Pâturage Tournant Dynamique & moutons - Entretien avec Jean-Marie TANT

De Triple Performance
Aller à :navigation, rechercher

Installé en 2005 à Laugnac, dans le Lot-et-Garonne, Jean‑Marie Tant exploite 55 hectares sur des coteaux argilo-calcaires pauvres en matière organique. Après avoir repris un système mêlant arboriculture, céréales et prairies, il a progressivement réorienté sa ferme vers l’élevage ovin bio, conversion engagée en 2009. Face aux limites des cultures et à la sécheresse estivale, il mise aujourd’hui sur le pâturage tournant dynamique. Son troupeau, majoritairement composé de brebis castillonnaises, pâture sur des parcelles de 0,5 hectare changées chaque jour, avec un réseau d’eau et de clôtures adapté. L’objectif : maximiser la repousse de l’herbe, limiter les intrants, réduire le parasitisme et se passer au maximum de fourrages stockés. Jean‑Marie implante aussi des prairies multi-espèces à base de chicorée, plantain et trèfles. Il défend un système simple, économe et résilient, complété par la transhumance estivale en Ariège.

auto_awesome
Résumé
Installé en 2005 à Laugnac, dans le Lot-et-Garonne, Jean‑Marie Tant exploite 55 hectares sur des coteaux argilo-calcaires pauvres en matière organique. Après avoir repris un système mêlant arboriculture, céréales et prairies, il a progressivement réorienté sa ferme vers l’élevage ovin bio, conversion engagée en 2009. Face aux limites des cultures et à la sécheresse estivale, il mise aujourd’hui sur le pâturage tournant dynamique. Son troupeau, majoritairement composé de brebis castillonnaises, pâture sur des parcelles de 0,5 hectare changées chaque jour, avec un réseau d’eau et de clôtures adapté. L’objectif : maximiser la repousse de l’herbe, limiter les intrants, réduire le parasitisme et se passer au maximum de fourrages stockés. Jean‑Marie implante aussi des prairies multi-espèces à base de chicorée, plantain et trèfles. Il défend un système simple, économe et résilient, complété par la transhumance estivale en Ariège.

Moutons & Pâturage Tournant Dynamique - Entretien avec Jean-Marie TANT


Présentation de l’exploitation

Jean-Marie Tant est agriculteur depuis 2005. Il s’est installé à l’âge de 40 ans sur la commune de Laugnac, dans le Lot-et-Garonne, au sein de la microrégion du pays de Serres. L’exploitation se situe dans un secteur de coteaux, entre le Lot au nord et la Garonne au sud.

Les sols de la propriété sont de type argilo-calcaire, avec une forte variabilité selon les parcelles. Sur les zones les plus légères, que l’on peut qualifier de légèrement boulbènes, les teneurs en argile sont d’environ 20 à 25 %. Sur les terres les plus argileuses, les taux montent à 45 % voire davantage. Au niveau de la matière organique, les analyses montrent des niveaux faibles. Dans les vergers, Jean-Marie Tant se souvient d’analyses autour de 1,4 %. Dans les sols cultivés, on est également autour de 1 %, à peine plus.

L’exploitation représente environ 50 à 55 hectares. À la PAC, il déclare un peu plus de 50 hectares. Environ une quarantaine d’hectares sont en propriété, le reste étant en location.

Historique de la ferme

Lorsqu’il a acheté la propriété, l’essentiel du chiffre d’affaires provenait de l’arboriculture. Il y avait notamment :

  • 5 hectares de pommiers ;
  • 1 hectare de pruniers.

Concernant les pruniers, il ne s’agissait pas de pruniers d’Ente destinés au pruneau d’Agen, mais de variétés comme la Reine-Claude et la Santa Clara, ainsi qu’une variété de grosse prune.

La propriété comprenait aussi une quinzaine d’hectares de prairies, dans des terres vallonnées, non labourables, comme celles visibles dans la vidéo. L’ancien propriétaire y élevait des vaches. Le reste de l’exploitation était consacré à la grande culture, dans une rotation classique blé-tournesol, avec parfois un peu d’orge.

Les premières années, Jean-Marie Tant a d’abord reproduit le système de l’ancien propriétaire. Mais il s’est rapidement rendu compte que la partie prairie n’était pas réellement exploitée dans son propre projet. Or, il avait depuis longtemps l’idée de développer un troupeau de moutons. Ce projet a dû attendre, car la maison de la propriété n’était pas habitable au moment de l’installation. Il habitait alors à 20 km de là, ce qui rendait impossible la gestion d’un troupeau. Il a fallu environ deux ans pour remettre la maison en état. Une fois installé sur place, il a pu démarrer l’élevage ovin et exploiter lui-même la petite dizaine d’hectares de prairies.

Évolution des objectifs de production

Avec le recul de près de quinze ans, Jean-Marie Tant explique que son objectif a progressivement évolué vers davantage de moutons et moins d’arboriculture.

Il a connu plusieurs difficultés dans la pomme. Lors de son installation, les études économiques reposaient sur un prix de 45 centimes, qui était alors considéré comme un prix presque plancher. Une dizaine d’années plus tard, ce même prix était devenu plutôt un prix plafond. Certaines années, il a été difficile de dépasser 25 à 30 centimes. Ces difficultés ont conduit à délaisser peu à peu l’arboriculture au profit du développement de l’élevage.

Passage à l’agriculture biologique

Jean-Marie Tant est passé en agriculture biologique en 2009, en même temps qu’un voisin avec qui il travaillait régulièrement. L’idée faisait son chemin depuis au moins un an. Ils ont fini par se lancer.

Les débuts ont été encourageants. Il cite notamment une première année en soja avec un rendement de 30 quintaux, ce qui l’a conforté dans l’idée que le système pouvait fonctionner. Mais progressivement, les rendements ont baissé. Les céréales ont été de plus en plus difficiles à conduire, avec un enherbement mal maîtrisé et des rendements peinant à dépasser les 20 quintaux, que ce soit en blé ou en triticale.

Avec le recul, il considère que l’erreur initiale a été de penser le passage en bio comme une simple suppression de la chimie, sans remettre en cause le reste du système. À l’époque, il n’y avait pas de couverts végétaux, pas de réflexion globale sur l’amélioration du fonctionnement agronomique. Le système restait globalement identique, mais sans produits chimiques. Il estime aujourd’hui que cela ne suffisait pas.

Découverte de l’agriculture de conservation

Face aux difficultés rencontrées, Jean-Marie Tant s’est mis à chercher d’autres formes d’agriculture, notamment via internet. Il a alors découvert l’agriculture de conservation et a commencé à s’y intéresser.

Il a suivi différentes formations. L’une d’elles l’a particulièrement marqué. Le formateur lui avait conseillé de conserver tout son matériel au début, de tester progressivement, et de ne se débarrasser des outils comme la charrue qu’une fois le système réellement lancé. Il souligne aujourd’hui la sagesse de ce conseil.

Les premiers couverts ont été implantés autour de 2010, peu après le passage en bio. Il se souvient notamment d’un premier couvert magnifique : un méteil avec du seigle, variété Protector, très haut au printemps, dans lequel il avait aussi semé de la vesce commune. Une fois broyé, ce couvert avait produit une biomasse impressionnante au sol. À l’époque, il était encore enfoui, probablement avec un cover-crop, avant implantation du soja.

Malgré cela, les résultats n’ont pas toujours été à la hauteur, en raison notamment des conditions météo et des limites du système. À la suite de ces différents déboires, il s’est de plus en plus orienté vers l’élevage.

Mise en place du troupeau ovin

Dès qu’il a pu disposer de quelques moutons, il a commencé à constituer son troupeau. Il a d’abord acheté une dizaine de brebis, puis en a rajouté progressivement. Pour atteindre un effectif plus conséquent, il lui aurait fallu des moyens financiers qu’il n’avait pas. Il a alors trouvé une annonce pour des brebis rustiques, correspondant tout à fait au profil recherché.

Il s’agissait de brebis Castillonnaises, une race adaptée au pastoralisme. Ce sont majoritairement ces animaux que l’on voit dans le troupeau. Cette race correspond bien à la philosophie d’élevage de Jean-Marie Tant : des animaux rustiques, autonomes, capables de valoriser des milieux difficiles.

Lorsqu’il a acheté ces brebis, le vendeur lui a proposé de monter l’année suivante en estive, dans les Pyrénées, où il restait de la place. Depuis cette époque, soit depuis bientôt dix ans au moment de l’entretien, Jean-Marie Tant monte chaque année à la montagne avec son troupeau.

La transhumance estivale

Le troupeau monte en estive dans l’Ariège, dans la vallée du Biros. L’intérêt principal de cette montée est de disposer d’une ressource fourragère estivale, au moment où, dans le Lot-et-Garonne, les prairies sont grillées et transformées en « paillasson » en juillet-août.

Il évoque aussi le plaisir personnel de la montagne, ainsi que tout ce que cette pratique lui a appris sur le comportement des animaux.

Dans cette zone, le troupeau cohabite avec l’ours, ce qui rend indispensable la présence de chiens de protection, les patous. Ces chiens sont là pour renforcer la protection du troupeau face à la prédation.

Sur 150 bêtes montées une année, il n’a perdu que 2 animaux. L’année précédente, sur 220 bêtes, il avait perdu près de 10 %, en partie parce qu’il avait voulu faire monter des animaux trop jeunes, sans suivre les conseils d’éleveurs plus expérimentés.

Lorsqu’une attaque survient, des experts mandatés par l’État viennent constater les dégâts et déterminer la cause de la mort. Même sur des cadavres très dégradés, ils savent reconnaître les traces de l’ours, notamment aux marques de griffes sur la peau.

Outre l’ours, il évoque aussi le rôle des vautours, capables de faire disparaître très rapidement une carcasse en montagne. Il décrit avec précision leur mode d’intervention : les parties consommées en premier, le nettoyage complet des os, et la rapidité avec laquelle ils recyclent un cadavre.

Fonctionnement initial du système d’élevage

Au début, le système était très simple : bergerie en hiver, puis pâturage au printemps sur des parcelles clôturées uniquement en périmètre, de 5 à 6 hectares, sans subdivision. Dans ce contexte, la gestion de la ressource herbagère était loin d’être optimale.

Le troupeau était complété avec du foin en hiver, mais aussi pendant les autres périodes dès que l’herbe venait à manquer pour les animaux restés sur l’exploitation.

Adoption du pâturage tournant dynamique

Depuis environ deux ans au moment de l’entretien, Jean-Marie Tant a adopté le pâturage tournant. Cette technique repose d’abord sur un impératif : la clôture.

L’ensemble du parcellaire a été redécoupé pour viser un troupeau d’environ 300 bêtes. Les parcelles ont été organisées en paddocks d’environ un demi-hectare. Même si les sols et les potentiels ne sont pas parfaitement homogènes, cette surface correspond globalement à la ration d’une journée pour le troupeau.

L’objectif est de déplacer les animaux tous les jours. Une fois l’herbe broutée, le troupeau change de parcelle. Cela permet d’éviter que les animaux ne reviennent en permanence sur les jeunes repousses. En effet, après trois jours, l’herbe recommence déjà à pousser. Si les animaux restent sur place, ils consomment systématiquement cette repousse, ce qui épuise la plante et réduit fortement les performances du pâturage.

Tout le parcellaire est donc découpé en paddocks, desservis par des couloirs de circulation. Chaque paddock dispose d’une porte d’accès. Le gros du travail quotidien consiste à ouvrir la bonne barrière et à déplacer le troupeau, qui est désormais habitué à ce fonctionnement.

Gestion de l’hiver et autonomie fourragère

En hiver, le système est plus délicat. Jean-Marie Tant complète encore avec du foin, car tout son parcellaire n’a pas encore été divisé, et le système n’a pas encore atteint son optimum. Il estime avoir besoin de compléter environ un mois sur l’année.

Il souligne aussi l’impact des conditions climatiques : été sec, automne peu poussant, pénalisation de la repousse. Dans ces conditions, il peut manquer un peu de ressource fourragère et doit gérer pour tenir jusqu’au mois de mars, moment où l’herbe redémarre.

L’objectif à terme est de ne plus faire du tout de stock de fourrage. Le système vise un troupeau nourri exclusivement à l’herbe, en pâturage direct.

Réseau d’eau

Pour que le pâturage tournant fonctionne correctement, toutes les parcelles sont desservies en eau potable. L’exploitation dispose d’un réseau d’eau avec une prise sur chaque parcelle. Les prises sont positionnées en bordure de clôture, de manière à pouvoir alimenter deux parcelles voisines. L’abreuvoir est déplacé au fil des changements de paddock.

Prairies permanentes et prairies temporaires

Sur les coteaux non mécanisables, le système repose largement sur les prairies permanentes. Mais Jean-Marie Tant a aussi développé des prairies temporaires composées principalement de :

Les doses de semis sont données de manière indicative :

  • environ 4 à 5 kg/ha de plantain ;
  • une dose à peu près équivalente de chicorée ;
  • environ 3 à 4 kg/ha de trèfle blanc et de trèfle violet.

Ces prairies peuvent être semées aussi bien à l’automne qu’au printemps. Il aurait souhaité en implanter davantage à l’automne, mais les conditions ne l’ont pas permis, et certains semis ont dû être reportés au printemps.

L’intérêt de ces prairies temporaires est qu’elles ne nécessitent aucun apport autre que la semence. La fertilité du système est pilotée par la proportion de légumineuses, qui apportent l’azote, et par les déjections du troupeau qui pâture en direct. Il insiste sur le caractère très économique du système en intrants.

Un autre avantage est le faible besoin en mécanisation : une fois la prairie semée, il n’y a pratiquement plus rien à faire.

Rotation des paddocks

La rotation des paddocks varie selon la saison :

  • au printemps, le retour sur une même parcelle se fait en général toutes les trois semaines environ, parfois un peu moins selon la pousse ;
  • en été, l’intervalle s’allonge ;
  • en hiver, la gestion devient plus tendue, avec une attention particulière au nombre de paddocks disponibles.

Il insiste sur le fait qu’il reste encore des études et des ajustements à mener pour disposer du bon nombre de parcelles selon les saisons.

Intérêt du plantain et de la chicorée

Jean-Marie Tant s’arrête longuement sur certaines espèces.

La chicorée est une plante qu’il apprécie beaucoup car elle résiste très bien à la sécheresse. Elle pousse d’ailleurs spontanément dans les coteaux de la région. Il la voit aussi comme une plante concurrentielle vis-à-vis de certaines adventices, notamment ce qu’il appelle localement les « laiterons » ou plantes proches du pissenlit qui envahissent certaines parcelles. Là où il a implanté de la chicorée, il constate qu’il maîtrise mieux ces adventices.

Le plantain, comme la chicorée, est également intéressant. Ces deux plantes sont réputées riches en tanins, avec un possible effet antiparasitaire, ou du moins une capacité à limiter un peu l’infestation parasitaire.

Il précise toutefois que la réduction du parasitisme vient aussi du pâturage tournant lui-même, puisque les animaux ne restent pas en permanence sur les mêmes parcelles.

Parasitisme et santé du troupeau

Jean-Marie Tant reconnaît qu’il a encore quelques soucis sanitaires et qu’il n’est pas totalement au point. Il lui est arrivé de manquer un peu de fourrage ou de laisser les animaux un peu trop longtemps sur certaines parcelles.

Concernant les trèfles, il craignait au départ le risque météorisant. Finalement, il a constaté qu’en présence d’un mélange équilibré avec d’autres espèces, il n’avait pas de problème particulier. Il est désormais confiant dans l’utilisation des légumineuses pâturées.

Sur le plan du parasitisme, il avait autrefois tendance à faire confiance à la sélection naturelle, en se disant que les plus résistantes resteraient. Mais après avoir subi un peu trop de pertes sur deux années, il a changé d’approche. Désormais, il déparasite au moins une fois en juin, puis à nouveau à la descente de montagne. Les mères sont elles aussi traitées, une fois avant la montée en estive et une fois après la descente.

Concernant le piétin, il pensait qu’avec l’argile qui colle entre les onglons et les conditions humides, le plein air intégral allait aggraver le problème. Il a observé l’inverse : en sortie d’hiver, il n’avait pas une seule bête atteinte, alors qu’à l’époque où il hivernait davantage en bergerie, il retrouvait toujours quelques cas.

Techniques de semis et de sursemis

Les semences de chicorée et de plantain sont achetées, avec un coût qu’il estime autour de 12 à 13 euros/kg, dans les deux cas. C’est donc une semence relativement onéreuse.

Il a aussi commencé à produire une partie de ses propres semences. Lorsqu’il récolte une centaine de kilos de chaque espèce, il s’en dit satisfait. En revanche, il ne peut pas parfaitement trier les espèces, notamment les trèfles blanc et violet, car les graines sont très petites et il n’est pas équipé pour cela. Il ressème donc ce qu’il a moissonné, sans maîtriser totalement les proportions.

Pour certaines prairies, il pratique le sursemis à la volée, suivi d’un passage au quad puis d’un rouleau type cultipacker. La réussite dépend alors fortement de la pluviométrie après semis.

Sur d’autres parcelles, après un méteil pâturé par les moutons, il prévoit une implantation plus classique : destruction finale du couvert avec un coup de fraise, semis en ligne avec un semoir à céréales, puis roulage. Il explique qu’en pratique, en enlevant certains éléments du semoir, le semis se rapproche d’une répartition à la volée sur toute la largeur.

Il souhaite semer assez tôt, vers le 15 avril, car s’il sème plus tard, il lui faudrait soutenir la levée et le développement avec de l’irrigation, or il ne dispose pas de suffisamment de ressource en eau.

Retour à la prairie sur terres argileuses

Jean-Marie Tant développe une conviction forte : dans ses terres à fort potentiel d’argile, moins il travaille le sol, mieux cela se passe. Il estime que les anciens avaient compris que dans ces coteaux argileux, la prairie était souvent la meilleure valorisation possible. L’arrivée de la mécanisation a conduit à labourer et cultiver ces terres, mais lui considère qu’il faut aujourd’hui revenir à ces fondamentaux.

Il est persuadé que ces terres seront mieux en prairie, au moins pendant une longue période, afin de refaire la structure du sol et de remonter le taux de matière organique. Plus tard, lorsque la nature aura bien travaillé, il envisage éventuellement de remettre un peu de grande culture, peut-être quelques années de céréales, mais pas avant.

Il cite l’exemple d’un petit morceau qu’il avait voulu retourner après une longue phase de prairie, notamment parce qu’il était envahi par des adventices. L’expérience l’a conforté dans l’idée qu’après une prairie, le fonctionnement agronomique est nettement meilleur.

Alimentation du troupeau

L’alimentation est extrêmement simple : uniquement de l’herbe. Le but est que les brebis puissent ingérer environ 2 kg de matière sèche par jour, avec des besoins plus élevés au moment de l’allaitement.

Cette logique conduit aussi le calendrier de reproduction. Jean-Marie Tant cherche à copier ce que fait la nature : chez les cervidés ou les chevreuils, les mises bas ont lieu au printemps, au moment où l’herbe pousse et où les besoins sont importants. Il a donc choisi un système d’agnelage de printemps.

Reproduction et agnelage

Le troupeau redescend de montagne fin septembre ou début octobre. C’est à ce moment-là que les béliers sont mis en lutte. Ils restent en général un mois à un mois et demi ; une année, ils sont restés jusqu’à deux mois, ce qui a donné un fort pourcentage d’agnelles saillies.

Les naissances commencent début mars, de manière à coïncider avec la pousse de l’herbe. L’objectif est de produire des agneaux exclusivement à l’herbe.

Pour améliorer la conformation des agneaux, la race Castillonnaise ne suffisant pas toujours sur ce point, Jean-Marie Tant a introduit depuis deux ans des béliers Suffolk et Exel. Ceux-ci apportent davantage de conformation bouchère tout en restant compatibles avec une conduite herbivore.

L’année précédente, il a réussi à sortir des agneaux de 35 à 40 kg en 5 mois uniquement à l’herbe, sans aucune complémentation. Il insiste sur ce point : il refuse désormais d’utiliser des nourrisseurs, et il a même revendu ce matériel.

Commercialisation des agneaux

Le principal débouché est le marché de l’Aïd, c’est-à-dire la vente à une clientèle maghrébine. Cela présente l’avantage de la simplicité : les animaux sont vendus vivants.

En revanche, ce marché est dépendant d’une fête mobile, qui avance d’environ 13 jours par an. Une année, l’Aïd était en août ; l’année suivante, il devait tomber en juillet. Cela risque de faire coïncider la demande avec une période où il sera plus difficile d’avoir les animaux au bon poids. C’est aussi pour cette raison qu’il a introduit des béliers plus conformés.

En parallèle, il commence à envisager d’autres circuits plus classiques, via une coopérative ou une autre structure, pour une partie de son troupeau.

Il dispose aussi d’un petit débouché en caissettes. Les agneaux sont abattus à Villeneuve, puis découpés par un prestataire situé à une dizaine de kilomètres, vers Montpezat. Mais ce n’est pas aujourd’hui le cœur de son marché. Il précise d’ailleurs qu’avant de s’installer, il était commercial, et qu’il n’a pas spécialement envie de redevenir vendeur. Il préfère se concentrer sur la production et le métier d’éleveur-berger.

Réforme et renouvellement

Jean-Marie Tant reconnaît qu’il garde ses brebis assez longtemps. Certaines ont plus de dix ans. Cela s’explique en partie par l’attachement aux animaux, surtout à celles qui montent bien en montagne et connaissent déjà le circuit. Il sait pourtant qu’il lui faudrait viser une moyenne d’âge du troupeau plus proche de 6 ans.

Il se fixe un objectif de stabilisation autour de 300 brebis. Il ne souhaite pas grandir beaucoup plus. Cela implique de réformer davantage.

Pour le renouvellement, une partie des agnelles nées en mars est apte à prendre le bélier dès l’automne suivant, à condition d’avoir atteint environ 60 % du poids adulte. Les plus petites attendent une année de plus. Même celles qui ne prennent pas la première année ont droit à une seconde chance.

Il note toutefois qu’avec l’introduction de béliers d’autres races, il voit apparaître des agnelles plus typées viande. Cela pourrait poser problème pour la montagne. Si les animaux deviennent trop conformés, ils risquent d’être moins adaptés à la marche et aux conditions d’altitude, jusqu’à 2 500 mètres. L’idée est donc de conserver une partie du troupeau en race pure Castillonnaise.

Travail collectif et échanges entre éleveurs

Jean-Marie Tant participe à un groupe d’échanges entre agriculteurs, où se retrouvent aussi bien des éleveurs de moutons que de vaches. Le groupe visite régulièrement les exploitations de chacun. Il y apprend beaucoup, notamment sur la gestion du pâturage et le découpage des parcelles.

Ces échanges ont joué un rôle important dans la mise en place de son système, par exemple pour définir la taille des paddocks. Le demi-hectare correspond chez lui à la ration journalière du troupeau, mais il précise qu’il ne s’agit pas d’un cadre totalement figé. Si la pousse est insuffisante, il ajoute parfois une parcelle supplémentaire dans la journée.

Pâturage tournant en hiver sur terres argileuses

Un point lui paraît essentiel : il est possible de faire du pâturage tournant y compris en hiver sur des terres argileuses.

Beaucoup de voisins lui disent que ce n’est pas possible, que le terrain ne porte pas. Lui observe au contraire que le fait de changer les animaux tous les jours évite le piétinement excessif et la dégradation durable de la structure.

Il raconte une parcelle où les brebis étaient revenues après s’être échappées. Le temps de réparer, elles avaient fortement abîmé la zone. Pourtant, trois semaines plus tard, il a été surpris de voir la parcelle redevenue parfaitement verte.

Pour lui, la peur de détruire les prairies en hiver est largement surestimée. Il faut certes être vigilant, mais il estime qu’il faut oser se lancer. Même sur des terrains argileux qui portent mal, le pâturage tournant fonctionne.

Il insiste aussi sur l’idée qu’il ne faut pas confondre le confort de l’éleveur avec celui des animaux. Les animaux sont faits pour être dehors. Même quand il pleut, cela ne leur pose pas de problème majeur.

Formations et prise de recul

Jean-Marie Tant a longtemps suivi de nombreuses formations. Il y allait régulièrement jusqu’à il y a deux ans. Avec le temps, il a eu le sentiment d’avoir fait un peu le tour de certaines formations dites innovantes. Il sélectionne désormais des sujets plus pointus.

Parmi les dernières formations qui l’ont marqué, il cite la bioélectronique. Elle lui a apporté des éléments de compréhension du vivant qu’il essaie d’appliquer au quotidien.

Il appelle cependant à faire le tri parmi les intervenants. Selon lui, certains sont surtout des « marchands de rêve ». Sur le papier, tout fonctionne, mais la mise en pratique révèle souvent de nombreuses limites. Il reprend l’exemple du semis direct en bio : beaucoup ont essayé, mais nombre d’entre eux ont dû revenir à un minimum de travail du sol.

Dans son contexte, avec 1,4 à 1,5 % de matière organique, il estime qu’envisager directement le semis direct n’était pas raisonnable. Il compare cela à l’idée de vouloir poser les doubles rideaux dans une maison dont les fondations ne sont pas faites. D’où sa décision de revenir aux fondamentaux : refaire un long cycle de prairie, remonter la matière organique, puis éventuellement envisager autre chose.

Il considère que beaucoup d’agriculteurs sont encore « au pied de l’Everest » dans cette recherche de systèmes vraiment aboutis. Des bases ont été posées, mais il reste beaucoup de chemin à parcourir, et il faudra encore de l’innovation.

Comportement animal et observation

L’estive lui a beaucoup appris sur le comportement des moutons. À la montagne, les animaux ne sont plus dans des paddocks d’un demi-hectare mais sur des milliers d’hectares. Ils se déplacent autrement, avec des temps de repos bien marqués. Il serait impensable, par exemple, de les déplacer en plein début d’après-midi au soleil : elles font la sieste, ruminent, se reposent.

Cette observation du comportement influence sa manière de conduire le troupeau sur l’exploitation.

Économie du système

Le système recherché est un système très économe :

  • peu ou pas d’intrants ;
  • pas de fertilisation ;
  • mécanisation réduite ;
  • pas de bâtiment nécessaire pour faire fonctionner l’élevage ;
  • très peu de temps de travail quotidien une fois le système en place.

Il estime le coût d’implantation d’une prairie autour de 200 euros/ha de semences. Cela peut paraître élevé, mais rapporté à une durée de vie de 4 à 5 ans, le coût devient raisonnable. Ses premières prairies à base de plantain et chicorée ont déjà 4 ans et sont toujours présentes.

Une fois les clôtures installées, il passe moins d’une heure par jour sur l’élevage. Le temps est surtout consacré à la surveillance plutôt qu’à l’intervention. Ce système lui laisse donc du temps pour d’autres activités sur la ferme.

Clôtures et organisation du parcellaire

Les clôtures représentent le principal poste d’investissement du système. Jean-Marie Tant a d’abord beaucoup utilisé du grillage « ursus » avec un fil électrique en périphérie. Il est en train de faire évoluer ce dispositif : sur les nouvelles parcelles, il prévoit un grillage classique en périphérie, puis des subdivisions intérieures en clôture électrique.

Il a constaté que la seule clôture électrique n’est pas totalement étanche, notamment avec des animaux rustiques, habitués à la montagne, capables de traverser ou de forcer les fils.

Les piquets utilisés sont en fibre de verre, avec un piquet bois à chaque angle. Les piquets sont généralement espacés d’environ 10 mètres. Il apprécie ce matériel pour sa souplesse, sa rapidité d’installation et la facilité de remplacement en cas de casse.

L’entretien des clôtures demande malgré tout du travail. Au printemps, lorsque l’herbe pousse vite, il faut parfois passer la débroussailleuse sous les fils pour maintenir un bon niveau de courant. Sur certaines prairies semées en plantain-chicorée-trèfle, les moutons nettoient bien sous le fil. Mais sur d’autres prairies plus naturelles, avec des ronces ou des herbes moins appétentes, la végétation sous la clôture réduit le voltage. Il passe alors la débroussailleuse environ trois fois par an sur certaines zones.

Il veille à maintenir un voltage de 7 000 à 8 000 volts sur les clôtures. Avec ses brebis rustiques, s’il n’y a pas suffisamment de courant, elles passent rapidement. Il évoque même l’existence de quelques « sauteuses », capables de franchir des clôtures hautes.

Les chiens de protection

Les patous sont utilisés uniquement pour la montagne. Sur la ferme, ils n’ont pas de rôle particulier dans la conduite quotidienne du troupeau, même s’ils peuvent dissuader d’éventuels intrus.

Leur présence permanente avec le troupeau et les clôtures électrifiées compliquent en revanche l’accès à certaines personnes extérieures, notamment les chasseurs du voisinage.

Jean-Marie Tant distingue bien les chiens de protection des chiens de conduite comme les border collies. Les patous n’ont pas d’autorité sur les moutons : leur fonction n’est pas de rassembler ou diriger, mais de protéger.

Il explique aussi une particularité morphologique : les patous ont les oreilles tombantes, ce qui les rend moins assimilables à un prédateur aux yeux des moutons. L’intégration d’un patou dans un troupeau demande malgré tout un apprentissage. On ne peut pas introduire brutalement un chien dans un troupeau non habitué, sinon les animaux fuient. Une fois cet apprentissage fait, l’acceptation devient beaucoup plus simple.

En montagne, avec 800 à 1 000 brebis regroupées, plusieurs chiens sont nécessaires. Deux chiens peuvent même être insuffisants. Leur principal travail se fait la nuit, période où ils restent en éveil permanent, tandis que la journée est davantage consacrée au repos.

Vision globale du système

Pour Jean-Marie Tant, sur ses terres argileuses, la meilleure solution est claire : les laisser tranquilles et les remettre en prairie. Ce sont, selon lui, des terres sur lesquelles on « mange du fuel » à vouloir les travailler.

Le troupeau permet de valoriser économiquement ces surfaces tout en reconstruisant progressivement la fertilité du sol. L’objectif est de transformer durablement ces terres en prairies riches, voire en prairies permanentes.

Il est convaincu que cette stratégie permettra de remonter les taux de matière organique et d’améliorer la structure. Pour lui, il n’y a pas mieux qu’une prairie pour y parvenir.

Il insiste enfin sur le fait qu’il s’agit d’un système simple, accessible, et potentiellement transposable. Il demande toutefois un vrai travail sur soi, car sa simplicité peut sembler presque trop belle pour être vraie.

Une approche possible pour l’installation

Jean-Marie Tant va jusqu’à dire que, pour quelqu’un qui voudrait s’installer, ce type de système pourrait constituer une voie intéressante. Il y a bien sûr la contrainte du foncier, mais en matière d’investissement, il estime qu’il pourrait se limiter à :

  • un troupeau ;
  • un chien ;
  • un quad ;
  • des clôtures ;
  • un bon poste électrique.

Cela permet d’éviter la case bâtiment, souvent très coûteuse. Il y voit une approche différente de l’installation agricole.

Il rappelle qu’à l’époque de ses études, dans les années 1980, l’enseignement agricole poussait vers des systèmes très dépendants de la chimie, à une époque où l’on parlait peu de résistance, peu de dégradation des sols, et peu de matière organique. Avec le recul, il estime qu’on paie aujourd’hui progressivement cette trajectoire.

Observation finale sur les prairies implantées

En fin d’entretien, Jean-Marie Tant montre une prairie implantée depuis deux ans sur une zone très argileuse, auparavant toujours inondée et improductive. Depuis sa mise en prairie, il la trouve superbe.

On y observe bien les espèces du mélange :

  • du plantain ;
  • de la chicorée ;
  • du trèfle blanc ;
  • probablement aussi du trèfle violet, moins visible à cette saison ;
  • diverses graminées spontanées, comme du pâturin et d’autres espèces venues naturellement.

La parcelle a été pâturée récemment. Certaines zones sont encore un peu plus hautes que d’autres, mais l’organisation en paddocks est bien visible. Cette prairie illustre le type de couvert qu’il cherche à développer pour faire fonctionner durablement son pâturage tournant dynamique.