Travail du sol à Oberacker en Suisse, Bernhard Streit fait le bilan
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La plateforme Oberacker
Bernhard Streit
Bernhard Streit a d'abord suivi une formation agricole : il est agriculteur. Il a ensuite étudié l'agronomie, fait un doctorat, puis il est devenu professeur à la Haute école des sciences agronomiques, forestières et alimentaires (HAFL), une haute école spécialisée, à Zollikofen. Il y est responsable du domaine technique agricole et systèmes de culture. Il enseigne aussi dans une autre université, auprès des agronomes, comme spécialiste de la malherbologie. L'essai d'Oberacker fait partie des activités du groupe technique agricole de la HAFL.
Un essai né de l'érosion
Le terrain est en pente, et la culture du maïs y provoquait beaucoup d'érosion et de dégâts. Les agriculteurs et surtout les services de protection des sols ont donc commencé à réfléchir à l'intensité du travail du sol. Le gouvernement régional a décidé de soutenir un programme de réduction de l'érosion, avec des paiements directs spécifiques pour le semis direct.
L'essai visait d'abord à prouver la faisabilité du semis direct, en comparant deux systèmes extrêmes côte à côte : semis direct d'un côté, labour de l'autre. Après 30 ans, la faisabilité est prouvée. Les rendements se discutent toujours, parfois meilleurs en labour, parfois en semis direct, mais les moyennes sur 30 ans s'équilibrent — à un niveau assez faible par rapport à la France : sur ce terrain, avec 3 tonnes de colza, on est très heureux. C'est la limite de ce sol.
Depuis six ans, l'équipe cherche à améliorer les rendements et le système de semis direct. Avec le colza et la betterave sucrière, la levée posait problème avec les semoirs à disques, à cause du pinçage de la paille dans le sillon (« hair pinning » en anglais). La plateforme est donc passée au strip-till pour ces cultures, afin d'améliorer le contact entre la graine et le sol, et la germination.
Le contexte pédoclimatique
- Sol léger et sableux, avec au maximum 20 % de limon.
- Environ 2 % de matière organique.
- pH eau entre 6,2 et 6,8 : idéal.
- Pluviométrie d'environ 1 000 à 1 100 mm par an.
Un dispositif de démonstration
La plateforme couvre environ 1 hectare. Ce n'est pas un dispositif scientifique mais un dispositif de démonstration, qui permet toutefois de voir les avantages et les inconvénients de chaque système. Un petit terrain voisin sert à des essais complémentaires, et un réseau d'exploitations permet de faire des pré-essais : l'équipe veut éviter d'introduire une technologie inconnue dans un essai de longue durée. Ces exploitations pionnières sont particulièrement importantes en maraîchage : faire de la salade ou du chou en strip-till, c'est une autre dimension que le maïs.
La rotation
La rotation actuelle comporte six cultures :
- blé d'automne ;
- colza d'hiver ;
- maïs grain ;
- soja ;
- blé d'automne ;
- betterave sucrière.
Elle est optimisée pour le non-labour et les TCS : on évite les successions où l'on ne peut pas maîtriser les problèmes laissés par la culture précédente, qu'il s'agisse d'adventices ou de maladies. On sait par exemple depuis longtemps que le risque de fusariose est élevé quand un blé panifiable suit un maïs grain : l'insertion du soja et un bon broyage des résidus de maïs permettent de l'éviter.
Le colza
Le colza est semé avec un écartement de 50 cm, avec l'objectif de préserver les ressources. Côté travaillé, aucune raison de désherber chimiquement : le désherbage se fait uniquement par sarclage. Le sarclage ne traite qu'entre les rangs et pas sur le rang, mais pour le colza, ce n'est pas grave. Les adventices problématiques sont la camomille et le laiteron (« chardon annuel »).
En semis direct, la lutte contre les adventices a dû changer : les herbicides de sol résiduaires y ont une efficacité très réduite. L'équipe utilise maintenant un pulvérisateur à caches, avec des acides organiques — l'acide pélargonique, et un acide utilisé pour le défanage des pommes de terre — entre les rangs, et des herbicides conventionnels sur la bande travaillée en strip-till, où il y a de la terre et donc une efficacité assurée.
Le glyphosate peut aussi être utilisé : l'équipe n'a rien contre et profite de son efficacité. Il n'y a pas de résistance, mais certaines espèces y sont tolérantes, comme le pissenlit, très présent car il y a des prairies partout, le trèfle blanc et l'oxalis (« trèfle acide »). Le glyphosate est donc souvent mélangé avec des hormones pour couvrir toute la gamme.
L'autre problème du colza ici est la hernie du chou. L'équipe se demande s'il est vraiment judicieux de cultiver du colza sur ces terrains. En conséquence, elle évite les crucifères dans les couverts végétaux.
Les couverts et le semis
Les couverts végétaux sont importants, pour la lutte intégrée contre les adventices et pour améliorer ce sol sableux : sans couverts, il est très difficile d'y établir une culture. En TCS, on passe un outil à disques ou un chisel, puis on sème les couverts avec un semoir à dents, pas à disques. En semis direct, avec la paille laissée en surface, l'équipe n'utilise plus de semoirs à disques, à cause du pinçage de paille. À l'époque, on pensait que le disque était la solution miracle ; on voit maintenant qu'il faut être plus flexible.
Le maïs
Sur la parcelle de maïs, les résidus sont visibles un peu partout. Un agriculteur dirait peut-être que ce n'est pas propre, mais pour l'équipe, c'est une situation plus ou moins idéale.
Le glyphosate appliqué avant le semis a eu une efficacité un peu réduite. Or le maïs est à un stade sensible à la concurrence : « Même avec 1 000 mm de pluie, le maïs ne pardonne rien à ce stade. » Il ne faut pas faire de compromis en se disant qu'on peut attendre un peu. Les graminées présentes, en partie du ray-grass, seront traitées avec un produit antigraminées, appliqué sous caches. Il n'y a pas de problème de résistance, grâce aux rotations suisses : elles sont obligatoires pour toucher les paiements directs, avec au moins quatre cultures, ce qui évite déjà le principal risque de résistance.
Rendement. Les années sèches, le semis direct donne de l'ordre de 14 tonnes de maïs grain sec ; les années très pluvieuses, c'est l'inverse. L'écart est d'environ une tonne, dans un sens ou dans l'autre : ce n'est pas une grande différence. Il n'y a jamais d'irrigation, sauf pour les cultures maraîchères, les pommes de terre, les carottes et les oignons.
La fertilisation CULTAN
La fertilisation azotée se fait avec la technique CULTAN, à base de sulfate d'ammonium liquide injecté dans le sol. Un entrepreneur des environs est équipé de la machine d'injection. Le sulfate d'ammonium provient des stations d'épuration, où un procédé récupère l'ammonium restant.
La fumure azotée est très limitée en Suisse, et l'équipe respecte les plafonds officiels : 100 à 110 unités d'azote pour le maïs, 140 pour le blé panifiable. Pour le maïs :
- 30 unités au semis, sous forme granulée, apportées par un disque supplémentaire du semoir de semis direct (pas en strip-till) ;
- environ 5 kg d'azote sous forme liquide, combinés avec des oligo-éléments ;
- le reste en CULTAN, quelques semaines après le semis.
En respectant les normes de la culture, aucune différence n'est observée entre les systèmes.
Le soja
Le soja est en principe une culture très simple. Cette année, pourtant, une larve a mangé les graines dans les deux modalités, et il a fallu ressemer. C'est un insecte connu en maraîchage, normalement associé à la féverole, mais jamais vu dans les grandes cultures des environs : une surprise.
Les pigeons sont aussi un grand problème. Ils ne se laissent impressionner ni par les modèles de prédateurs, ni par les effaroucheurs sonores, et il est interdit de les tirer sur ce terrain.
Rendement. Jusqu'à présent, l'agriculture de conservation donne une demi-tonne de plus, pour un potentiel de 3 à 4 tonnes.
L'équipe utilise beaucoup de compost et d'engrais de ferme, dans les deux modalités. Le phosphore et la potasse sont toujours apportés par les engrais de ferme ou le compost, sauf la fertilisation sous le pied du maïs et de la betterave sucrière.
Le blé
Le rendement du blé est de 5 à 6 tonnes. La plateforme est inscrite dans un programme qui rémunère la réduction des produits phytosanitaires : ni fongicide ni insecticide, uniquement des herbicides. Il faut donc utiliser des variétés résistantes ou tolérantes aux maladies, qui ne sont pas les plus productives : pour l'instant, la génétique n'offre pas de variété à haut rendement, de bonne qualité et sans produits phytosanitaires.
Fertilisation. Du lisier est d'abord apporté, si possible en février, le plus tôt possible : environ 40 unités d'azote. Puis, au stade début montaison (BBCH 30-31), un passage CULTAN apporte environ 100 unités : un tiers en lisier, deux tiers en CULTAN. Le CULTAN ne provoque pas de levée d'adventices, mais l'équipe observe une baisse du pH. Ne pas s'être concentré sur le pH a été une erreur : l'attention porte maintenant sur le pH de surface, de 0 à 5 cm, et non sur des échantillons mélangés. L'équipe teste des appareils de mesure rapide, le système Stenon et d'autres capteurs de conductivité du sol, pour avoir une idée du pH, puis corrige avec de la chaux.
Rendement. Comme pour le maïs, quand il pleut beaucoup, le blé pousse mieux dans le système travaillé ; les années sèches, le rendement est plus élevé en semis direct. La différence se voit très vite, surtout en cas de sécheresse autour de la floraison et, juste avant la récolte, en cas de sécheresse et de chaleur.
Le tassement
Le tassement du sol est un effet un peu négligé jusqu'ici, mais il est bien observé en semis direct. L'équipe utilise des outils légers, des pneumatiques adaptés et une pression de gonflage d'environ 0,5 bar, et voit pourtant la limite. C'est une des raisons du passage au strip-till. Dans l'essai, on ne décompacte pas le système en agriculture de conservation, pour ne pas détruire l'effet à long terme. Mais dans la pratique, sur une ferme de production, un décompactage serait adapté à certains endroits :
« Si je vois un problème, je veux le résoudre. Je n'attends pas que les vers de terre fassent le travail : pour moi, ça dure trop longtemps. C'est aussi une question de personnalité : je n'ai pas la patience. »
Fumure de fond : GRUD ou saturation des bases ?
Avant Bernhard Streit, l'équipe avait comparé deux approches de la fumure de fond : les normes officielles suisses (GRUD), fondées sur la capacité d'échange cationique, et une gestion par la saturation des bases (approche Kinsey).
- Dans le système labouré, aucune différence n'a été observée entre les deux gestions.
- En semis direct, une différence est apparue. Mais l'approche par la saturation des bases mettait l'accent sur le pH et a apporté beaucoup plus de calcaire que le système officiel : selon lui, c'est ce qui a fait la différence. De plus, les deux systèmes utilisaient des échantillons de sol mélangés, sans tenir compte de la stratification des éléments nutritifs. Les conclusions sont donc très limitées.
L'économie des grandes cultures en Suisse
Les prix
- Soja : 350 € la tonne, plus une prime de 100 € par hectare pour les protéagineux.
- Betterave sucrière : payée au kilo de sucre ; avec 12 tonnes de sucre, cela fait environ 5 000 €.
- Colza : 750 € la tonne.
Les paiements directs
La Suisse n'est pas dans l'Union européenne et n'applique pas la PAC. La prime de base, calculée par hectare, représente un peu moins de 1 000 € par hectare. S'y ajoutent des programmes : agriculture biologique, production intégrée, environ 200 € de plus si l'on ne laboure plus, 200 € pour les couverts végétaux, 200 € sans produits phytosanitaires.
Le foncier
- La location commence vers 1 000 € par hectare et par an. Pour des pommes de terre, elle peut facilement atteindre 2 000 à 2 500 €, et jusqu'à 5 000 € en maraîchage.
- Il n'y a pas de marché foncier libre ni d'équivalent de la Safer, mais une loi qui protège les terres agricoles : sans formation agricole et sans projet de production, on ne peut pas acheter de terre agricole. Le prix tourne autour de 100 000 € par hectare.
- Il n'y a pas de mobilité des terres et la concurrence est énorme : quand un agriculteur part à la retraite, ses voisins veulent ses terres.
Les agriculteurs touchent beaucoup pour leurs produits et les primes sont élevées, mais les coûts aussi : au moins 30 % de plus pour l'azote et les intrants, des tracteurs plus chers qu'en France. Personne ne se plaint pour autant, car le niveau de vie reste plus élevé : avec 30 ou 40 hectares de grandes cultures, on peut bien vivre, encore mieux en bio, sans être obligé de travailler à l'extérieur.
La protection douanière
Pourquoi la Suisse n'achète-t-elle pas ses céréales sur le marché mondial, moins cher ? Le pays produit un peu plus de 80 % du blé panifiable nécessaire à sa farine, mais moins de 50 % du blé fourrager et du maïs ; le reste vient surtout d'Allemagne et de France, et le soja de Roumanie et d'Ukraine. Avec un tel écart de prix, il serait très intéressant d'acheter à l'étranger, mais la douane fait payer la différence. Le système est très équilibré : tant qu'il y a assez de maïs suisse, il n'est pas intéressant pour les meuniers d'en importer ; dès que la production suisse est utilisée, la frontière s'ouvre. Pour les légumes, c'est encore plus fin : le ministère décide chaque semaine si les droits de douane baissent ou non. D'où la crainte des agriculteurs vis-à-vis de l'Union européenne, et le discours selon lequel la qualité suisse serait bien supérieure — un débat que Bernhard Streit essaie d'éviter.
La dernière parcelle : blé après betterave
Sur de petites parcelles, on retrouve au champ tous les problèmes des alentours. Habituellement, les pucerons restent en bordure ; cette année, il y en a partout, et un traitement est prévu. Les néonicotinoïdes ne sont plus autorisés : un seul produit est homologué contre les pucerons.
Le blé d'automne suit ici la betterave sucrière, ce qui pose problème avec le syndrome des basses richesses (SBR), transmis par une cicadelle. La Suisse cherche à réduire ce risque, et cette rotation sera changée l'année prochaine pour contrôler la maladie. Cela n'a rien à voir avec le travail du sol : la plupart des problèmes observés ne sont pas liés au travail du sol, mais relèvent de l'agronomie classique.
Ray-grass et vulpin
En France, les grands problèmes sont le ray-grass et le vulpin résistants. À Oberacker, le désherbage d'automne des céréales dépend du précédent : après betterave, le sol est assez nu pour que les herbicides résiduaires soient efficaces ; après soja, le sol est couvert et l'on traite en post-levée, surtout avec des produits foliaires.
En betterave, l'équipe utilise le système Conviso, car les herbicides résiduaires ne sont pas assez efficaces avec des variétés conventionnelles. Il faut alors éviter les sulfonylurées dans le maïs et utiliser des alternatives : un petit détail, mais important pour éviter les résistances.
Le vulpin n'est heureusement pas encore là, mais il y a déjà des champs touchés à 10 km, pas encore totalement résistants. L'équipe insiste désormais pour que l'entrepreneur nettoie sa moissonneuse-batteuse à fond avant d'entrer dans le champ. Elle reste optimiste : avec le semis direct et une date de semis plus tardive, le vulpin devrait pouvoir être géré.
Pailles et couverts végétaux
Les pailles sont laissées au sol, ce qui n'est pas l'habitude en Suisse, où elles sont généralement exportées. Conséquence pour le semis : la règle d'or est de semer le jour même du passage de la moissonneuse-batteuse.
Un couvert est implanté à chaque interculture, même après colza. Après colza, on attend parfois la levée des repousses ; ailleurs, on utilise même des cultures intercalaires en relais. Une herse lourde est passée pour répartir la paille et les résidus et provoquer la levée : c'est le standard. Dans le colza, deux passages de herse lourde, puis un glyphosate, puis le semis du couvert ; ensuite un nouveau glyphosate et le semis de la culture. L'équipe essaie d'éviter ce second glyphosate, avec plus ou moins de succès.
Les couverts sont souvent composés de pois fourrager, de moha (une sorte de millet), de niger et de quelques céréales, surtout de l'avoine de printemps, mais pas d'avoine rude, dont l'équipe redoute l'effet dépressif sur la culture suivante. Ce sont des mélanges maison ; deux entreprises ont depuis repris la recette moha-niger-pois fourrager et la commercialisent. Avant maïs, l'équipe mélange des espèces gélives et non gélives, en s'inspirant du système développé par des collègues genevois et en l'adaptant à des conditions plus humides et à des moissons plus tardives.
Le prochain projet : le colza associé
Les ravageurs du colza deviennent difficiles à gérer : l'efficacité des insecticides diminue, comme en France. Le prochain projet est donc un sous-semis du colza, semé avant le colza lui-même, pour offrir une source alternative aux ravageurs.
L'homologation des produits
En théorie, l'homologation des produits phytosanitaires est moins compliquée et plus rapide en Suisse que dans l'Union européenne. Mais des mouvements veulent aligner le système suisse sur celui de l'UE, ce qui ne réjouit pas Bernhard Streit : selon lui, le système européen est « l'horreur » pour les nouvelles matières actives, et surtout pour les produits utilisables en bio. C'est une décision politique.