Nicolas HALLEGOUET - Pommes de Terre et couverts végétaux - 1/2

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À Guipavas, près de Brest, Nicolas Hallegouet conduit une ferme de 32 hectares spécialisée en pommes de terre de consommation, avec une commercialisation locale. Installé depuis 1999, il a progressivement abandonné le labour pour aller vers le semis sous couvert, après une formation et son implication dans le groupe TCS 29. Son système repose sur une rotation courte de trois ans : pommes de terre, blé d’hiver, blé de printemps, avec des couverts végétaux très diversifiés entre chaque culture. Pour lui, ces couverts sont essentiels : ils entretiennent la vie du sol, apportent du carbone, améliorent la structure, limitent les intrants et renforcent la résilience du système. Nicolas insiste sur une vision globale de l’agronomie, centrée sur le sol et la biodiversité plutôt que sur la seule technique. Son expérience montre qu’avec observation, adaptation et échanges collectifs, il est possible de concilier performance économique, fertilité des sols et qualité des productions.

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Résumé
À Guipavas, près de Brest, Nicolas Hallegouet conduit une ferme de 32 hectares spécialisée en pommes de terre de consommation, avec une commercialisation locale. Installé depuis 1999, il a progressivement abandonné le labour pour aller vers le semis sous couvert, après une formation et son implication dans le groupe TCS 29. Son système repose sur une rotation courte de trois ans : pommes de terre, blé d’hiver, blé de printemps, avec des couverts végétaux très diversifiés entre chaque culture. Pour lui, ces couverts sont essentiels : ils entretiennent la vie du sol, apportent du carbone, améliorent la structure, limitent les intrants et renforcent la résilience du système. Nicolas insiste sur une vision globale de l’agronomie, centrée sur le sol et la biodiversité plutôt que sur la seule technique. Son expérience montre qu’avec observation, adaptation et échanges collectifs, il est possible de concilier performance économique, fertilité des sols et qualité des productions.

1/2 - Nicolas HALLEGOUET - Des Pommes de Terre en Rotation Courte... A 12 Espèces !


Aujourd'hui, une interview de Nicolas HALLEGOUET, producteur de pommes de terre à Guipavas (29). Il nous explique ici comment il a réussi à faire de l'agriculture de conservation et de la rotation courte sur pomme de terre.


Présentation de l’exploitation

Nicolas Hallegouet a 46 ans. Il est agriculteur dans le Finistère, sur la commune de Guipavas, en zone périurbaine de Brest. Il exploite une ferme de 32 hectares et s’est installé en 1999.

Il produit de la pomme de terre de consommation, commercialisée auprès d’une cinquantaine de clients sur la région brestoise, notamment des restaurateurs, un drive de produits fermiers et des magasins fermiers. La ferme compte 10,5 hectares de pommes de terre. Le reste de la surface est consacré au blé d’hiver et au blé de printemps, avec l’utilisation de nombreux couverts végétaux entre les cultures.

La dernière grande étape dans l’évolution de la structure a été l’installation de son frère, le 1er janvier 2016. Celui-ci, en reconversion professionnelle à plus de 50 ans, est venu s’installer avec lui. L’exploitation fonctionne donc aujourd’hui à deux, sur 32 hectares.

Évolution du système de culture

Historiquement, Nicolas Hallegouet a commencé par labourer, comme le faisait son père. En 2002, face à un problème d’organisation et de temps de travail, il a décidé d’arrêter le labour, considérant que cette pratique demandait beaucoup de temps.

Pour accompagner ce changement, il a suivi une formation à la chambre d’agriculture du Finistère et a intégré un groupe naissant, le groupe TCS 29, qui lui a apporté un appui technique au démarrage.

De 2002 à 2009, il utilisait un canadien pour travailler superficiellement le sol, puis semait avec un semoir classique. En 2009, il a franchi une nouvelle étape en investissant dans un semoir de semis sous couvert, un semoir Kuhn SD 3000, ce qui lui a permis d’aller au bout de sa démarche.

Rotation et place des couverts végétaux

La rotation mise en place est relativement courte, sur trois ans :

  • pomme de terre ;
  • blé d’hiver ;
  • blé de printemps ;
  • retour à la pomme de terre.

En tête de rotation se trouvent les pommes de terre. Sur les 10,5 hectares, 3 hectares sont en pommes de terre primeur et 7,5 hectares en pommes de terre de conservation.

Après les pommes de terre, lorsqu’il le peut, Nicolas Hallegouet implante un couvert végétal. C’est notamment le cas après les primeurs, où le calendrier permet d’obtenir un beau couvert. Derrière, il sème un blé d’hiver courant octobre, récolté début août. Après cette récolte, il remet un couvert, généralement composé de mélanges de dicotylédones et de graminées, pour préparer un blé de printemps semé courant février. Après le blé de printemps, un nouveau couvert est implanté pour préparer la culture suivante de pomme de terre.

Selon lui, ce sont les couverts végétaux qui permettent de compenser la brièveté de la rotation. Ils assurent les ruptures parasitaires et contribuent à régénérer le sol, notamment en carbone. Il souligne que la pomme de terre, comme les cultures légumières en général, laisse très peu de carbone au sol. Il est donc important d’avoir des céréales à paille, dont les pailles sont laissées sur le sol, et d’apporter également du carbone grâce aux couverts végétaux.

Diversité végétale et fonctionnement du sol

Le principe qu’il défend est qu’un système est d’autant plus résilient qu’il est diversifié. Pour enrichir le sol, il considère qu’il n’y a rien de tel qu’une diversité de plantes dans les couverts :

  • chaque plante possède sa propre microflore autour des racines ;
  • chaque plante produit des chaînes carbonées différentes, plus ou moins longues et plus ou moins denses ;
  • plus le mélange est diversifié, plus on a de chances de régénérer les éléments du sol, de les réorganiser et d’accroître la biodiversité microbiologique.

Il insiste sur le fait que l’on parle souvent des vers de terre ou des carabes, mais que l’on sous-estime la microbiologie du sol, alors qu’elle représente plus de la moitié de la biomasse du sol.

Espèces utilisées dans les couverts

Dans ses associations de couverts, Nicolas Hallegouet utilise de nombreuses espèces :

Il explique utiliser tout ce qu’il peut trouver pour rendre le système le plus divers possible. Comme la rotation est simple, il cherche à recréer une forme de rotation fonctionnelle par la diversité des couverts.

Contexte foncier et intérêt économique du système

La ferme se situe dans une zone périurbaine où le foncier est difficile à trouver. Entre zones artisanales, zones industrielles et zones pavillonnaires, la pression foncière est très forte depuis plusieurs décennies.

Dans ce contexte, l’agriculture de conservation lui a permis d’augmenter le chiffre d’affaires à surface constante, en raccourcissant la rotation. C’est aussi ce qui a rendu possible, par la suite, l’installation de son frère.

Variétés de pommes de terre et ancrage local

Nicolas Hallegouet essaie de choisir des variétés produites localement. Il rappelle que le Finistère est le premier département français pour la production de plants de pommes de terre.

Il travaille en général avec trois types de variétés pour répondre aux besoins de ses clients :

  • des pommes de terre adaptées à la purée et à la frite ;
  • des pommes de terre tenant bien à l’eau, comme la Charlotte ;
  • des pommes de terre adaptées à la cuisson au four, comme la Mona Lisa.

Il considère qu’il est important de disposer de plants produits sur des sols et dans des climats proches de ceux de l’exploitation. Selon lui, le tubercule retrouve ainsi un environnement similaire. Il dit partir du principe que les graines, comme les plants, ont une mémoire, et qu’il est préférable de les remettre dans un terroir où cette mémoire est déjà en partie ancrée.

Réflexion sur l’agronomie

Pour Nicolas Hallegouet, le premier investissement n’est pas matériel, mais intellectuel. Il insiste sur la nécessité d’une réflexion préalable.

Il revient sur le terme « agronomie », qu’il rattache au grec nomos, c’est-à-dire les règles et les principes. Il estime que, depuis soixante ans, on fait beaucoup de phytotechnie et très peu d’agronomie. À ses yeux, l’agronomie concerne autant le monde animal que le monde végétal, alors que l’on a progressivement réduit cette notion au seul végétal.

Il rappelle que la plante nourrit les micro-organismes grâce aux sucres issus de la photosynthèse, et que les micro-organismes nourrissent en retour la plante en mettant à disposition les éléments du sol. Ce couple plante-micro-organismes a selon lui été largement oublié.

Dans cette logique, même un cultivateur ou un producteur de légumes est d’abord un éleveur. Il insiste sur le fait qu’il ne faut jamais perdre cette approche. Pour lui, l’agriculteur n’a pas pour fonction de nourrir directement les hommes : c’est le sol qui nourrit les hommes. Le rôle de l’agriculteur est de gérer une ressource, le sol, et de mettre cette ressource en mouvement pour que plantes et animaux puissent ensuite s’épanouir.

Cette manière de voir conduit, selon lui, à une approche plus globale, moins strictement technique, plus fondée sur l’observation et le ressenti. Il parle d’un cheminement long, mais essentiel pour redonner du sens à ce que l’on fait.

Couvrir le sol en permanence

Pour lui, la première étape concrète n’est pas le changement de matériel, mais la remise en place de couverts végétaux. L’idée fondamentale est qu’un sol doit être couvert en permanence.

Un sol nu est, selon lui, un sol qui cesse automatiquement de fonctionner, parce que le couple plantes-micro-organismes n’est plus alimenté. Dès qu’il n’y a plus de plante sur le sol, la microbiologie n’est plus nourrie, et le niveau d’activité biologique diminue rapidement.

Il rapproche cet objectif du fonctionnement des prairies ou des systèmes forestiers, où il existe toujours une dynamique végétale. À ses yeux, les sols souffrent souvent, en agriculture conventionnelle, de ruptures d’approvisionnement en sucres pour le système sol.

Ces ruptures obligent ensuite à compenser par des apports d’azote, de phosphore et de potassium. À l’inverse, une couverture permanente permet d’entrer dans une logique réellement biologique.

Il explique aussi que l’on a souvent défini l’agronomie à travers trois volets — physique, chimique et biologique — mais considère en réalité que seul le biologique compte vraiment, puisque :

  • c’est le biologique qui structure le sol et lui donne un bon état physique ;
  • c’est le biologique qui permet au sol d’atteindre un bon état chimique, en mettant à disposition les éléments déjà présents.

Une fois les couverts en place et la dynamique du sol rétablie, il devient alors possible, dans un second temps seulement, de réduire davantage la mécanisation et de passer aux semis sous couvert.

Observation des vers de terre et dynamique biologique

Nicolas Hallegouet suit régulièrement les niveaux de vers de terre, en particulier les anéciques, ceux qui travaillent verticalement le sol. Des comptages sont réalisés environ tous les deux ans avec Jean-Philippe Turlin, animateur du groupe TCS 29.

Ces observations lui permettent notamment d’évaluer l’impact de la production de pommes de terre sur la faune du sol. Il estime que, tous les trois ans, lorsque le sol est retravaillé pour implanter les pommes de terre, il perd environ une tonne de vers de terre par hectare. Cela tient à la perturbation mécanique, à l’usage plus important de produits phytosanitaires et à la destruction d’une partie des habitats.

Il note cependant qu’il ne détruit pas toute la vie du sol. Dans les blés qui suivent la pomme de terre, il observe dès l’automne un retour de la vie biologique. Cela revient relativement vite, d’autant qu’il part de niveaux déjà élevés, autour de 2,5 tonnes de vers de terre par hectare, là où beaucoup de fermes seraient selon lui à moins de 800 kg par hectare.

Il se décrit comme pragmatique : la pomme de terre est ce qui permet à la ferme de vivre sur une petite structure, il n’est donc pas possible de s’en passer.

Il souligne aussi que les vers de terre sont un bon indicateur de la dynamique globale du sol. Il évoque un facteur d’environ 4 : avec 2,5 tonnes de vers de terre par hectare, on peut estimer à environ 10 tonnes la biomasse totale du sol, en incluant les invertébrés, les champignons et les bactéries. Une telle biomasse suppose de nourrir beaucoup d’organismes, ce qui justifie à ses yeux l’importance d’un objectif élevé de carbone.

Effets observés sur le sol

Le premier constat est, selon lui, une plus grande régularité du pH. Il a arrêté de chauler les sols, ainsi que les apports de phosphore et de potassium. Il estime être dans des systèmes plus fermés, avec moins de lixiviation et moins de pertes.

L’augmentation de la matière organique joue un rôle central. Il estime avoir progressé d’environ 1,5 point de matière organique. Cela permet :

  • une meilleure gestion des excès d’eau en hiver, grâce à une infiltration plus efficace ;
  • une meilleure gestion des déficits estivaux, la matière organique jouant un rôle d’éponge ;
  • une amélioration de la capacité d’échange cationique, particulièrement importante en Bretagne sur des sols pauvres en argile.

Il rappelle que ses sols contiennent peu d’argile et sont donc fragiles. Dans ce contexte, la matière organique compense en partie cette faiblesse. Elle soutient aussi toute la dynamique biologique.

Au-delà des vers de terre, il constate une progression de la biodiversité plus large, notamment des carabes et des araignées. Les comptages réalisés dans le groupe montrent non seulement davantage d’individus, mais aussi une plus grande diversité.

Selon lui, cette diversité a aussi un effet sur la régulation des ravageurs et des maladies. Il estime qu’en augmentant la biodiversité, on réduit globalement la pression de certains champignons ou insectes.

Pression sanitaire et diversité

Il explique qu’en Bretagne, les insecticides sont peu utilisés car le climat est doux et peu favorable à de fortes pressions d’insectes. En revanche, avec chaleur et humidité, les champignons peuvent poser problème.

Son objectif, à terme, pour les blés, est de ne plus avoir besoin d’utiliser de fongicides. Il considère en utiliser déjà suffisamment sur la pomme de terre pour lutter contre le mildiou. Sur les céréales, il est déjà à des niveaux d’usage très faibles et espère s’en passer complètement.

Il fait également un lien entre diversité variétale et pression parasitaire à l’échelle du territoire. Selon lui, l’appauvrissement génétique des variétés cultivées fragilise les cultures : dès qu’un parasite trouve une faille, c’est tout le territoire qui devient vulnérable. Une plus grande diversité variétale permettrait, selon lui, de mieux gérer les agents pathogènes.

En blé, il travaille avec une variété assez ancienne, inscrite au catalogue vers 2007. Elle est plutôt tardive, ce qui lui permet de semer tôt et de mieux gérer les attaques de champignons.

Gestion de l’azote

Nicolas Hallegouet explique qu’il est encore dans une phase où il maintient des niveaux d’apport d’azote importants. Cela s’explique par son objectif de produire beaucoup de biomasse et donc beaucoup de carbone dans les couverts végétaux.

Tant que le taux de matière organique du sol augmente, il considère qu’il y a un besoin important en azote, la matière organique mobilisant facilement 2 000 à 2 500 unités d’azote par point de matière organique.

Dans des systèmes peu travaillés mécaniquement, la minéralisation naturelle est plus faible et plus lente. En particulier au printemps, l’azote libéré par minéralisation peut devenir limitant, surtout pour les cultures de printemps. À l’automne, en revanche, les températures de sol et l’humidité permettent une meilleure mise à disposition.

C’est pourquoi il n’a pas, pour le moment, diminué ses quantités d’azote. Même s’il utilise des légumineuses dans les couverts végétaux, il considère qu’elles jouent aussi un rôle sur la dynamique microbiologique, au-delà de la simple fixation d’azote.

Il évoque notamment les travaux conduits dans le groupe autour des couverts permanents de trèfle blanc, qui montrent selon lui que des phénomènes intéressants se jouent dans la microbiologie du sol, sans que tout soit encore complètement compris.

Il compare l’azote à une grande roue à inertie très lente : l’important est, selon lui, que l’azote reste dans le système et soit redistribué progressivement.

Fertilisation et choix des produits

Pour la fertilisation, il achète du fumier, reçoit un peu de lisier de porc d’un voisin, et utilise aussi de l’urée comme source d’azote minéral.

Il justifie le choix de l’urée par le fait qu’elle passe d’abord sous forme bactérienne avant d’être disponible pour la plante sous forme de nitrate. À l’inverse, il estime que l’ammonitrate est potentiellement plus brutal pour la microbiologie du sol. Il précise qu’il s’agit d’un choix personnel, fait depuis quelques années.

Selon lui, les apports d’engrais minéraux peuvent facilement déstabiliser un sol, d’où l’importance d’anticiper et de raisonner ces apports avec prudence.

Le rôle du groupe TCS 29

Nicolas Hallegouet insiste sur l’importance du groupe TCS 29 dans son parcours. Le groupe est né en 2000. Il compte aujourd’hui environ 250 membres, dont une cinquantaine pratiquent le semis sous couvert.

Il souligne la diversité des profils présents dans ce collectif :

  • producteurs de porcs ;
  • producteurs de volailles ;
  • producteurs laitiers ;
  • producteurs de légumes ;
  • producteurs de grandes cultures.

Cette diversité des productions a permis d’échanger sur des problématiques variées, d’élargir le champ de vision et d’analyse, et de progresser collectivement.

Le groupe se réunit en général deux à trois fois par an, avec une organisation en deux temps :

  • le matin, un travail en salle sur une thématique donnée ;
  • l’après-midi, la visite d’une ferme et des échanges sur le terrain.

Selon lui, cette organisation a permis au groupe de progresser et d’amener de plus en plus de monde vers l’agriculture de conservation.

Apprentissage, essais et adaptation locale

Nicolas Hallegouet dit aussi s’être nourri de lectures, tout en restant prudent vis-à-vis d’internet, où il estime qu’il faut faire le tri entre le pertinent et le moins pertinent.

Il insiste sur le fait qu’il faut toujours revenir aux fondamentaux : la nature fonctionne sur la diversité, et un système agricole ne peut être résilient que s’il est diversifié.

Le groupe a aussi permis de comprendre certains points techniques majeurs. Au départ, les agriculteurs reproduisaient souvent, en semis direct ou sous couvert, les pratiques du système labouré. Or cela conduisait à des erreurs, notamment des semis trop tardifs à l’automne.

Ils se sont ainsi aperçus qu’il fallait avancer les dates de semis de quinze jours à trois semaines :

  • pour le colza, on est passé d’une date autour du 10 septembre à plutôt entre le 15 et le 20 août ;
  • pour le blé, au lieu du 1er novembre, les semis sont réalisés autour du 10 octobre.

Ce changement a résolu beaucoup de problèmes. En mesurant les températures de sol, ils ont observé qu’en semis sous couvert, les amplitudes thermiques sont plus faibles : les sols restent plus froids à l’automne comme au printemps. Il faut donc semer plus tôt à l’automne pour profiter de températures suffisantes, et au contraire décaler légèrement au printemps pour attendre un meilleur réchauffement.

Conseils aux jeunes agriculteurs

Pour un jeune qui souhaite s’engager dans cette voie, Nicolas Hallegouet juge essentiel d’intégrer un groupe local lorsqu’il en existe un. Cela permet d’éviter un grand nombre d’erreurs de départ et d’aller beaucoup plus vite dans la compréhension du système.

Il recommande également de se former, de prendre du temps pour cela, et de ne pas considérer cette démarche comme une perte de temps. Pour lui, c’est un investissement qui produit toujours un retour.

Une fois lancé, il invite à ne pas hésiter à échanger avec les autres, à poser des questions et à lever les doutes le plus rapidement possible.

Il considère aussi que chaque ferme doit devenir un lieu de recherche. Chaque exploitation a son histoire et son contexte pédoclimatique propre ; il est donc nécessaire d’y conduire ses propres expérimentations. Cette démarche nourrit la curiosité, donne de la motivation et enrichit les expériences collectives.

Pistes de progrès

Selon Nicolas Hallegouet, le travail n’est pas terminé, en particulier sur la question du carbone. Il considère qu’on n’en met jamais encore assez dans le système. Plus le système sera chargé en carbone, plus la biodiversité, la dynamique biologique et la structure physique du sol progresseront dans le bon sens, ce qui facilitera aussi ensuite l’implantation des pommes de terre.

Il pense également qu’il faut encore élargir la palette d’espèces dans les couverts. Aujourd’hui, il travaille avec une quinzaine d’espèces, mais il estime qu’il faudrait arriver à 25 ou 30 espèces. Pour lui, la nature est fondamentalement faite de cette diversité, et chaque plante possède des fonctionnalités propres pour réorganiser les éléments du sol.

Travail avec les semenciers et sélection variétale

Le groupe TCS a rencontré Limagrain il y a quelques années. Nicolas Hallegouet estime que les semenciers n’ont pas encore pleinement saisi l’opportunité que représente le marché des couverts végétaux.

Il y voit un marché potentiellement très important, mais qui doit rester économiquement acceptable. Il reconnaît que les agriculteurs sont prêts à investir dans les plantes, car elles remplacent du travail mécanique, des engrais minéraux et d’autres intrants. Mais il considère que les prix doivent rester raisonnables.

Il regrette que les semenciers soient encore trop dans une logique mercantile, alors qu’ils pourraient développer un marché beaucoup plus vaste avec une offre plus accessible. Cela permettrait aussi d’accroître non seulement la diversité des espèces, mais aussi celle des variétés au sein d’une même espèce.

Il cite l’exemple du trèfle blanc, où il observe de très fortes différences entre variétés. Dans le groupe, des essais variétaux sont menés chaque année, ce qui permet de sélectionner les variétés les plus adaptées au climat et aux sols locaux.

Ce type de travail existe déjà depuis longtemps sur le maïs et le blé. Il explique qu’en maïs, certaines variétés très performantes dans les systèmes conventionnels se révèlent médiocres dans leurs systèmes à eux. Cela les a conduits à raisonner les choix variétaux différemment, en privilégiant notamment :

  • la vigueur de départ ;
  • la capacité de démarrage ;
  • le comportement en conditions difficiles.

Il rappelle qu’en agriculture de conservation, les graines sont placées dans des conditions plus exigeantes : le sol n’a pas été réchauffé, il peut y avoir des adventices, des limaces, et d’autres pressions. Les variétés doivent donc être adaptées à ces contraintes.

Qualité nutritionnelle des produits

Au-delà des performances agronomiques et économiques, Nicolas Hallegouet insiste sur l’enjeu qualitatif. Selon lui, un sol vivant permet d’obtenir des produits de meilleure qualité nutritionnelle.

Il rapporte ainsi que certains clients lui disent que ses pommes de terre sont « nourrissantes ». Il y voit le signe que, pour un même volume, elles contiennent davantage d’oligo-éléments et de minéraux que des pommes de terre produites dans des systèmes plus artificialisés.

Il oppose cette approche fondée sur le sol vivant à certaines formes d’agriculture urbaine ou hors-sol, menées sur toiture, sous lumière artificielle, avec des solutions nutritives à base de NPK. Selon lui, ces produits peuvent avoir une qualité nutritionnelle beaucoup plus faible.

Pour lui, l’une des forces du monde agricole est précisément de conserver ce lien au sol et de pouvoir mettre sur le marché des produits d’une qualité nutritionnelle supérieure.

Vision pour l’agriculture

Nicolas Hallegouet appelle d’abord à retrouver de l’humilité face à la nature et à sa capacité de régénération. Il considère que même des sols maltraités peuvent se remettre rapidement si on les remet dans le bon sens.

Il estime ensuite qu’il faut revoir en profondeur la manière dont on pense la production agricole, aussi bien dans l’acte de production que dans la qualité des produits recherchés. Selon lui, il est possible de conserver des niveaux de production élevés, et même de maintenir des capacités d’exportation si nécessaire.

Il pense que la France dispose d’un potentiel agricole considérable, grâce à la diversité de ses sols, de ses climats et de ses paysages, et qu’elle devrait mieux le valoriser. Il regrette une perte de leadership, qu’il attribue à une forme d’endormissement collectif.

Il ne limite pas cette remise en cause aux seuls agriculteurs : elle doit concerner aussi l’amont, l’agrofourniture, ainsi que l’aval et les filières de transformation.

Une démarche fondée sur des convictions, sans certitudes

Pour conclure, Nicolas Hallegouet explique qu’il faut avoir des convictions, mais ne pas avoir de certitudes. Il se voit sur un chemin, dans une démarche qui évolue en permanence.

Son discours, dit-il, a déjà évolué par rapport à ce qu’il pensait cinq ans plus tôt, encore davantage par rapport à dix ans plus tôt, et il évoluera encore dans les années à venir. C’est à ses yeux une condition du progrès.

Il associe enfin l’innovation à la simplicité : ce qui est simple est souvent très innovant. Il invite donc à ne pas se perdre dans la complexité, à rester soi-même, et à faire ce que l’on sait faire, sans chercher à vouloir aller au-delà de ce que l’on maîtrise mal.