Le lien entre carbone & fertilité des sols, avec Sébastien Roumegous
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Le 12 novembre 2020 : Sébastien Roumegous partageait avec les visiteurs du salon professionnel CAP AGROECO, une présentation des sols vivants, leur approche technique et opérationnelle.
Les sujets abordés seront : les concepts autour des sols vivants, le lien entre carbone et fertilité long terme des sols, l'impact des pratiques sur le fonctionnement des sols, et quel modèle agricole pour demain ?
Retrouvez l’intégralité de son intervention dans cette vidéo.
Sommaire
- 03'34" : Des légumes sans travail de sol en bio ?
- 04'57" : L'azote ce n'est rien, c'est le carbone qui fait tout !
- 08'00" : Rencontre avec le réseau MSV.
- 14'56" : Un cheminement biologique.
- 16'28" : Passer du carbone à l'azote ?
- 18'47" : Du carbone pour des services.
Transcriptions
Annexes
Introduction
Cette intervention traite d’agronomie, mais aussi de dynamique humaine autour de ce maraîchage qui se développe grâce aux hommes et aux femmes qui le font au quotidien. La posture présentée part du terrain : il y a de la science, de la technique, mais aussi beaucoup d’empirisme.
L’empirisme est ici réhabilité : ce n’est pas l’opposé de la science, c’est son point de départ. On observe que quelque chose fonctionne, sans forcément comprendre tout de suite pourquoi, puis on cherche à approfondir. Dans ce maraîchage, certaines pratiques peuvent sembler antinomiques avec les séquences techniques apprises à l’école ou ailleurs.
L’intervention annonce plusieurs thèmes :
- la matière organique ;
- les apports massifs ou importants ;
- les conditions dans lesquelles cela fonctionne ou non ;
- les temps de latence ;
- la nécessité d’une transition.
Le centre de développement de l’agroécologie
L’intervenant présente ensuite le centre de développement de l’agroécologie, qui se voit comme un spécialiste de la transition agroécologique.
Au-delà des termes employés — agroécologie, agronomie, ou autres formulations — l’idée centrale est de revenir aux principes fondamentaux de l’agronomie pour pouvoir produire. Il s’agit aussi de renouer avec le fonctionnement de la nature pour produire, sans pour autant renoncer à intervenir. Les processus vivants doivent être mis en œuvre, mais cela suppose des étapes et des séquences techniques : on ne peut pas faire n’importe quoi, n’importe comment.
Le travail du centre consiste donc à organiser cette transition auprès :
- des agriculteurs ;
- des coopératives ;
- des collectivités ;
- des acteurs privés du secteur agricole et agroalimentaire.
Le centre s’organise autour de trois pôles :
- recherche et développement : beaucoup d’expérimentations, principalement orientées vers le semis direct, la réduction du travail du sol, et l’activation de principes naturels pour économiser les intrants ;
- animation agricole : accompagnement de groupes de producteurs ;
- consulting et formation : pour sécuriser les trajectoires de transition.
Les quatre axes d’une transition sécurisée
Pour aller confortablement vers une transition sécurisée, quatre axes sont jugés indispensables.
Faire du diagnostic
Il faut être capable de faire de bons diagnostics de sol, ou être accompagné pour cela. Cela vaut aussi pour les diagnostics de paysage. Il s’agit de comprendre comment les choses fonctionnent, et quel programme mettre en œuvre pour aller vers des systèmes plus résilients.
Accompagner et former
L’accompagnement et la formation sont essentiels, car changer de pratiques suppose aussi de changer de cadres scientifiques et techniques.
Expérimenter
L’expérimentation est également indispensable. Il n’est pas toujours nécessaire d’expérimenter pendant dix ans : certaines choses sont déjà connues. En revanche, il faut souvent au moins une année pour se caler et observer comment les choses réagissent.
La question du non-travail du sol en bio
L’intervention entre ensuite dans le sujet : le non-travail du sol en bio, avec une notion d’autofertilité. La question posée est simple : comment est-ce possible ?
Pour y répondre, l’intervenant revient sur son propre cheminement.
Un premier déclic aux États-Unis
Alors qu’il était technicien en maraîchage bio en Bourgogne, il accompagnait de nombreux jeunes installés intéressés par la permaculture. Il ne se retrouvait pas complètement dans certains schémas « permacoles » : le principe de biomimétisme lui semblait intéressant, mais lorsqu’il visitait les fermes, il ne voyait pas toujours des légumes très productifs.
La question devenait donc la suivante : comment produire avec la nature, tout en sortant des légumes de qualité professionnelle ?
Le premier déclic a eu lieu aux États-Unis. Un agriculteur lui explique alors de manière très directe : « l’azote, ce n’est rien, c’est le carbone qui fait tout ». À l’époque, beaucoup de questions se posaient autour du BRF :
- est-ce bien ou non ?
- faut-il viser un fort taux de matière organique ?
- ou faut-il rester autour de 2 % et compléter avec une fertilisation d’appoint ?
Cet agriculteur explique que si le carbone est bien travaillé, il devient ensuite possible de produire du légume confortablement. Mais il faut d’abord construire le statut organique du sol. Ce principe est connu théoriquement ; la difficulté réside dans sa mise en œuvre concrète et complète.
L’idée centrale est la suivante : si l’on reste « au milieu du gué », avec un taux de matière organique ou une activité biologique insuffisants, on restera dans des postures intermédiaires. On ne pourra ni se passer du travail du sol, ni se passer de certaines formes d’engrais.
Des observations de terrain très concrètes
Dans le jardin de cet agriculteur américain, l’intervenant observe :
- des légumes en très bon état ;
- une qualité sanitaire irréprochable ;
- zéro traitement, même pas de traitements bio de type cuivre ;
- une organisation technique très aboutie.
Le système repose sur :
- zéro travail du sol ;
- 7 à 8 % de matière organique dans le sol.
En enfonçant la main dans les planches, il peut aller presque jusqu’à la moitié de l’avant-bras sans effort. Dans un tel contexte, le travail du sol ne sert plus à rien.
La méthode observée
La méthode décrite est la suivante :
- fabrication d’une planche surélevée ;
- pendant quatre ans, aucune production ;
- apports massifs de matière organique :
- fumier ;
- résidus végétaux ;
- broussailles ou ligneux coupés autour de la ferme.
Une fois le statut organique jugé suffisant, la planche est considérée comme prête, et peut être cultivée sans travail du sol. Ensuite, chaque année, des résidus végétaux sont de nouveau apportés sur les planches.
L’agronomie du carbone
Cette première expérience conduit à une idée directrice : une « agronomie du carbone ».
Le principe est que si le problème du carbone n’est pas réglé, tout le reste devra être compensé par des actions supplémentaires. En revanche, si le carbone est bien géré, le milieu se structure de telle sorte qu’il règle presque seul la plupart des problèmes.
Mais cela suppose la mise en place d’un statut organique du sol. Dans l’exemple observé, la technique consistait à passer de 2 ou 3 % de matière organique à 7 %.
Une deuxième référence : François Mulet
Une autre rencontre importante est celle de François Mulet. Lors de la visite de son jardin, les mêmes constantes réapparaissent :
- zéro travail du sol ;
- zéro apport fertilisant, ou très peu, éventuellement sous forme de compost ;
- des cultures qui « ont de la gueule », c’est-à-dire qui produisent réellement.
Cette précision est importante pour les personnes intéressées par la permaculture ou souhaitant s’installer : le critère fondamental reste la capacité du système à produire. Si cela ne produit pas, il y a un problème.
Dans ce type de technique, on retrouve :
- un sol toujours couvert ;
- beaucoup d’apports de matière organique ;
- une structure grumeleuse, noire, riche en résidus plus ou moins décomposés ;
- des taux de matière organique qui dépassent 5 %.
Une ligne directrice se dessine donc : ces systèmes montent rapidement vers un taux élevé de matière organique.
Des résultats sur différents types de sols
L’intervenant insiste sur le fait que ces techniques fonctionnent aussi sur des sols argileux. Il est fréquent d’entendre que cela marche chez le voisin, mais pas chez soi à cause d’un sol trop sableux, trop argileux, trop limoneux, etc. Pourtant, des exemples montrent que cela fonctionne également sur des sols lourds.
Le fil rouge reste le même :
- sol couvert ;
- alimentation continue en carbone ;
- apport de paille, de bois, de résidus végétaux.
Dans le Rhône, des transitions plus progressives ont aussi été observées, sous serre :
- zéro travail du sol ;
- réduction des apports d’engrais ;
- usage encore partiel de bouchons d’engrais, mais potentiellement réductible ;
- transition en cinq ans ;
- succession de couches de 4 à 5 cm de BRF, de paille ou d’autres matériaux selon les cultures.
Cela fonctionne sur de multiples cultures : bettes, salades, tomates, etc.
La structure du sol recherchée
Les structures de sol obtenues sont décrites comme excellentes, que ce soit sous serre ou en plein champ :
- forte grumelosité ;
- abondante terre fine ;
- porosité importante ;
- travail visible de l’activité biologique.
Ce type de structure n’est pas fabriqué mécaniquement : c’est une porosité biologique. Pour obtenir cette porosité, il faut des êtres vivants qui la construisent. Et pour nourrir ces êtres vivants, il faut des résidus végétaux divers :
- bois ;
- paille ;
- éventuellement foin.
On entre donc dans une logique de nutrition du sol par le carbone, pour atteindre une structure favorable.
Le lien entre carbone, azote et autofertilité
Lorsque le sol atteint environ 5 % de matière organique, et en considérant qu’environ 40 à 50 unités d’azote par point de matière organique peuvent être minéralisées chaque année, on obtient alors des quantités importantes d’azote circulant dans le système :
- autour de 250 à 300 unités d’azote avec 5 % de matière organique.
On commence ainsi à accéder à cette fameuse autofertilité.
Dire que « l’azote est derrière le carbone » ne signifie pas que l’azote n’a pas d’importance, mais qu’on peut fabriquer de l’azote à partir du carbone, via la matière organique et l’activité biologique. Au-delà de cela, tout un cortège d’êtres vivants permet aussi de fixer naturellement de l’azote.
L’importance du seuil de matière organique
Un exemple est donné sur un sol à 25 % d’argile avec 7 % de matière organique : on obtient presque du terreau, avec quasiment 100 % de terre fine. Dans un tel sol, le travail du sol ne sert plus à rien, et l’autofertilité devient très intéressante.
À l’inverse, sur le même type de sol, mais avec seulement 3 % de matière organique dans une serre voisine convertie plus récemment, la structure et la porosité ne sont pas du tout les mêmes.
La réussite de ces techniques est donc bien liée :
- au taux de matière organique ;
- à l’état initial du sol ;
- à l’histoire de la parcelle.
Même après deux ans d’apports, les questions restent nombreuses :
- les apports ont-ils été assez massifs ?
- ont-ils été faits de la bonne manière ?
- faut-il toujours les mettre en surface ?
- est-ce suffisant quand on démarre à 2 ou 2,5 % de matière organique sur un sol à 25 % d’argile ?
Tout cela dépend du diagnostic initial.
L’importance du diagnostic de départ
L’intervenant insiste fortement sur ce point : c’est en se posant les bonnes questions à partir d’un bon état des lieux que l’on peut cheminer convenablement.
Certaines stratégies sont presque toujours gagnantes. Par exemple, si l’on part de 2 % de matière organique, apporter massivement du carbone dès la première année permet de gagner du temps. Mais cela doit être fait dans les bonnes conditions :
- pas sur un sol engorgé ;
- pas sur un sol trop sec ;
- en tenant compte de la dynamique biologique.
Cette dynamique dépend des conditions de vie de l’activité biologique.
Exemple d’échec ou de difficulté derrière prairie
Un exemple est donné sur une parcelle derrière prairie, où l’objectif était simplement de pailler et planter des choux. Or, la parcelle était en prairie dégradée, hydromorphe, avec des structures de sol elles-mêmes dégradées.
On a voulu appliquer les principes du maraîchage sur sol vivant sans vérifier :
- si la prairie était compacte ou non ;
- quel était son taux de matière organique ;
- si son état biologique permettait cette transition.
Une prairie peut très bien être en dessous de 3 % de matière organique selon sa gestion. Dans ce cas, il aurait peut-être fallu faire des apports importants de carbone au démarrage, voire les enfouir, afin de recréer un milieu favorable.
L’idée centrale est donc que la séquence technique dépend toujours du diagnostic.
Passer de la porosité mécanique à la porosité biologique
Le cheminement logique de ce maraîchage consiste à abandonner la porosité mécanique pour fabriquer de la porosité biologique.
Quand cette porosité biologique est bonne, on peut mettre la main dans le sol sans forcer, et on voit immédiatement les bénéfices :
- une porosité naturelle suffisante ;
- de bonnes conditions pour planter les légumes ;
- un meilleur fonctionnement global du sol.
Parmi les acteurs biologiques les plus importants, l’intervenant insiste particulièrement sur :
- les lombrics ;
- les champignons.
On parle souvent des bactéries, mais moins du lombric, alors qu’il est essentiel. Sans lombrics, le passage rapide du carbone vers l’azote devient compliqué. Quant aux champignons, ils sont capables de dégrader de grandes quantités de carbone, notamment lorsque le rapport C/N est élevé.
Le rôle central de la plante
Le défi est donc de passer d’une porosité mécanique à une porosité biologique. Cela repose sur un seul grand principe : la plante convertit l’énergie du soleil en énergie chimique, qui est ensuite consommée par l’activité biologique.
Que l’on apporte :
- du BRF ;
- de la paille ;
- des couverts végétaux arrivés à maturité,
le principe reste le même : c’est toujours le végétal, via la photosynthèse, qui capte l’énergie solaire et la restitue ensuite dans les chaînes trophiques du sol.
La question des couverts végétaux en maraîchage reste ouverte, notamment en petites surfaces, où ce n’est pas forcément toujours la solution la plus adaptée. Mais dans tous les cas, on passe par des résidus végétaux.
La chaîne trophique du sol
Passer du carbone à l’azote, c’est faire fonctionner une chaîne d’êtres vivants capables de décomposer le carbone.
Il faut donc se demander si cette chaîne alimentaire est bien en place dans le sol. Selon l’histoire de la parcelle, ce ne sera pas la même chose :
- après des cultures céréalières intensives ;
- après une prairie productive et en bon état.
Cette chaîne trophique comprend une multitude d’êtres vivants. Les plus petits, bactéries et champignons, sont pourtant les grands transformateurs :
- ils dégradent la matière ;
- ils la cassent ;
- ils la rendent disponible.
Qu’ils soient libres dans le sol ou dans le tube digestif d’un ver de terre, ce sont toujours eux qui font le travail de transformation.
Le ver de terre comme grand catalyseur
Le ver de terre est présenté comme un grand catalyseur. Son rôle est multiple :
- disséminer largement les micro-organismes dans le profil ;
- ingérer de la matière organique ;
- produire rapidement des turricules riches en éléments nutritifs.
L’intervenant prend l’image d’une vache qui mange du foin puis produit du fumier : le ver de terre fait quelque chose d’analogue à son échelle. Il mange de la paille, puis produit très rapidement des déjections riches.
Sans vers de terre, il est quasiment impossible de stabiliser un système qui fonctionne bien. Il est donc très important d’être capable d’apprécier leur présence ou leur absence.
Dans la phase de transition, si les cycles biologiques des vers de terre sont encore faibles, le démarrage du sol sera compliqué. Une population de vers de terre met généralement deux à trois ans à commencer à se restructurer.
Les turricules sont riches en :
Tout cela est mis au service des cultures, et une partie est remontée en surface.
Comprendre la dégradation de la biomasse végétale
Pour construire un statut organique suffisant, il faut comprendre comment la biomasse végétale fraîche se dégrade.
La biomasse végétale comprend différents composants :
- lignine ;
- composés complexes ;
- cellulose ;
- protéines ;
- sucres ;
- composés solubles.
Globalement :
- la cellulose, les sucres et les composés solubles sont rapidement minéralisés ;
- la lignine et les composés complexes, c’est-à-dire la partie dure des végétaux, se transforment en humus.
Pour simplifier, la quantité de matière sèche permet de comprendre le rendement en humus que l’on obtiendra avec un matériau comme le BRF, la paille ou d’autres apports carbonés.
Ce rendement est gouverné par un coefficient appelé coefficient isohumique.
Exemple de calcul avec le BRF
Un exemple est donné :
- 40 tonnes de BRF brut donnent environ 20 tonnes de matière sèche ;
- avec un coefficient isohumique de 60 % (parfois jusqu’à 80 %), cela produit environ 12 tonnes d’humus.
La question devient alors :
- que représentent ces 12 tonnes d’humus en pourcentage de matière organique ?
- comment vont-elles transiter via les lombrics et l’activité biologique ?
- comment vont-elles faire remonter la quantité de turricules et améliorer le sol ?
Le rapport C/N et la construction du sol
Plus le rapport C/N est faible, plus le matériau contient peu de lignine et peu de matière sèche. À l’inverse, plus le rapport C/N est élevé, plus le matériau contient de lignine, plus la matière sèche est élevée, et plus le rendement humus est important.
D’où l’intérêt, si l’on veut augmenter rapidement le taux de matière organique, de travailler avec des matières très carbonées. Cela peut sembler aller à l’encontre d’une agronomie plus classique, qui craint souvent la « faim d’azote ». Mais si l’on dispose d’une quantité suffisante d’êtres vivants, notamment de lombrics, ce carbone peut être rapidement dégradé et transformé en éléments utiles aux plantes.
À l’inverse, si les apports ont trop peu de matière sèche :
- la quantité d’organismes décomposeurs reste trop faible ;
- les lombrics se développent moins ;
- les champignons, qui se nourrissent d’éléments ligneux, sont moins présents.
Si l’on veut des lombrics et des champignons, il faut donc travailler avec des matières à rapport C/N élevé et à fort taux de matière sèche.
Matériaux structurants et matériaux fertilisants
Les matériaux suivants sont rangés du côté de la construction du sol :
- la paille ;
- le BRF ;
- les écorces ;
- le bois.
À l’inverse, les matières comme :
- les fumiers ;
- les composts ;
relèvent davantage, dans cette logique, de la gamme des fertilisants. Bien sûr, certains fumiers très pailleux peuvent se rapprocher d’un matériau carboné.
L’idée est d’apprendre à raisonner les matières de manière logique, en sortant parfois des sentiers battus, pour travailler avec des apports très carbonés et à rapport C/N élevé.
Exemple d’apport massif
Un exemple chiffré est proposé :
- 1 cm de BRF brut correspond à environ 40 tonnes de BRF brut ;
- 10 cm correspondent donc à environ 400 tonnes de BRF brut ;
- soit environ 200 tonnes de matière sèche ;
- et environ 120 tonnes d’humus.
En dilution sur 30 cm de sol, cela représente de l’ordre de +2,5 à +3 % de matière organique.
Ce sont des quantités importantes, mais elles permettent d’accélérer le temps et de reconstituer la chaîne trophique du sol.
Objectif : faire prendre le relais à l’activité biologique
Le premier objectif est donc de faire prendre le relais à l’activité biologique.
Cela suppose :
- d’augmenter rapidement le taux de matière organique ;
- d’atteindre un seuil de fonctionnalité du sol.
Les outils principaux sont :
- le BRF ;
- la paille ;
- le foin.
Ils doivent être apportés en quantité suffisante.
Ces apports procurent plusieurs avantages :
- limitation du désherbage ;
- augmentation de la rétention en eau ;
- hausse du taux de matière organique ;
- alimentation du réseau trophique du sol ;
- meilleure maîtrise du milieu.
Adapter la stratégie au contexte
Les stratégies peuvent être très différentes selon les situations :
- plein champ ou sous abri ;
- sol très argileux, limoneux ou sableux ;
- sol déjà riche ou au contraire très dégradé.
Il n’existe donc pas de recette unique. Le premier outil reste le bon sens, appuyé sur la capacité de diagnostic.
L’objectif de cette journée, et notamment des interventions suivantes et des observations de terrain de l’après-midi, est de fournir une palette d’outils, des itinéraires techniques possibles, et des repères de bon sens pour adapter les pratiques à chaque situation.
Questions-réponses
Faut-il incorporer la matière organique carbonée dans les premiers centimètres du sol ?
La réponse est : cela dépend du point de départ.
Si l’on part d’un milieu très dégradé, par exemple :
- une ancienne friche industrielle ;
- un sol issu d’un système de production avec seulement 1,5 % de matière organique,
alors il peut être nécessaire d’incorporer les apports pour fabriquer un milieu favorable sur 10 à 20 cm.
Mais si les populations de lombrics sont insuffisantes, on peut avoir une faim d’azote. La question fondamentale est donc celle de l’itinéraire de transition.
Si l’on apporte de grandes quantités de carbone, on peut compenser la faim d’azote en apportant également de l’azote :
- compost ;
- fumier ;
- éventuellement selon une logique proche du 50/50 en tonnage de matière.
Il ne faut pas oublier non plus que le bois contient lui-même de l’azote. Lorsque le cycle du carbone fonctionne, cet azote finit par être libéré.
La vraie question devient alors celle du profil de minéralisation. Or cette minéralisation dépend :
- de la chaleur ;
- de l’eau.
Si l’incorporation est faite dans un sol trop froid, ou sans eau suffisante, la cinétique de dégradation sera mauvaise, et l’on risque de créer des problèmes.
Il faut donc :
- garder le sol humide ;
- incorporer sur des périodes où la chaleur revient ;
- avoir chaleur + humidité pour activer minéralisation, humification et dégradation.
Dans ce cas, la concurrence vis-à-vis des cultures est moindre.
Par ailleurs, si l’on choisit l’enfouissement, on peut démarrer avec des cultures peu exigeantes, ou utiliser une bâche tissée pour réchauffer et accélérer le fonctionnement du sol. On peut aussi choisir des cultures à grands espacements, comme les courges, qui limitent les problèmes.
Si l’on part d’une prairie déjà poussante, avec 3 à 4 % de matière organique et suffisamment de lombrics, il n’est pas forcément nécessaire d’enfouir. On peut couvrir directement, planter, et laisser le système se mettre en route.
Enfin, le comportement diffère selon que l’on est en plein champ ou sous serre. Sous serre :
- il fait plus chaud ;
- la minéralisation est plus rapide ;
- les cycles s’accélèrent ;
- il y a généralement moins de problèmes de faim d’azote.
Sous serre, quelles précautions prendre pour entretenir la chaîne trophique ?
Sous serre, l’intervenant considère qu’il est au contraire très simple de mettre en place ce type de système. C’est même là que cela fonctionne le mieux.
Il suffit essentiellement d’alimenter le sol chaque année avec suffisamment de :
- paille ;
- bois ;
- autres matières organiques carbonées.
La dégradation se fait ensuite presque toute seule.
Dans l’exemple des serres du Rhône, la transition a été progressive :
- le sol partait déjà de 3 % de matière organique ;
- l’agriculteur ne voulait pas basculer brutalement vers une alimentation uniquement en surface ;
- il a donc enfoui à 10 cm, en fin de culture, du bois ou de la paille ;
- et le système s’est mis en place progressivement.
L’activité biologique était déjà suffisante, et son entretien s’est fait simplement en continuant à rajouter de la matière organique.
Un ordre de grandeur est donné : pour entretenir une activité biologique assez fonctionnelle, il faut apporter chaque année environ 15 à 20 tonnes de matière sèche.
Dans un calcul réalisé en formation, cela représentait environ :
- 80 tonnes de BRF pour 1 800 m² de serres.
Cela suffisait à gérer l’ensemble des cycles. Cela montre aussi un point clé : ces techniques exigent un approvisionnement stable en bois, paille ou autres résidus végétaux. Il faut donc réfléchir, dès l’installation, à la provenance annuelle de cette matière.
Y a-t-il des exemples de réussite sur sol sableux ?
Oui, mais la clé des sols sableux n’est pas seulement leur texture : c’est surtout la gestion de l’humidité.
Pour prendre l’exemple du lombric, ses conditions idéales sont environ :
- 12 à 13 °C minimum ;
- 80 % d’humidité.
Si l’humidité du sol baisse trop, le ver de terre descend et cesse d’assurer son rôle. Or l’objectif est d’avoir une activité continue tout au long de l’année.
Dans les sols sableux, la clé devient donc souvent la gestion de l’irrigation. L’intervenant va jusqu’à dire que le goutte-à-goutte peut devenir inadapté, et qu’il peut être préférable de passer à de la micro-irrigation pour assurer une bonne humidification du sol.
La question fondamentale n’est donc pas seulement « sol sableux ou non ? », mais bien :
- comment maintenir une humidité suffisante dans le sol ?
Selon les climats :
- en milieu océanique, la pluviométrie régulière permet souvent une minéralisation plus continue ;
- en milieu plus continental, avec des périodes de vrai sec et de vrai froid, la gestion de l’irrigation devient encore plus importante, notamment l’été.
Si le sol alterne sans cesse entre humide et sec, on provoque dans la machine biologique :
- des arrêts ;
- des reprises ;
- parfois des mises en dormance.
Le lombric ne régule ni sa température interne ni son humidité interne : ce sont les conditions du milieu qui le permettent. C’est donc au producteur de gérer ces conditions pour que l’activité biologique puisse s’exprimer durablement.
Conclusion
L’intervention de Sébastien Roumegous met en avant une idée centrale : le lien entre carbone et fertilité du sol est fondamental. Dans les systèmes maraîchers sans travail du sol, la réussite repose largement sur :
- la construction rapide d’un statut organique élevé ;
- l’alimentation continue du sol en matières carbonées ;
- la reconstitution d’une chaîne trophique active ;
- le passage d’une porosité mécanique à une porosité biologique.
Mais cette logique ne fonctionne pas sous forme de recette universelle. Elle exige :
- un bon diagnostic de départ ;
- une lecture fine de l’état du sol ;
- une gestion adaptée de l’humidité, de la chaleur et des apports ;
- une réflexion sur l’itinéraire de transition.
Autrement dit, il s’agit moins d’appliquer un modèle que de comprendre le fonctionnement du vivant pour construire, progressivement, des sols capables de produire durablement, avec moins d’interventions mécaniques et moins de dépendance aux apports extérieurs.