;
  • et dans une trajectoire de long terme allant vers des systèmes plus complexes, plus couverts et plus résilients.