UNE FERME MARAICHAGE SOL VIVANT DANS LES PYRÉNÉES ORIENTALES - André Trives
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Vous retrouverez dans cette vidéo une explication des racines et des microbes dans la gestion de l'eau, par Marc-André Selosse, intervenant lors du festival !
Présentation de l’exploitation
André Trives présente rapidement son exploitation maraîchère, en revenant sur quelques dates clés. Il précise qu’il s’agit d’une ferme très jeune. L’aventure a commencé en 2016 par des phases de test, avant un véritable démarrage en 2017.
Au départ, la surface était très réduite : environ 1 000 m², en utilisant le jardin de la grand-mère, afin de vérifier si la reconversion professionnelle était viable. Après validation de plusieurs itinéraires techniques, l’exploitation s’est agrandie progressivement.
L’intervention annonce plusieurs axes d’observation :
- la conception globale du lieu ;
- l’état des friches dans le secteur ;
- les itinéraires de régénération des sols ;
- les aires de production ;
- les résultats obtenus.
André Trives rappelle qu’aujourd’hui, dans le département des Pyrénées-Orientales, il existe un plan de reconquête des friches. Selon lui, les types de friches rencontrés sur le bassin local sont relativement uniformes, ce qui laisse un vrai potentiel pour les régénérer et y développer de l’agroécologie.
Les débuts de la ferme
En 2016, l’exploitation en est encore à ses débuts. André Trives parle des derniers tests réalisés à cette époque. Il explique qu’alors, le mot « permaculture » circulait beaucoup, notamment sur internet, mais que les informations disponibles étaient souvent confuses, abondantes, et pas toujours de grande qualité.
La découverte de la chaîne YouTube Ver de terre production et des vidéos sur le maraîchage sur sol vivant a constitué un tournant. Cette approche lui a immédiatement paru beaucoup plus concrète. Une fois mise en application, elle a donné des résultats rapides, ce qui a encouragé l’agrandissement de la ferme.
En 2017, l’exploitation passe à 5 300 m² grâce à la prise de quelques parcelles supplémentaires. Très rapidement ensuite, une nouvelle parcelle d’un hectare est intégrée, avec une phase de régénération préalable.
La régénération des sols
La régénération des nouvelles parcelles dure à chaque fois entre 6 et 8 mois. Le principe est toujours le même :
- des apports massifs de carbone ;
- la mise en place de couverts végétaux.
André Trives explique que cette phase a été fondamentale pour redonner vie à des sols très dégradés. Avant cela, un passage de sous-soleuse était réalisé pour effacer autant que possible les traces du passé, notamment les semelles de labour.
Il décrit les parcelles d’origine comme très dures, compactes, avec très peu de vie biologique. Il dit même que, lorsqu’il a repris une de ces parcelles, faire un test bêche relevait presque de l’exploit tant le sol était fermé.
L’objectif a donc été de remettre de la racine dans le système, recréer de la structure et de la porosité, et relancer le fonctionnement biologique du sol.
Le rôle central du broyat
Pour apporter du carbone, André Trives a appliqué une logique simple : utiliser la source la plus proche et la moins chère. Dans son cas, il suffisait de traverser la rivière pour accéder au centre local de collecte des déchets verts, appelé le Sydetom.
La matière utilisée est décrite comme du BRF, ou plus exactement du « bois vert criblé ». Cette ressource a joué un rôle majeur dans la régénération très rapide des sols.
Les quantités apportées sont importantes : entre 50 et 100 tonnes par hectare sur les parcelles.
Selon lui, cette matière carbonée est une ressource essentielle, car elle permet de relancer très vite les processus biologiques du sol.
Les couverts végétaux
Une fois les apports réalisés, la priorité est donnée à l’implantation de couverts végétaux. Ceux-ci sont composés notamment :
- de légumineuses ;
- de graminées ;
- parfois de vesce ;
- de féverole ;
- de blé ;
- de sorgho pour les couverts d’été.
Dans le verger maraîcher, les couverts de l’année sont décrits comme assez simples, par exemple à base de blé et de féverole, ou de vesce.
Le passage du rouleau Faca fait partie de l’itinéraire classique. Tous les deux ans environ, sur ces sols plutôt légers, les couverts servent à :
- restructurer le sol ;
- recréer de la porosité ;
- conserver les éléments nutritifs.
Un couvert d’été à base de sorgho est également cité. Après roulage, une bâche est posée afin de couper la photosynthèse et d’éviter que le couvert ne reparte. Même si le couvert est roulé au bon stade — après floraison et au stade grain laiteux — cette précaution est maintenue :
- environ quinze jours en été ;
- jusqu’à un mois en hiver.
L’intégration de l’élevage dans la régénération
Lors de la première année de régénération, le rouleau Faca n’était pas encore disponible. Des partenariats ont donc été mis en place avec des éleveurs locaux.
Des troupeaux de brebis ont été chargés sur des petites parcelles de 300 à 400 m², situées entre les lignes d’agroforesterie. Les chargements atteignaient environ 120 animaux, laissés sur place pendant environ deux heures.
Les brebis ont consommé une bonne partie du couvert, ce qui satisfaisait aussi l’éleveur. Mais l’intérêt principal, selon André Trives, a été ailleurs : elles ont inoculé énormément de ferments grâce aux excréments et à la salive. Il considère que cet apport biologique a été déterminant pour la suite.
Le fonctionnement des planches de culture
Après bâchage, du paillage est apporté pour gérer l’enherbement. Selon les cultures, l’épaisseur varie entre 3 et 5 cm.
À partir de là, le sol n’est plus retravaillé. Les sols de la ferme sont décrits comme des sols maraîchers légers, sable limoneux légers. Les plantations se font directement dans ce paillage, sans apport azoté supplémentaire.
André Trives insiste sur le fait que l’activité biologique fait ensuite le reste. Dès la première année, la présence de vers de terre a été observée, d’abord sous forme de jeunes individus, puis avec une population de plus en plus abondante.
Aujourd’hui, il faut apporter davantage de broyat, car l’activité biologique est devenue très forte. Mais cette intensification de la vie du sol s’accompagne aussi d’une fertilité croissante.
Les itinéraires de production pour la petite graine
Pour les cultures semées en petite graine, l’objectif est d’améliorer chaque année le système de production.
La méthode décrite consiste à :
- créer une couverture avec le broyat ;
- passer un outil de type chasse-débris ;
- intégrer du compost sur les lignes ainsi ouvertes.
Le compost a un double rôle :
- créer un lit de semences ;
- utiliser un matériau dépourvu de graines d’adventices, ayant chauffé, afin de limiter les levées de mauvaises herbes.
Cette technique permet d’obtenir des semis denses et propres, tout en réduisant fortement le désherbage par rapport à des systèmes conduits sur sol nu.
Les associations et l’occupation de l’espace
Dans certaines périodes de forte croissance, notamment en juillet ou lorsque la lumière est encore abondante, la ferme cherche à optimiser l’occupation de l’espace. André Trives cite l’exemple de salades implantées entre deux rangs de choux.
L’objectif est clair : gagner en productivité au mètre carré.
Il précise également que, dans sa pratique, les histoires de « plantes compagnes » ou de plantes qu’il ne faudrait pas associer ne sont pas déterminantes. Il donne l’exemple du fenouil, souvent présenté comme problématique. Sur sa ferme, il observe au contraire que tout pousse à côté du fenouil.
Selon lui, dans un sol vivant, chaque plante trouve sa nourriture. Le seul point de vigilance concerne surtout :
- le développement des plantes ;
- la captation de lumière ;
- l’évitement des concurrences aériennes.
L’exemple de la pomme de terre
André Trives évoque les itinéraires sous bâche pour la pomme de terre, qu’il abandonne progressivement. Il préfère désormais déposer de grosses quantités de broyat et couvrir directement les pommes de terre avec cette matière.
L’intérêt est double :
- apporter beaucoup de carbone dans le système ;
- protéger et stimuler la culture.
Une réussite marquante est citée : la production de pommes de terre sous serre, avec environ un mois d’avance sur les récoltes habituelles. Les plantations ont eu lieu autour du 20 décembre, et les récoltes ont commencé dès le début du mois d’avril.
Il attribue ce résultat à plusieurs effets du broyat :
- un rôle de couche isolante pendant l’hiver ;
- une stimulation de l’activité biologique du fait de la dégradation d’une couche d’environ 20 cm ;
- une montée en température ;
- une protection lors de dix jours de gel à -5 °C.
Le résultat a été la production de pommes de terre nouvelles très précoces, particulièrement appréciées par les adhérents de l’AMAP.
Lorsque le système reposait sur la bâche, la plantation se faisait avec des cannes à planter. Mais cette méthode est jugée trop manuelle, fatigante et chronophage. André Trives envisage plutôt à l’avenir de mécaniser davantage, par exemple en s’inspirant d’un collègue breton qui utilise une planteuse, tout en conservant un apport préalable important de broyat.
Biodynamie, agroforesterie et conception du paysage
À partir de 2017, la ferme cherche à entrer dans une agriculture plus fine et plus subtile. André Trives indique qu’il sera alors question de biodynamie et d’agroforesterie.
Il reprend aussi l’idée évoquée plus tôt dans la journée par Bruno : le maraîcher devient en partie un architecte du paysage. Cette conception du paysage apporte, selon lui, énormément au développement de l’eau, des productions, et plus largement au fonctionnement de la ferme.
Le verger maraîcher tient une place centrale dans cette vision. André Trives considère qu’il s’agit d’une voie d’avenir, et il poursuit aujourd’hui encore la mise en place de ces systèmes.
Il mentionne aussi des essais autour :
- des fruits ;
- de productions exotiques ;
- d’une agroforesterie presque tropicale sous serre ;
- d’associations avec la vigne.
La mécanisation
En 2018, une nouvelle étape est franchie : la mécanisation des itinéraires de production.
André Trives rappelle qu’au départ, faute de moyens, beaucoup de tâches étaient effectuées manuellement. Ce travail était très laborieux et fatigant. Il insiste sur la nécessité de franchir, à un moment, le cap de la mécanisation pour se soulager, gagner du temps, et améliorer la rentabilité.
Selon lui, l’agroécologie peut être totalement mécanisée, aussi bien sur de petites surfaces que sur de grandes exploitations.
Sur sa ferme, la mécanisation permet aujourd’hui de réduire fortement la pénibilité. Cette année, l’achat d’un épandeur à fumier de type side-discharge (la transcription mentionne un « des steilers ») a notamment permis d’intégrer le broyat beaucoup plus facilement dans les lignes d’agroforesterie.
L’usage du tracteur devient par ailleurs de plus en plus rare. Il est surtout réservé à :
- l’apport de matière organique ;
- certains types de fumier ;
- le transport et l’épandage de broyat.
L’évolution biologique de la ferme
Très vite, la ferme a constaté l’allongement des chaînes trophiques. L’explosion des populations de vers de terre en est un marqueur, mais ce n’est pas le seul.
L’agroforesterie, les sous-étages implantés dans les lignes d’arbres et l’enherbement maintenu autour de la parcelle ont favorisé l’arrivée de nombreux auxiliaires et le développement progressif de la biodiversité.
Avec la croissance des arbres, des rapaces sont également apparus sur le site. André Trives observe ainsi une stabilisation de nombreux ravageurs et note qu’il est de moins en moins embêté d’année en année.
Les résultats sur la fertilité et les intrants
André Trives décrit son système comme une « agriculture de la liberté ». Les intrants y sont quasiment gratuits. Pour lui, ce sont surtout les vers de terre qui font le travail, en amenant l’azote nécessaire ainsi que les autres éléments indispensables à la santé et à la croissance des plantes.
Cette année, les intrants azotés ont été complètement arrêtés, notamment sous serre. Le fonctionnement est désormais très simple :
- un apport de broyat une fois par an, à l’automne ;
- des bâches conservées dans les serres pour couvrir les zones ;
- une replantation directe des tomates, courgettes, concombres, poivrons et aubergines.
Les résultats sont jugés très bons :
- forte pousse ;
- peu de maladies ;
- amélioration continue.
Les achats extérieurs deviennent donc de plus en plus faibles. L’exploitation achète très peu de consommables. Même les toiles tissées sont considérées comme des investissements durables, car elles servent longtemps. Les bâches d’ensilage, elles aussi, sont conservées plusieurs années, environ quatre à cinq ans.
L’enherbement et la gestion de l’eau
L’enherbement diminue progressivement grâce aux couverts végétaux et à l’arrêt du travail du sol. André Trives souligne qu’il s’agit d’un avantage très important, car le désherbage est un travail particulièrement pénible.
Les interventions de désherbage se concentrent surtout sur les carottes, et encore de manière limitée. Sur les autres cultures, une fois que les plantes ont pris leur place, la gestion devient beaucoup plus simple.
Il veille en permanence à ce que les passe-pieds soient bien remplis de BRF, ce qui contribue à la maîtrise des adventices.
La fréquence des arrosages diminue également fortement. André Trives compare sa pratique à celle de collègues proches qui, en plein été, arrosent deux heures par jour par aspersion. Sur sa ferme, il indique être à une demi-heure tous les trois jours, pour des résultats comparables.
Il y voit une conséquence directe de la quantité d’humus présente dans le sol, qui joue un rôle majeur de réserve et de régulation. Cela représente à la fois un gain de temps et un gain d’argent.
La semence locale et les variétés paysannes
Un autre axe important de développement concerne la production locale de semences. André Trives affirme que le « tiercé gagnant », c’est la variété locale adaptée au sol vivant.
Selon lui, cette orientation permet d’obtenir :
- des produits au goût exceptionnel ;
- une amélioration du niveau nutritif ;
- des plantes de moins en moins malades.
Les interventions de protection des cultures sont devenues quasiment inexistantes sur son exploitation.
Il croit fortement au potentiel des variétés paysannes pour construire une alimentation durable et de qualité sur les territoires.
Les performances de production
André Trives constate un gain de production au mètre carré. Il pense que les mycorhizes jouent un rôle important dans cette capacité du système à aller chercher les éléments nutritifs.
Il observe aussi que les cultures peuvent être implantées très densément, voire « touche à touche », sans que cela pose les problèmes souvent redoutés en maraîchage conventionnel, à condition que le sol soit vivant et que la lumière soit bien gérée.
Avec humour, il souligne que le principal problème du système est que « ça pousse fort et ça produit gros ». Les images montrent selon lui de très gros légumes, du fait de tout ce qui est injecté dans le sol et de la capacité des plantes à en profiter pleinement.
Autre « problème » : c’est très bon. Les cuisiniers avec lesquels la ferme travaille en sont particulièrement satisfaits.
Les débouchés
La ferme a d’abord développé l’AMAP, qui compte aujourd’hui plus de 100 familles par semaine, avec seulement 1,6 hectare.
Parallèlement, la restauration a pris de l’ampleur. L’année précédente, la ferme travaillait avec deux restaurants. Cette année, ils sont une vingtaine dans le département à avoir rejoint la démarche, après avoir constaté la qualité gustative des produits.
Les restaurateurs poussent désormais la ferme à continuer de développer :
- les variétés anciennes ;
- l’aspect qualitatif des légumes ;
- leur dimension nutritive.
Perspectives
Après quatre années de production, André Trives estime que le travail réalisé est déjà très encourageant. Mais il insiste sur le fait que le chemin est encore long.
Les priorités pour la suite sont :
- poursuivre la modernisation de la ferme ;
- développer encore la mécanisation ;
- continuer les essais techniques ;
- rester dans une posture de « maraîcher-chercheur » ;
- poursuivre le développement du verger maraîcher ;
- avancer sur les fruits et les systèmes agroforestiers complexes ;
- travailler les variétés paysannes ;
- développer les techniques agro-sylvo-pastorales.
Il considère que, dans l’avenir, le maraîcher ne sera plus seulement maraîcher : il pourra aussi devenir en partie céréalier, éleveur, et plus largement polyvalent. Cela suppose de développer les compétences et de continuer à approfondir ces approches.
Il insiste aussi sur la nécessité de renforcer les coopérations, car elles permettent d’acquérir de nouvelles compétences. Le fait d’échanger collectivement, comme lors de cette rencontre, participe selon lui à la progression de l’agroécologie sur les territoires.
Conclusion et remerciements
André Trives conclut en appelant à continuer de diffuser les savoirs autour de l’agroécologie.
Il remercie les personnes qui soutiennent cette démarche depuis le début :
- les consommateurs ;
- les producteurs ;
- les institutions.
Il adresse enfin un remerciement particulier à l’AMAP, avant de conclure simplement : « merci à tous ».