UN SEMOIR DIRECT EN 6M POUR 30 000€, par Christian Rousseau
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Christian Rousseau, Président de Coop et Agriculteur pionnier du SDCV nous explique les tenants et aboutissants de l'ACS dans sa région, avec un zoom sur ses itinéraires et ses outils de production.
SOMMAIRE :
- 00:00:28 : Présentation de Christian Rousseau
- 01:06:30 : La coopérative VIVESCIA : première coop à promouvoir et à valoriser l'ACS
- 01:40:00 : Le système agricole Rousseau
- 02:23:30 : Gestion des sangliers
- 02:31:32 : Association colza féverolle
- 02:56:51 : Sarrasin dans pois d'hiver
- 03:00:00 : Le semoir
- 03:13:07 : Couvert après blé : levé en plein été !
Présentation de l’exploitation et du territoire
Christian Rousseau est agriculteur à Montgenost, dans le sud-ouest marnais. Il décrit sa région comme un secteur très particulier, à la rencontre de plusieurs ensembles agricoles et géologiques :
- la Brie, toute proche ;
- les coteaux du Sézannais, dans l’appellation champagne ;
- plus au sud, une Champagne qui n’est pas vraiment crayeuse, mais plutôt une « Champagne améliorée » selon l’expression locale, avec des sous-sols de tuffe.
Les sols y sont très hétérogènes. On y trouve :
- des limons de Brie, parfois hydromorphes et battants ;
- des terres blanches calcaires ;
- des affleurements de craie ;
- des terres colorées dans certaines zones ;
- des parcelles vallonnées avec montées et descentes marquées.
Christian Rousseau explique que cette diversité de sols et l’observation de leurs comportements l’ont progressivement conduit vers l’agriculture de conservation des sols.
Parcours de Christian Rousseau
Christian Rousseau s’est installé en 1979 sur l’exploitation familiale de 120 hectares. Il précise avoir toujours voulu être paysan, même si son parcours a été particulier.
Ses parents étaient agriculteurs. Très jeune, il envisageait de quitter l’école à 14 ans, comme cela se faisait souvent à l’époque. Mais ses résultats scolaires étant bons, ses instituteurs ont insisté pour qu’il poursuive ses études. Il est ainsi devenu ingénieur agronome, diplômé d’Agro Paris.
Après ses études, il a d’abord travaillé dans l’alimentation animale comme VRP dans la zone Centre France, à une période difficile marquée par la flambée des prix des matières premières. Cette expérience a duré deux ans.
Ensuite, dans la perspective de reprendre l’exploitation familiale, il a répondu à une offre d’emploi pour animer des CETA dans l’Aube. Cette mission a duré trois ans. Il explique avoir beaucoup appris au contact d’agriculteurs techniquement très performants, qu’il considère comme ceux qui lui ont réellement appris le métier.
Ce passage dans l’animation agricole lui a aussi permis de se constituer un réseau, notamment dans le monde coopératif. Il deviendra plus tard président de coopérative, à partir de 1995.
L’exploitation au départ
Lors de son installation en 1979, l’exploitation familiale comptait 120 hectares. Il n’y avait pas de vigne sur la ferme des parents, mais son épouse disposait d’un hectare de vigne en champagne. Le secteur est en effet mixte, avec à la fois des producteurs de grandes cultures et des producteurs de raisins de champagne.
À cette époque, le travail est totalement classique :
- labour ;
- travail du sol ;
- ramassage des pierres.
Christian Rousseau insiste sur le poids du ramassage des cailloux, très important dans le secteur. À chaque passage de charrue, de nouvelles pierres remontaient. Avec son père, il dit avoir ramassé « des tonnes et des tonnes de cailloux ».
Le remembrement comme déclencheur
En 1994, Christian Rousseau prend l’initiative d’organiser un remembrement dans sa commune, qui avait déjà connu un remembrement ancien dans les années 1960 mais avec un parcellaire resté peu satisfaisant.
Il convainc ses voisins agriculteurs de recommencer l’opération. À cette occasion, les terres sont évaluées à partir :
- de carottages ;
- de l’épaisseur de sol ;
- de la qualité des horizons observés.
Chaque parcelle reçoit un coefficient de valeur selon son potentiel. Cette démarche conduit Christian Rousseau à plusieurs constats majeurs.
Découverte de l’érosion
Il possédait devant la ferme des « buttes de craie ». Les carottages ont montré qu’en réalité, sur certaines de ces buttes, il n’y avait pratiquement plus de terre. Le labour donnait l’illusion de retourner de la terre, mais il ne restait presque plus que la craie.
À l’inverse, plus bas dans les parcelles, on retrouvait 30 cm de terre déplacée par l’érosion. Il comprend alors que le travail du sol a déplacé la terre des sommets vers les bas de pentes.
Le jardin au milieu des terres blanches
Un autre choc vient d’un prélèvement effectué dans le jardin d’un particulier, au milieu des terres blanches. Dans ce jardin, la terre était brune et colorée, contrairement aux champs voisins.
L’explication lui apparaît simple : le jardin était travaillé au motoculteur, alors que les parcelles agricoles étaient labourées profondément.
Cela lui fait comprendre l’effet du travail du sol sur la couleur, la structure et la vie du sol.
Le cas des chemins
Le remembrement l’amène aussi à réfléchir au cas des chemins. Un chemin, jamais bouleversé par la charrue, compacté mais stable, conservait une structure particulière. Cette observation prendra plus tard tout son sens dans sa réflexion agronomique.
Les premiers constats agronomiques
Après le remembrement de 1994, Christian Rousseau récupère ses nouvelles grandes parcelles, dont certaines atteignent 900 m de long. La première année, il y implante du chanvre.
Il explique que le chanvre est un excellent révélateur de qualité de sol. Cette culture montre clairement :
- les différences de potentiel entre anciennes parcelles ;
- l’impact du labour profond ;
- l’intérêt des sols restés structurés.
Le constat le plus marquant est que le chanvre poussait le mieux… dans les anciens chemins. Pour lui, cela montre que le sol qui n’a jamais été retourné conserve une structure et une activité biologique supérieures.
C’est à ce moment qu’il prend conscience :
- de l’érosion ;
- de l’importance de la structure du sol ;
- du rôle de l’activité biologique ;
- du fait que les racines utilisent des porosités créées naturellement.
Même s’il ne parle pas encore d’ACS à l’époque, ces observations fondent déjà sa future trajectoire.
Le passage progressif à la simplification du travail du sol
Au moment où il devient président de coopérative, son implication extérieure augmente fortement. Il passe alors quatre à cinq jours par semaine à la coopérative. Il n’est donc plus suffisamment disponible pour maintenir un système très consommateur de main-d’œuvre.
Avant l’arrêt du labour, les semis de blé mobilisaient trois personnes :
- son beau-père au labour ;
- un salarié à temps partiel qui passait un outil et ramassait les pierres ;
- lui-même au semis avec une herse rotative combinée.
Ce système permettait de semer 10 à 12 hectares par jour.
Mais avec ses nouvelles responsabilités et le départ en retraite de son beau-père, il doit repenser toute l’organisation. Il se dit alors qu’il faut un système permettant à son salarié de semer seul.
Les premiers semoirs et les débuts difficiles
À cette époque, deux matériels l’intéressent particulièrement :
- le Semeato/Flexi-Coil type Unidrill ;
- le semoir direct John Deere.
Après hésitation, il achète d’abord un Unidrill.
La première année est difficile. Le problème vient du fait qu’en arrêtant le labour, il conserve encore un réflexe de travail du sol intensif :
- outils à dents ;
- outils à disques ;
- production de terre fine ;
- volonté d’enfouir les résidus.
Conséquence :
- manque de motricité sur les disques du semoir ;
- nécessité de tirer davantage pour faire tourner les éléments ;
- graines trop enterrées, parfois à 5 cm ;
- levées hétérogènes et mauvais tallage.
L’expérience lui apprend qu’il faut au contraire limiter le travail du sol. Il abandonne les interventions profondes et privilégie les rouleaux et outils plus superficiels. Très vite, il enregistre une année record en rendement de blé, ce qui confirme à ses yeux qu’il tient la bonne direction.
L’apprentissage de l’agriculture de conservation
D’année en année, il allège encore le travail du sol. Il constate que :
- les résidus en surface protègent de la battance ;
- les sols battants de Brie réagissent mieux sans labour ;
- les terres hydromorphes non drainées voient disparaître des mouillères ;
- les structures se stabilisent.
Il explique que c’est paradoxalement dans les limons de Brie, réputés difficiles, que le système fonctionne le mieux, parfois mieux que dans les terres blanches de Champagne.
À cette période, on ne parle pas encore de couverts végétaux comme aujourd’hui. Il commence pourtant déjà à en faire, avec par exemple :
- de la moutarde ;
- de l’avoine.
Ces couverts sont semés à la volée, puis plus ou moins incorporés avec les déchaumeurs. Il n’y a pas encore la directive nitrates et les pratiques sont très libres.
Le passage au John Deere 750 A
Vers 2006, il repère chez son concessionnaire un John Deere 750 A de 4 m, quasiment neuf, ayant servi en démonstration. Personne n’en veut, car le semis direct est alors très mal vu.
Il l’achète à bon prix et commence à faire du vrai semis direct :
- blé direct ;
- colza direct ;
- sans aucun travail du sol préalable.
Ses voisins le prennent alors pour un fou et lui disent que cela ne poussera jamais. Christian Rousseau reconnaît avoir peu dormi durant cette période, entre ses responsabilités coopératives et le stress lié à l’implantation du semis direct.
Mais, année après année, il apprend à mieux utiliser la machine et les résultats s’améliorent nettement.
Des résultats visibles dans les parcelles
Peu à peu, les effets deviennent visibles et frappent même les voisins. Certains viennent lui demander pourquoi il n’a jamais de battance dans ses champs, alors même qu’il ne laboure pas.
Sa réponse est simple : c’est précisément parce qu’il ne laboure pas.
Il explique que le labour produit de la terre fine, qui favorise ensuite la formation d’une croûte de battance. En semis direct, avec des résidus en surface et une structure biologique active, cette battance disparaît progressivement.
Dans ses terres hydromorphes non drainées, les mouillères ont aussi disparu, ce qui l’a lui-même surpris.
Agrandissement de l’exploitation et mutualisation
En arrêtant de travailler le sol, Christian Rousseau constate qu’une partie du matériel ne sert plus à grand-chose et que le temps de travail diminue fortement. Cela ouvre la possibilité d’augmenter les surfaces.
Une première ferme est reprise à façon, puis un nouveau salarié est recruté en 2002. Ce salarié, plus autonome, a aussi une exploitation exploitée par son épouse. Peu à peu, les surfaces travaillées augmentent.
À partir de 2008, un nouveau tournant est pris avec un cousin de son épouse, exploitant à 6 ou 9 km de là. Une moissonneuse-batteuse John Deere 9880 STS est achetée, puis la réflexion conduit à aller plus loin que la simple copropriété.
Les exploitations décident alors de tout mettre en commun dans une SARL de prestations de travaux, appelée MGI 2R :
- matériel ;
- main-d’œuvre ;
- organisation du chantier.
Cette structure permet de calculer les vrais coûts fixes de mécanisation et de main-d’œuvre, et surtout de les répartir sur davantage d’hectares.
Christian Rousseau estime que cette organisation a permis un gain immédiat de l’ordre de 100 €/ha sur les coûts de mécanisation.
Organisation humaine de la structure
Il insiste beaucoup sur le fait que le principal enjeu de ces structures n’est pas le matériel, mais les hommes.
Quand plusieurs salariés ou responsables se retrouvent à travailler ensemble, la question du leadership se pose forcément. Selon lui, il ne faut pas trop intervenir au départ. Il raconte qu’ils ont laissé les salariés s’organiser eux-mêmes, ce qui a permis une hiérarchie naturelle et acceptée.
Aujourd’hui, l’organisation repose sur :
- trois salariés dans la structure ;
- deux affectés aux grandes cultures ;
- un à la vigne.
Les associés se réunissent le lundi matin pour fixer les grandes orientations des travaux, puis les salariés s’organisent ensuite selon les conditions.
Évolution des surfaces
Au fil du temps, la structure a atteint :
- environ 580 ha jusqu’à l’année précédente ;
- puis 770 à 800 ha avec l’intégration d’autres terres et d’un nouveau projet.
Parallèlement, la vigne représente :
- 4 hectares en propre ;
- 8 hectares en prestation mécanique.
Les trois salariés assurent aussi le travail manuel sur les 4 hectares de vigne de l’exploitation.
Réflexion sur la transmission
Christian Rousseau explique être en phase de transmission. Ses deux fils, tous deux ingénieurs, ont décidé de reprendre l’exploitation, mais à distance :
- l’un travaille dans le groupe Avril à Paris ;
- l’autre au CEA à Toulouse.
Cette situation impose d’avoir un salarié de tête très autonome, capable d’assurer le rôle de chef de culture. Christian Rousseau dit qu’il va quitter progressivement la scène, « sur la pointe des pieds », en gardant encore quelques années de présence, notamment pour des raisons fiscales.
Pourquoi aller vers la méthanisation
Christian Rousseau relie directement la suite de son évolution agronomique à une vision plus large de l’agriculture. Il est convaincu que l’agriculture devra demain vivre aussi d’autres chiffres d’affaires que la seule vente des céréales.
Pour lui, la multifonctionnalité doit devenir une source de revenu, notamment par :
- le carbone ;
- les biocarburants ;
- la chimie verte ;
- la méthanisation.
Il considère que l’agriculture produit du carbone renouvelable sous trois formes :
- les sucres alimentaires ;
- la fraction qui retourne au sol via racines et résidus, donc l’humus ;
- la fraction pouvant remplacer le pétrole, par exemple en énergie ou en chimie.
La méthanisation s’inscrit pour lui dans cette logique globale de valorisation du carbone renouvelable.
Le projet de méthanisation
Depuis deux ans, l’exploitation mûrit un projet de méthanisation. Le démarrage des travaux est annoncé pour la fin de l’année évoquée dans la vidéo.
Un nouvel agriculteur, de l’âge de ses fils, entre aussi dans le dispositif et sa ferme est intégrée à la SARL MGI 2R. Cela porte les surfaces travaillées à environ 800 hectares.
Le projet conduira probablement à recruter une personne supplémentaire sur un poste mixte :
- cultures ;
- méthanisation.
Intérêts économiques et agronomiques de la structure
Christian Rousseau revient sur deux grands bénéfices.
Intérêt économique
La mutualisation a permis une forte baisse immédiate des coûts de mécanisation. Même si une partie du gain a été ensuite réinvestie dans du matériel, l’effet reste net.
Intérêt social et organisationnel
Le travail collectif sécurise l’exploitation. Christian Rousseau raconte qu’à 36 ans, il a été arrêté trois mois à cause d’une hernie discale, conséquence d’un travail physique intense, notamment du ramassage de pierres et des vibrations de tracteur.
Cette expérience lui a fait prendre conscience de la vulnérabilité de l’agriculteur qui travaille seul.
Le collectif lui a apporté :
- sécurité ;
- souplesse ;
- possibilité de spécialisation des rôles ;
- confort de travail.
Lui-même s’occupe volontiers d’agronomie et de matériel, tandis que son cousin préfère la comptabilité, l’administratif et le juridique.
L’engagement dans la coopérative et la promotion de l’ACS
En parallèle de son activité agricole, Christian Rousseau a joué un rôle important dans sa coopérative. Il explique que la coopérative possédait aussi une activité meunière, qui a beaucoup souffert dans les années 1995-1998 avec l’effondrement de l’export farine vers le Maghreb. Cela a conduit à des restructurations lourdes.
En même temps, il défendait déjà l’idée que les techniques de conservation des sols étaient une voie d’avenir. Mais tenir ce discours en assemblée générale devant des centaines d’adhérents était difficile, surtout dans des régions de grande culture où le labour restait la norme.
Pendant des années, il dit avoir été regardé comme un original.
Le club Nouricia Agro Sol
Avec d’autres agriculteurs et quelques techniciens de la coopérative sensibles à ces questions, il crée un groupe de réflexion puis d’action autour de l’agriculture de conservation.
Le club s’appelle d’abord Nouricia Agro Sol.
Ses objectifs sont :
- réfléchir entre agriculteurs ne labourant plus ;
- construire des références ;
- travailler les couverts végétaux ;
- tenter de valoriser économiquement les productions issues de ces systèmes.
À l’époque, il n’existe aucun marché rémunérant spécifiquement les produits issus de l’ACS. La coopérative met donc artificiellement en place une bonification pour les blés du club, afin de reconnaître cette démarche.
De Nouricia à Vivescia
Après la fusion de Nouricia avec Champagne Céréales, l’intégration n’est pas simple, car les cultures techniques et humaines diffèrent. Christian Rousseau explique avoir bataillé pour que le travail engagé sur l’ACS soit maintenu.
Le club est conservé. Il évolue ensuite jusqu’à devenir B2C, avec environ 400 membres.
Jean-Luc Forté, agronome bien connu dans le domaine de l’ACS, rejoint alors la dynamique. Christian Rousseau explique être allé le chercher personnellement pour structurer l’accompagnement technique.
Aujourd’hui, ce club attire non seulement des agriculteurs de sols limitants, mais aussi des producteurs de Champagne crayeuse ou de limons profonds à fort potentiel. Selon lui, cela montre que les agriculteurs comprennent que leurs systèmes labourés les emmènent dans une impasse technique et économique.
Les fondements de l’agriculture de conservation selon Christian Rousseau
Pour Christian Rousseau, les trois critères fondamentaux de l’agriculture de conservation sont :
- des sols toujours couverts, ou couverts le plus longtemps possible ;
- un minimum de perturbation du sol ;
- des rotations longues et diversifiées.
Il insiste sur le fait qu’il n’existe pas de recette miracle et que le choix du semoir n’est pas la première question à se poser. La première question est l’état du sol.
Il cite souvent l’idée selon laquelle, dans la réflexion sur l’ACS, le semoir n’arrive qu’après bien d’autres sujets : structure, activité biologique, résidus, rotation, organisation.
La phase de transition
Christian Rousseau reconnaît que la transition vers l’ACS peut être délicate, mais il refuse l’idée qu’elle doive forcément se traduire par de lourdes pertes.
Selon lui, la difficulté principale concerne surtout :
- les cultures de printemps ;
- les sols encore trop dégradés ;
- les cas où l’on passe trop vite au semis direct sans préparation agronomique suffisante.
Il explique notamment que :
- l’orge de printemps est difficile car elle demande des sols réchauffés tôt ;
- les couverts refroidissent le sol en sortie d’hiver ;
- certaines cultures comme la betterave, le maïs ou le colza sont à éviter dans les premières années si le sol n’est pas prêt.
En revanche, les céréales à paille fonctionnent bien plus facilement en phase de transition.
Le rôle central des couverts végétaux
Christian Rousseau considère que la réussite des couverts végétaux est un point d’orgue de l’ACS.
Il rappelle qu’au début, il cherchait encore à faire disparaître les pailles pour retrouver un sol « propre » visuellement. Mais il a compris progressivement qu’il fallait au contraire :
- garder les résidus en surface ;
- cultiver l’interculture ;
- produire de la biomasse ;
- nourrir le sol.
Les trois grandes fonctions des couverts
Pour lui, les couverts ont trois fonctions principales :
- couvrir le sol rapidement pour limiter l’érosion et concurrencer les adventices ;
- apporter de l’azote via les légumineuses ;
- structurer le sol à la place des outils.
Trois façons de couvrir les sols
Il distingue trois moyens de couvrir les sols le plus longtemps possible :
- les intercultures longues ;
- les intercultures courtes ;
- les cultures associées ou plantes compagnes.
Le colza associé est pour lui un exemple typique de « deux cultures en même temps ».
Le semoir direct de 6 m à 30 000 €
Le titre de la vidéo fait référence au nouveau semoir à dents de 6 m que Christian Rousseau a fait concevoir.
Pourquoi un deuxième semoir
Le John Deere 750 A à disques fonctionne très bien dans de nombreuses situations, notamment dans des couverts bien développés. Mais il montre ses limites :
- sur paille fraîche ;
- en semis de couverts juste après moisson ;
- dans des conditions humides d’automne.
Le disque ne parvient pas toujours à bien chasser les résidus, ce qui nuit au positionnement de la graine.
Christian Rousseau en a conclu qu’il n’existe pas de semoir universel. Il estime même qu’avoir deux semoirs complémentaires est plus pertinent.
Conception du semoir
Grâce à des échanges sur Twitter et via des réseaux d’agriculteurs, il rencontre un constructeur dans le Loiret, monsieur Jammet, qui conçoit des semoirs à dents. Il lui fait fabriquer un semoir repliable de 6 m, associé à une trémie frontale qu’il possédait déjà.
L’ensemble est simple, robuste et relativement peu coûteux. Christian Rousseau explique que l’investissement tourne autour de 30 000 €, ce qui reste très modéré par rapport aux semoirs directs haut de gamme du marché.
Caractéristiques du semoir
Le semoir :
- fait 6 m ;
- est repliable ;
- travaille avec 32 dents ;
- est en inter-rang de 18,8 cm ;
- utilise des socs très étroits avec carbure ;
- ne possède pas d’outil arrière de recouvrement ;
- est suivi d’un rouleau Cambridge quand c’est possible.
Il est monté sur un châssis rigide, très lourd, ce qui assure une bonne pénétration en conditions sèches.
La trémie permet aussi d’envisager des mélanges de semences, avec adaptation des bobines selon le type de graines.
Ce qu’il apporte
Ce semoir à dents permet :
- de semer les couverts dans la paille fraîche ;
- de placer la graine au contact de la terre ;
- de chasser les résidus hors de la ligne ;
- de compléter efficacement le semoir à disques.
Pour Christian Rousseau, c’est l’outil qui a permis de franchir une étape dans la réussite des couverts.
Destruction des couverts et gestion des sols
Pendant longtemps, les couverts étaient détruits au broyeur. Mais cela consommait beaucoup :
- puissance ;
- fioul ;
- temps.
L’exploitation a donc acheté un Carrier Väderstad d’occasion, principalement pour la destruction des couverts et la gestion superficielle des résidus.
D’autres outils restent disponibles, mais ils sont utilisés de façon occasionnelle :
- un Compil de 6 m, utile notamment au printemps ;
- un Actisol à dents rigides pour certaines reprises de terres ;
- un rouleau Cambridge de 12 m, jugé essentiel.
Le rôle du rouleau Cambridge
Le rouleau Cambridge remplit plusieurs fonctions :
- fermeture du sillon ;
- perturbation des limaces et campagnols ;
- rappui ;
- enfoncement des pierres en surface.
Christian Rousseau dit qu’il a pratiquement supprimé le ramassage de pierres depuis qu’il utilise ce type d’outil et qu’il conduit les sols en ACS.
Les cultures de l’exploitation
Le système de culture comprend ou a compris les cultures suivantes :
- blé tendre ;
- escourgeon ;
- orge de printemps ;
- betterave ;
- colza ;
- pois protéagineux de printemps et d’hiver ;
- luzerne déshydratée ;
- chanvre ;
- fétuque rouge ;
- tournesol à l’occasion.
Le blé reste la culture principale, avec environ 150 ha sur l’ensemble des structures évoquées.
Le chanvre occupe environ 35 ha et constitue une culture importante dans le système.
Le chanvre dans le système
Christian Rousseau insiste sur l’intérêt du chanvre :
- excellent révélateur des différences de sol ;
- culture nettoyante vis-à-vis des adventices ;
- culture structurante grâce à son pivot ;
- très peu gourmande en intrants.
Le chanvre est récolté en deux temps :
- d’abord le chènevis à la moissonneuse-batteuse ;
- ensuite la paille, fauchée puis récoltée en balles rondes.
La culture est valorisée via la chanvrière de l’Aube, dont il est adhérent.
Le futur système avec méthanisation
Avec la méthanisation, Christian Rousseau prévoit de passer vers des systèmes de type :
- trois cultures en deux ans ;
- avec des CIVE d’hiver, principalement du seigle.
L’idée générale est :
- semer une CIVE d’hiver à l’automne ;
- la récolter vers le 15 mai ;
- implanter ensuite une culture de vente de printemps ou d’été ;
- revenir ensuite au blé.
Les cultures envisagées après CIVE sont par exemple :
- caméline ;
- moutarde d’Éthiopie ou d’Abyssinie ;
- tournesol ;
- maïs très précoce ;
- sorgho ;
- éventuellement chanvre.
L’objectif est de conserver le blé comme pivot économique, tout en remplaçant une partie des têtes d’assolement classiques par des successions plus productives en biomasse et en chiffre d’affaires.
Intérêt agronomique de la méthanisation
Christian Rousseau voit plusieurs avantages agronomiques à ce système.
Gestion des graminées résistantes
Le ray-grass résistant est une difficulté majeure dans les systèmes ACS. Les CIVE récoltées en vert permettent d’éviter la montée à graines du ray-grass, ce qui contribue à réduire le stock semencier.
Utilisation du digestat
Le digestat est vu comme un atout important :
- apport d’azote organique et ammoniacal ;
- restitution de phosphore, potassium et magnésium ;
- réduction de la dépendance aux engrais minéraux ;
- amélioration du bilan carbone.
Il rappelle que la synthèse des engrais azotés minéraux est fortement consommatrice d’énergie fossile. Le digestat permet donc de réduire l’empreinte carbone des cultures.
Il reconnaît toutefois que le digestat pose aussi une difficulté logistique importante :
- gros volumes à épandre ;
- périodes délicates ;
- nécessité de matériels performants pour limiter le tassement.
Matériel de l’exploitation
Le parc matériel comprend notamment :
- plusieurs tracteurs de puissances variées, jusqu’à 240 ch ;
- une moissonneuse-batteuse à rotor de 9 m de coupe ;
- un John Deere 750 A de 6 m avec fertilisation liquide dans la ligne ;
- le semoir à dents de 6 m conçu avec monsieur Jammet ;
- un semoir Monosem pour les betteraves ;
- un Compil ;
- un Carrier Väderstad ;
- un Actisol ;
- un rouleau Cambridge.
Christian Rousseau insiste sur le fait que l’ACS ne se résume pas à « semoir, pulvérisateur, moissonneuse-batteuse ». Il faut conserver une palette d’outils, même si leur usage devient plus ciblé.
Conduite des principales cultures
Blé
Le blé est semé généralement à partir du 7 ou 8 octobre, autant que possible en direct. La densité visée est autour de 320 grains/m².
La stratégie repose sur :
- désherbage d’automne ;
- objectif zéro graminée à l’entrée de l’hiver ;
- apports d’azote précoces ;
- réduction des insecticides et fongicides ;
- recours limité aux régulateurs.
Christian Rousseau insiste sur l’importance d’avoir l’essentiel de l’azote en place avant la période sèche de mars-avril. Il explique aussi que les sols vivants redistribuent mieux l’azote au cours du cycle.
Orge de printemps
L’orge de printemps est semée très tôt, parfois après un léger passage de Compil pour réchauffer le sol. La fertilisation est concentrée pour assurer un bon démarrage.
Betterave
La betterave reste en TCS plutôt qu’en semis direct strict, faute de semoir adapté. Les couverts sont détruits, éventuellement repris à l’Actisol, puis la préparation est faite classiquement.
Colza associé
Le colza est semé de plus en plus tôt, souvent avant le 10 août. Il est associé notamment à de la féverole.
Objectifs de la féverole :
- apporter de l’azote ;
- perturber les insectes ;
- accompagner la culture.
Christian Rousseau explique qu’avec un bon démarrage, il ne fait parfois aucun insecticide d’automne sur colza.
Exemple de parcelles présentées dans la vidéo
Parcelle de colza associé
Dans la vidéo, Christian Rousseau présente une parcelle de colza associé à la féverole, semée les 8 et 9 août derrière une orge de printemps récoltée début juillet.
Le précédent a reçu :
- un passage de Carrier très superficiel ;
- un roulage ;
- puis le semis de la féverole ;
- puis le semis du colza ;
- puis un nouveau roulage.
Un antigraminées a ensuite été appliqué pour gérer les repousses d’orge. Il souligne qu’il faut désherber très tôt, sinon les repousses étouffent complètement le colza.
Parcelle de blé derrière sarrasin
Une autre parcelle présentée est semée en blé derrière un pois d’hiver suivi d’un sarrasin d’interculture. Le sarrasin, semé dans l’espoir d’être récolté, a finalement été gardé comme couvert.
Le blé a été semé directement dans ce couvert avec le John Deere 750 A. Christian Rousseau montre que le disque parvient à coucher ou couper le sarrasin et à placer la graine correctement.
Cela illustre l’intérêt du semoir à disques dans les couverts végétaux développés.
Parcelle de couvert très réussi
La vidéo montre aussi une parcelle avec un couvert multi-espèces particulièrement réussi après blé :
- vesce velue de type Massa ;
- moutarde d’Éthiopie ;
- phacélie ;
- un peu de féverole.
Christian Rousseau insiste sur le volume de biomasse produit et sur l’effet très fort de couverture du sol. Le couvert empêche la levée des adventices et prépare idéalement la parcelle pour les betteraves à venir.
Résultats techniques et économiques
Christian Rousseau donne plusieurs repères de rendement, notamment pour l’année évoquée :
- blé : environ 9,4 t/ha de moyenne ;
- orge de printemps : environ 8,2 t/ha ;
- chanvre : environ 10,5 q/ha de chènevis et 7,5 t/ha de paille ;
- betteraves : environ 88 t/ha à 16 ;
- pois : 5 t/ha ;
- colza : 19 q/ha sur une mauvaise année ;
- luzerne déshydratée : environ 15,5 t/ha.
Il souligne que le blé est généralement la meilleure marge de l’exploitation, hors raisin de champagne.
Le chanvre constitue aussi une très bonne marge brute, grâce à la combinaison :
- vente de paille ;
- vente de chènevis ;
- peu d’intrants.
Vision de l’agriculture
Christian Rousseau défend une vision très claire : selon lui, l’agriculture productive n’est pas incompatible avec l’environnement, bien au contraire.
Il affirme que l’intensification fondée sur l’ACS permet de :
- produire davantage ;
- améliorer la biodiversité ;
- améliorer la structure et la fertilité des sols ;
- stocker plus de carbone ;
- mieux résister au changement climatique ;
- diminuer certaines pollutions ;
- sécuriser le revenu agricole.
Il juge très difficile de faire passer ce message dans le contexte actuel, car l’intensification est souvent opposée à l’environnement dans le débat public.
Pour lui, au contraire, l’intensification écologique via des sols vivants est une voie d’avenir.
Biodiversité et auxiliaires
Christian Rousseau insiste aussi sur le retour de la biodiversité dans ses parcelles :
- vers de terre en abondance ;
- carabes ;
- renards ;
- buses ;
- hérons ;
- retour de certaines sauterelles qu’il n’avait plus vues depuis l’enfance.
Il considère que la régulation naturelle des ravageurs s’améliore à mesure qu’on laisse fonctionner l’écosystème.
Il évoque par exemple :
- la baisse des attaques de limaces ;
- la régulation des campagnols par les prédateurs ;
- l’intérêt de tolérer davantage la faune auxiliaire.
Conclusion
Le témoignage de Christian Rousseau retrace plus de vingt-cinq ans d’évolution d’un système de culture, depuis le labour classique jusqu’à une agriculture de conservation très aboutie, aujourd’hui prolongée par un projet de méthanisation.
Son parcours montre que cette évolution ne repose pas sur un outil miracle, mais sur :
- l’observation des sols ;
- l’apprentissage progressif ;
- la remise en cause du travail du sol ;
- la réussite des couverts végétaux ;
- l’organisation collective ;
- la recherche de cohérence économique et agronomique.
Le semoir direct de 6 m à 30 000 € présenté dans la vidéo s’inscrit dans cette logique : un outil simple, pensé pour répondre à un besoin précis, celui de réussir les couverts et de compléter un semoir à disques.
Au-delà du matériel, Christian Rousseau défend surtout une idée forte : en travaillant avec le sol vivant, l’agriculture peut être à la fois plus productive, plus résiliente et plus respectueuse de l’environnement.