Les fondamentaux du Maraîchage Sol Vivant, par François Mulet

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Dans cette conférence, François Mulet revient sur dix années de réflexions du réseau Maraîchage Sol Vivant. À partir des difficultés rencontrées lors de l’arrêt du travail du sol — compaction, perte de porosité, manque de matière organique — il explique comment les observations de terrain ont conduit à mieux comprendre le rôle de la biomasse, des champignons, des bactéries fixatrices d’azote et surtout des vers de terre. L’intervention montre pourquoi les apports massifs de matières organiques fraîches, notamment ligneuses, peuvent restaurer rapidement la structure des sols, à condition de gérer les phénomènes de faim d’azote et l’humidité. François Mulet insiste aussi sur la notion de “ration du sol” : nourrir durablement la vie du sol pour maintenir fertilité, porosité et production. Enfin, il ouvre des perspectives sur l’évolution des techniques, en soulignant que la biologie des sols peut, dans certaines conditions, rivaliser avec les systèmes de production les plus intensifs.

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Résumé
Dans cette conférence, François Mulet revient sur dix années de réflexions du réseau Maraîchage Sol Vivant. À partir des difficultés rencontrées lors de l’arrêt du travail du sol — compaction, perte de porosité, manque de matière organique — il explique comment les observations de terrain ont conduit à mieux comprendre le rôle de la biomasse, des champignons, des bactéries fixatrices d’azote et surtout des vers de terre. L’intervention montre pourquoi les apports massifs de matières organiques fraîches, notamment ligneuses, peuvent restaurer rapidement la structure des sols, à condition de gérer les phénomènes de faim d’azote et l’humidité. François Mulet insiste aussi sur la notion de “ration du sol” : nourrir durablement la vie du sol pour maintenir fertilité, porosité et production. Enfin, il ouvre des perspectives sur l’évolution des techniques, en soulignant que la biologie des sols peut, dans certaines conditions, rivaliser avec les systèmes de production les plus intensifs.

Le 12 novembre 2020 : François Mulet partagait avec les visiteurs du salon professionnel CAP AGROECO, comment comprendre les fondamentaux du MSV, construire les nouveaux itinéraires et expérimenter les méthodes et ses retours sur expérience.

Retrouvez l’intégralité de son intervention dans cette vidéo. Besoin de plus d’informations ?


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Introduction

Dans cette intervention, François Mulet propose un retour sur une dizaine d’années de réflexions agronomiques menées dans le réseau du maraîchage sol vivant. L’objectif est de prendre du recul sur les observations de terrain, les concepts mobilisés et les techniques développées, afin de mieux comprendre d’où vient le réseau et vers quoi il pourrait évoluer.

La présentation revient notamment sur :

  • les problèmes rencontrés au démarrage de l’arrêt du travail du sol en maraîchage ;
  • la question de la porosité et de la compaction ;
  • le rôle de la matière organique ;
  • les phénomènes de faim d’azote ;
  • l’importance des bactéries fixatrices d’azote ;
  • l’écologie des vers de terre ;
  • les stratégies d’intrants massifs ;
  • la notion de ration du sol ;
  • les perspectives d’évolution des techniques dans les années à venir.

Les constats de départ du maraîchage sol vivant

Au début des démarches de maraîchage sol vivant, le réseau a été confronté à plusieurs constats sur l’état des sols maraîchers, souvent très dégradés.

Les principaux problèmes observés étaient :

  • des problèmes de porosité ;
  • des phénomènes de compaction ;
  • des pertes de fractions minérales ;
  • un manque de matière organique stable ;
  • une activité biologique insuffisante ou déséquilibrée.

Ces observations sont apparues très rapidement lorsque les maraîchers ont essayé d’arrêter le travail du sol pour aller vers des pratiques d’agriculture de conservation adaptées au maraîchage.

François Mulet explique que cette dégradation des sols a conduit à approfondir la réflexion sur l’activité biologique. Au départ, la vision agronomique portait surtout sur les bactéries et les champignons. Progressivement, il est devenu nécessaire d’intégrer aussi la macrofaune du sol, en particulier les vers de terre.

La question de la porosité : porosité mécanique et porosité biologique

Une des premières réflexions du réseau a porté sur la perte de porosité observée lors de l’arrêt du travail du sol.

Le raisonnement initial distinguait :

  • la porosité mécanique, produite par les outils de travail du sol ;
  • la porosité biologique, produite par l’activité du vivant dans le sol.

Le travail mécanique du sol génère une porosité, mais cette porosité est peu stable. Dès que le travail du sol est arrêté, elle disparaît rapidement en quelques années. Le système entre alors dans une course : il faut réussir à reconstruire une porosité biologique suffisamment vite pour compenser la perte de porosité mécanique.

Avec le recul, François Mulet nuance cette première représentation. Il considère toujours que la porosité biologique est fondamentale, notamment pour les enracinements et le fonctionnement global du sol. Mais il estime aujourd’hui que certains éléments ont été sous-évalués au départ, notamment :

  • l’importance des macroporosités ;
  • le rôle central de l’écologie des vers de terre.

Sortir d’une agronomie qui produit du désert

Une idée forte des débuts du réseau est que les systèmes agricoles dominants aboutissent souvent à une forme de désertification biologique.

Le schéma général serait le suivant :

  • travail du sol destructeur pour la biologie ;
  • faible production de biomasse dans beaucoup de systèmes agricoles ;
  • dégradation progressive de la structure ;
  • effondrement de la stabilité de la porosité.

À l’inverse, il faudrait reconstruire un cycle « thermodynamique inverse » à celui de la dégradation :

  • maximiser la production de biomasse ;
  • mobiliser les services écosystémiques ;
  • produire du végétal en permanence ;
  • arrêter le travail du sol, identifié comme un facteur majeur de dégradation.

Pour François Mulet, ces principes sont des conditions minimales pour retrouver des systèmes agricoles fertiles.

Les premiers échecs lors de l’arrêt du travail du sol

Les difficultés les plus fortes sont apparues notamment dans :

  • les limons battants pauvres en matière organique ;
  • les sols très argileux, eux aussi pauvres en matière organique et en activité biologique.

Dans ces contextes, l’arrêt trop rapide du travail du sol en maraîchage a conduit à des blocages importants. Cela a constitué, selon François Mulet, l’un des grands défis techniques à résoudre à partir des années 2010.

À l’inverse, certaines observations montraient des réussites très rapides. Sous serre, chez un maraîcher breton, l’arrêt du travail du sol accompagné d’un apport de 10 cm de branches broyées avait donné de très bons résultats. Le sol était drainant, l’eau y était contrôlée, et les problèmes de compaction étaient faibles. Dans cette situation, l’arrêt du travail du sol et l’apport de matière organique en surface avaient très bien fonctionné.

Ces contrastes ont permis au réseau de mieux distinguer les contextes où la transition pouvait être rapide, et ceux où il fallait d’abord résoudre des verrous agronomiques.

La remontée du taux de matière organique comme première réponse

Face aux problèmes de compaction, la première réponse du réseau a été de considérer que ces phénomènes étaient en grande partie liés à un manque de matière organique.

La réflexion s’est appuyée sur le modèle du bilan humique de Hénin-Dupuis :

  • apport de matière organique fraîche ;
  • transformation partielle en humus ;
  • minéralisation progressive de cet humus.

Avec le temps, le réseau a aussi compris que la restitution de fertilité à la plante ne passe pas uniquement par la minéralisation du stock d’humus stable. Une partie importante de la fertilité est produite en flux, directement à partir de la matière organique fraîche, notamment grâce au rôle du ver de terre.

L’apport des travaux sur le BRF

Pour reconstruire rapidement les stocks de matière organique dans des sols très dégradés, le réseau s’est inspiré des travaux du GRCB, le groupe de coordination sur les bois raméaux fragmentés.

Ces travaux, menés notamment au Canada à partir des années 1980, ont constitué une base importante pour comprendre :

  • l’utilisation des ligneux en agriculture ;
  • les dynamiques de dégradation ;
  • le redéveloppement de l’activité biologique ;
  • les effets sur la reconstruction des stocks d’humus.

François Mulet rappelle que ce corpus scientifique, complété par de nombreuses observations de terrain et essais du réseau, a permis de développer les techniques d’intrants massifs. Ces techniques permettent, selon lui, de remonter rapidement le taux de matière organique des sols.

Intrants massifs, mélange au sol et stabilisation de la structure

Sur des sols très dégradés, le réseau a testé des apports massifs de BRF et d’autres matières organiques.

Un point central est apparu : l’efficacité dépend beaucoup du mélange entre matière organique et terre minérale.

Lorsqu’une forte épaisseur de BRF est simplement laissée en surface sans mélange, le dessous du sol reste compacté. La matière organique se transforme surtout en compost de surface. Avec du temps, les vers de terre auraient pu finir par incorporer cette matière, mais le processus est lent.

En revanche, lorsqu’on enfouit ou mélange les matières organiques au sol, on peut obtenir une stabilisation rapide de la structure. Cela a toutefois révélé un autre problème majeur : la faim d’azote.

Les expériences de stabilisation dans l’eau

François Mulet présente plusieurs expériences réalisées il y a près de dix ans pour comprendre comment l’enfouissement de matière organique stabilise les sols.

Dans un essai typique :

  • 1 kg de terre très dégradée à 1,5 % de matière organique ;
  • 100 g de BRF mélangés à cette terre ;
  • compostage à froid pendant six mois ;
  • puis immersion du bloc de sol dans l’eau.

Résultat : la motte ne fond plus dans l’eau. La structure devient stable, y compris après 120 jours d’immersion.

Lorsque le BRF n’est pas mélangé à la terre, le résultat est très différent : la terre traverse la grille, et seule une couche organique reste en surface.

Ces essais ont conduit à une conclusion importante : la stabilisation du sol dépend de l’intimité de contact entre le minéral et l’organique. Les champignons saprophytes se développent dans le bois puis envoient leurs mycéliums dans le sol minéral sur une distance de l’ordre du centimètre. C’est dans cette zone qu’ils diffusent du carbone et stabilisent la structure.

Le rôle central des champignons

Ces essais ont montré que la microbiologie, et particulièrement les champignons, est capable de structurer très rapidement les sols si on lui fournit l’énergie nécessaire.

Selon François Mulet :

  • le mycélium diffuse du carbone dans le sol ;
  • ce carbone stabilise les agrégats ;
  • les réseaux fongiques sont relativement résistants à l’eau ;
  • ils permettent de rendre le sol stable pendant plusieurs années, souvent de l’ordre de deux à trois ans après un intrant massif.

Cette stabilisation dépend de la présence d’une matière organique fraîche et énergétique. Le réseau a observé que cela fonctionne avec :

  • les BRF et autres ligneux ;
  • les feuilles ;
  • la paille ;
  • d’autres matières organiques carbonées.

En revanche, le compost seul n’a pas les mêmes effets structurants.

Pourquoi le compost ne suffit pas

Le compost a montré des limites importantes pour résoudre les problèmes de compaction et de stabilité structurale.

Selon François Mulet, le compost est déjà un produit transformé par les micro-organismes. Il apporte certaines choses au sol, mais il stimule moins fortement le développement d’une activité biologique intense capable de reconstruire rapidement la structure.

Cela a conduit le réseau à s’interroger sur la cohérence agronomique du compostage lorsqu’il est pensé comme outil principal de reconstruction des sols. Le compost peut être utile :

  • pour apporter de l’azote ;
  • comme ressource disponible à faible coût ;
  • dans certains mélanges.

Mais il n’est pas, selon lui, l’outil idéal pour restaurer rapidement un sol compacté et déstructuré.

L’importance de l’énergie carbonée

Les observations du réseau ont conduit à une idée simple : ce qui permet de nourrir efficacement l’activité biologique, c’est d’abord l’énergie chimique carbonée.

Les matières les plus efficaces sont celles qui apportent :

  • beaucoup de carbone ;
  • une bonne énergie chimique ;
  • une structure favorable aux interfaces entre organique et minéral.

La paille fonctionne très bien car c’est un matériau très foisonnant, avec une grande surface de contact. Les champignons y trouvent des interfaces nombreuses pour se développer.

À l’inverse, des matières trop azotées ou peu énergétiques, comme l’herbe fraîche seule, ne permettent pas de résoudre durablement le problème. Elles ne fournissent pas assez d’énergie carbonée pour alimenter fortement les micro-organismes.

Remonter de 1 % de matière organique : les ordres de grandeur

Le raisonnement quantitatif du réseau s’appuie sur des calculs simples.

Pour remonter de 1 % le taux de matière organique dans les 30 premiers centimètres du sol, François Mulet retient l’ordre de grandeur suivant :

  • environ 30 tonnes d’humus stable par hectare ;
  • ce qui correspond, avec un coefficient d’humification de 50 %, à environ 60 tonnes de matière organique fraîche adaptée, ou à d’autres équivalents selon les matériaux.

Ces calculs ont servi de base pour piloter les intrants massifs et estimer les quantités nécessaires pour restaurer les sols.

Le problème de la faim d’azote

Lorsque de grosses quantités de matières carbonées sont enfouies, une faim d’azote apparaît presque systématiquement.

Le réseau a observé que :

  • pendant 5 à 6 mois, la faim d’azote est forte ;
  • ensuite, les cultures peuvent encore mal fonctionner pendant plusieurs mois ;
  • au bout de 18 à 24 mois, les systèmes finissent généralement par redémarrer correctement.

En travaillant sur les bilans azotés du BRF, François Mulet explique que le processus d’humification crée un besoin azoté très important. Le matériau initial contient relativement peu d’azote, alors que l’humus produit à la fin présente un rapport C/N bien plus faible. Il faut donc que de l’azote apparaisse au cours du processus.

C’est cette observation qui a poussé le réseau à s’intéresser de près aux bactéries fixatrices d’azote.

Les bactéries fixatrices d’azote, un rôle sous-estimé

Selon François Mulet, l’agronomie sous-estime largement le rôle des bactéries fixatrices d’azote libres ou associées.

Les observations de terrain montraient que, lors des intrants massifs de BRF, de grandes quantités d’azote semblaient apparaître « toutes seules ». Des analyses de sol réalisées avant et après les processus d’humification indiquaient des gains très importants en azote total.

Cela a amené le réseau à conclure que :

  • la fixation biologique d’azote dans les litières et matières organiques en décomposition est probablement très importante ;
  • elle est peut-être même plus importante qu’on ne le pense généralement, y compris en comparaison avec les légumineuses.

Les essais de compensation de la faim d’azote

Le réseau a aussi testé différentes stratégies pour compenser la faim d’azote :

  • ajout de gazon frais ;
  • ajout de compost ;
  • mélanges de matières carbonées et azotées.

Par exemple, des essais avec moitié BRF frais, moitié gazon frais ont montré qu’il était possible de nourrir les micro-organismes avec l’azote rapidement disponible du gazon. Des essais BRF + compost ont aussi donné de bons résultats.

Cependant, François Mulet souligne que ces systèmes sont difficiles à maîtriser précisément :

  • les matériaux disponibles sont très variables ;
  • leurs teneurs réelles en azote et en carbone changent ;
  • leurs cinétiques de minéralisation sont mal connues ;
  • les cultures ne réagissent pas toutes de la même manière.

En pratique, il faut souvent attendre plusieurs mois après l’apport, même si la faim d’azote a été compensée, car l’activité biologique très intense entre en concurrence avec les rhizosphères des jeunes plantes.

Les plantes ne réagissent pas toutes de la même manière

Le réseau a observé des différences nettes entre cultures face à ces situations de forte activité biologique :

  • les courges fonctionnent bien ;
  • les tomates s’en sortent aussi assez bien ;
  • certaines autres cultures, comme la salade, peuvent être plus délicates.

François Mulet précise que ce point demanderait encore du travail et plus d’essais, mais il insiste sur le fait que toutes les plantes ne se comportent pas de la même façon face à un sol en cours de reconstruction biologique.

D’où vient l’azote dans les écosystèmes ?

Une réflexion plus large s’est alors ouverte sur l’origine réelle de l’azote dans les écosystèmes.

François Mulet prend plusieurs exemples :

  • dans certaines prairies peu fauchées, les graminées dominent sans légumineuses, tout en présentant une forte productivité ;
  • dans les luzernières, des graminées apparaissent et prennent progressivement de l’importance ;
  • dans certaines forêts pionnières à robinier faux-acacia, les essences forestières locales finissent par reprendre le dessus après quelques décennies.

Pour lui, ces observations suggèrent que les légumineuses jouent surtout un rôle pionnier dans des systèmes dégradés. Une fois que le cycle de l’azote devient suffisamment efficace, d’autres mécanismes prennent le relais, et la symbiose classique des légumineuses cesse d’être le principal moteur.

Les dynamiques d’humification sur 18 mois

En s’appuyant notamment sur des travaux de Benoît Noël, le réseau a observé qu’un intrant ligneux massif met environ 18 mois à s’humifier.

L’activité biologique suit des pics saisonniers, en fonction :

  • de la température ;
  • de l’humidité du sol.

Ce qui a beaucoup interrogé le réseau, c’est que la faim d’azote ne dure souvent que 5 à 6 mois, alors que l’activité biologique intense liée à l’humification se poursuit beaucoup plus longtemps.

L’interprétation proposée est la suivante :

  • la première phase de la faim d’azote correspond à une forte fixation d’azote ;
  • ensuite, cet azote nouvellement fixé est recyclé dans le système pendant toute la suite du processus.

Le cycle de l’azote de la forêt comme modèle

François Mulet indique avoir trouvé dans la bibliographie sur la forêt des chiffres très différents de ceux généralement mis en avant par l’agronomie classique.

Ce qu’il en retient, c’est que dans un système forestier :

  • une grande partie de l’azote nécessaire aux plantes proviendrait de la fixation biologique dans la litière ;
  • le reste viendrait de la minéralisation du stock d’humus ;
  • les précipitations apporteraient aussi une petite part.

Il avance l’idée que la fixation biologique dans les litières est probablement au moins de l’ordre de la moitié du cycle de l’azote.

Les essais d’enrichissement de la matière organique en azote

Des essais simples menés avec des bacs de BRF ou de paille laissés à l’humidité pendant six mois ont montré une augmentation de l’azote total contenu dans les matériaux.

Dans ces essais :

  • le C/N initial était d’environ 60 ;
  • après six mois, il descendait autour de 26 à 30 ;
  • l’azote total augmentait d’environ 13 % pour le BRF et de 35 % pour la paille.

Pour François Mulet, même si ces essais mériteraient d’être repris et approfondis, ils confirment bien l’existence d’un enrichissement en azote pendant la dégradation des litières.

Un cas d’école : le talus à Marseille

Parmi les essais les plus marquants, François Mulet cite le projet du Talus, à Marseille, en permaculture urbaine.

Sur ce site :

  • le sol de départ était très dégradé ;
  • les cailloux et matériaux indésirables ont été retirés ;
  • de très grosses quantités de broyat ont été apportées ;
  • l’épaisseur a largement dépassé ce qui était prévu, avec plus de 50 cm de matière ;
  • le mélange a nécessité l’usage d’un broyeur à marteaux.

L’expérience était particulièrement intéressante car elle répondait à une question : peut-on mettre trop de BRF ?

La conclusion tirée est que l’excès de BRF ne semble pas créer de problème majeur en soi. En revanche, il peut rendre la technique inutilement lourde. La première année, la production ne s’est pas bien passée, ce qui est cohérent avec la phase d’activité biologique intense. Mais au bout de 12 à 18 mois, tout s’est remis à très bien pousser, avec un retour massif des vers de terre.

Un point décisif de la réussite a été l’irrigation. Le maintien d’une humidité suffisante du sol a permis à l’activité biologique de revenir très vite. À Marseille, les conditions de chaleur ont aussi contribué à accélérer le processus.

La notion de ration du sol

Après avoir travaillé sur la remontée du taux de matière organique, le réseau s’est posé une autre question : comment nourrir durablement l’activité biologique du sol tous les ans ?

C’est de là qu’est née la notion de « ration du sol ».

L’idée est simple : dans un écosystème naturel, toute la biomasse produite retourne tôt ou tard au sol et nourrit le cycle de fertilité. Dans un système agricole, si une partie de la production est exportée, il faut compenser :

  • soit en laissant une part suffisante des résidus au sol ;
  • soit en ramenant des matières organiques de l’extérieur.

Les ordres de grandeur de production de biomasse

En s’appuyant sur la bibliographie, François Mulet distingue trois grands compartiments de biomasse dans les écosystèmes :

  • les parties aériennes qui deviennent litière ;
  • les racines ;
  • les rhizodépôts et exsudats racinaires.

Dans les climats océaniques d’Europe de l’Ouest, chacun de ces compartiments représenterait en ordre de grandeur autour de 10 tonnes de matière sèche par hectare et par an.

Au total, cela conduit à une restitution de biomasse au sol de l’ordre de :

  • 20 à 40 tonnes de matière sèche par hectare et par an.

En maraîchage, cette réflexion est importante car l’irrigation permet de maintenir plus longtemps l’activité biologique. Le potentiel de fertilité peut donc être plus élevé que dans un écosystème naturel, à condition de nourrir suffisamment le système. C’est pourquoi François Mulet estime qu’en maraîchage intensif, notamment sous serre, il faut parfois raisonner plutôt sur 30, 40, 50 tonnes, voire bien davantage.

Le sol comme milieu vivant

Le sol est présenté comme un milieu composé en gros de :

  • 50 % de porosité ;
  • 50 % de solide.

Dans cette phase solide, il y a :

  • du minéral ;
  • des organismes vivants ;
  • des résidus organiques plus ou moins frais ;
  • de la matière organique stable.

L’activité biologique est le moteur de la transformation de ces matières et, en même temps, de la production de porosité. Nourrir le sol revient donc à nourrir cette activité biologique.

Le réseau a aussi observé que toutes les matières organiques ne se valent pas pour remplir cette fonction. Globalement, les matières ayant un C/N supérieur à 25 ou 30 donnent de meilleurs résultats pour nourrir durablement le sol. Les matières trop azotées, ou trop pauvres en énergie carbonée, comme le gazon seul, peuvent conduire à des déséquilibres et à une re-compaction des sols.

Comment utiliser les différents types de matières organiques

Au fil des années, le réseau a différencié les rôles des principaux types de matières organiques :

  • les engrais verts, l’herbe fraîche, le gazon : surtout pour apporter rapidement des ressources azotées ;
  • le compost : également plutôt comme ressource azotée ou outil de secours ;
  • les ligneux : pour favoriser les humus stables ;
  • le foin et la paille : pour nourrir l’activité biologique à moyen terme et intensifier son fonctionnement.

Les ordres de grandeur pratiques pour la ration annuelle

François Mulet propose des repères pratiques.

Pour une ration annuelle du sol :

  • avec des matières ligneuses, on peut viser environ 1 à 2 cm d’épaisseur, soit autour de 20 à 40 tonnes de matière sèche par hectare ;
  • avec des matières cellulosiques, on est plutôt sur 5 à 10 cm d’épaisseur.

Cette différence tient à la densité et au foisonnement des matériaux.

Pour remonter le taux de matière organique de 1 % :

  • il faut environ 5 cm de matières ligneuses ;
  • ou environ 25 cm, voire davantage, de matières cellulosiques.

Ces ordres de grandeur ont des conséquences techniques importantes. Avec 1 à 2 cm de ligneux, il reste possible de bâcher pour réchauffer le sol. Avec 5 à 10 cm ou plus de matières cellulosiques, on entre plutôt dans des logiques de paillage épais limitant le réchauffement et l’évaporation.

Que peuvent absorber directement les plantes ?

Le réseau a aussi réalisé des essais pour voir dans quelles situations les plantes peuvent se nourrir directement dans un mulch, sans intermédiaire important de la faune du sol.

Des essais en pots avec sable lavé au fond et différents mulchs en surface ont montré que :

  • les plantes ne poussent pas dans de la paille compostée, de la paille fraîche ou du BRF frais seuls ;
  • elles poussent dans de l’herbe fraîche ;
  • elles peuvent aussi pousser avec certains mélanges ;
  • elles se comportent correctement dans du compost.

Cela suggère que les matières organiques à faible C/N, donc chimiquement peu stables, peuvent être directement mobilisables par les plantes. Elles peuvent donc servir d’outils d’accompagnement de la transition, en particulier sur des sols encore dégradés.

L’entrée des vers de terre dans la réflexion

À partir de 2015, le réseau a beaucoup approfondi la question des vers de terre, notamment à travers les travaux de Marcel Bouché.

Cette lecture a permis de mieux comprendre pourquoi, dans les essais de terrain, les systèmes redémarraient souvent au bout de 18 à 24 mois, même quand les sols semblaient encore médiocres visuellement.

Marcel Bouché rappelle que les vers de terre représentent environ 70 % de la biomasse animale terrestre. Pour François Mulet, cela signifie qu’ils ne peuvent pas être un détail secondaire du fonctionnement des sols.

Le rôle du ver de terre dans l’humification

Le schéma retenu est le suivant :

  • la matière organique fraîche est d’abord rassemblée et pré-compostée en surface ;
  • les micro-organismes la dégradent jusqu’à un C/N autour de 20 à 30 ;
  • ensuite, le ver de terre prend le relais et achève l’humification vers un C/N de l’ordre de 10.

Cela permet de comprendre pourquoi l’humification des ligneux est beaucoup plus rapide dans les sols où les vers de terre sont déjà présents. Les champignons et autres micro-organismes assurent la première phase, mais le ver de terre accélère fortement la seconde.

Le rôle du ver de terre dans le cycle de l’azote

Un chiffre majeur retenu des travaux de Marcel Bouché est qu’une biomasse moyenne d’environ 1 tonne de vers de terre par hectare pourrait produire autour de 600 kg d’azote par hectare et par an sous forme de mucus et de déjections.

Pour François Mulet, ce chiffre est considérable. Il signifie que le ver de terre est un acteur central du cycle de l’azote dans les écosystèmes naturels.

Cela expliquerait pourquoi, dès que les vers de terre reviennent en masse, les cultures repartent. Même si la porosité n’est pas encore parfaite, le cycle de fertilité est suffisamment réactivé pour permettre aux plantes de pousser, à condition que l’humidité du sol soit maintenue.

L’importance décisive de l’humidité

L’une des conclusions fortes de l’intervention est que l’humidité du sol doit être maintenue en priorité.

En maraîchage sol vivant, cela conduit à une stratégie d’irrigation spécifique :

  • d’abord irriguer pour maintenir l’activité biologique ;
  • ensuite seulement compléter si les besoins de la plante l’exigent.

Cette logique diffère d’une irrigation classique centrée uniquement sur la culture. Pour François Mulet, si l’on veut faire fonctionner un sol vivant, il faut d’abord veiller à ne pas mettre en dormance la biologie du sol, et notamment les vers de terre.

La vitesse de redéveloppement des populations de vers de terre

Les observations du réseau suggèrent que, dans de bonnes conditions, les populations de vers de terre peuvent se reconstituer très rapidement.

Pour les anéciques, l’ordre de grandeur proposé est un facteur de multiplication d’environ 10 par an, si l’humidité est bien maintenue et si la nourriture est présente.

Ainsi, à partir d’un reliquat de population, on peut retrouver en 1 à 2 ans des biomasses très importantes, parfois supérieures à celles observées dans les écosystèmes naturels.

François Mulet souligne que dans la quasi-totalité des sols agricoles français, il reste des reliquats de populations. Il juge donc rarement nécessaire d’inoculer, sauf situations extrêmes :

  • sols très acides de montagne ;
  • sols avec nappes d’eau affleurantes ;
  • contextes hydromorphes majeurs.

Dans la plupart des cas, il suffit de nourrir les vers de terre et de leur « foutre la paix ».

Les épigés et les systèmes de type vermicompost

Le réseau a aussi travaillé avec des vers épigés, notamment en serre.

Le principe observé dans le vermicompost est le suivant :

  • une matière organique fraîche en haut ;
  • une forte activité biologique qui la dégrade ;
  • en bas, un jus et des déjections très riches ;
  • il ne manque finalement que la plante pour boucler le cycle.

À partir de cette idée, des systèmes de culture ont été conçus en intégrant directement :

  • un substrat organique ;
  • des vers épigés ;
  • l’irrigation ;
  • la plante.

Des productions de tomates très élevées sous serre

François Mulet cite des essais de tomates sous serre où ces logiques ont permis d’atteindre des niveaux de production comparables à ceux de l’hydroponie, jusqu’à 70 kg de tomates par mètre carré.

Le principe est de créer, dans un environnement de serre chauffée, un cycle de fertilité extrêmement intense :

  • petites tranchées dans le sol ;
  • cloisons formant des bacs ;
  • 10 à 15 cm de compost ;
  • 5 à 10 cm de broyat en début d’année ;
  • goutte-à-goutte ;
  • plantation ;
  • inoculation en vers épigés.

Le compost fournit l’azote rapidement disponible pour le démarrage. Pendant ce temps, la population de vers épigés se multiplie très vite, surtout à 20 °C dans un substrat humide. En quelques mois, elle peut atteindre plusieurs tonnes par hectare et prendre le relais de la minéralisation.

Peu à peu, les vers mélangent le substrat au sol sous-jacent et reconstruisent biologiquement le sol par le dessus.

Vers un cycle de fertilité plus intense que dans la nature

En conclusion de sa réflexion, François Mulet rappelle qu’un écosystème naturel présente souvent un cycle de minéralisation surtout actif au printemps et à l’automne.

En maraîchage, et plus encore sous serre, l’irrigation et la chaleur permettent d’utiliser des périodes où la nature fonctionnerait au ralenti. Le cycle de fertilité peut donc devenir environ deux fois plus intense que dans certains écosystèmes naturels.

Cela suppose en contrepartie :

  • plus de biomasse retournée au sol ;
  • plus de vers de terre ;
  • une ration du sol adaptée ;
  • une gestion précise de l’humidité.

Réponses aux questions et précisions apportées

Combien de temps faut-il à une parcelle laissée seule pour remonter son taux de matière organique ?

François Mulet répond que cela dépend énormément du contexte pédoclimatique.

En climat océanique humide, comme certaines zones de Bretagne, les prairies peuvent produire beaucoup de biomasse et les taux de matière organique peuvent naturellement atteindre 8 à 9 %.

En climat méditerranéen sec, au contraire, les systèmes herbacés remontent très peu les taux de matière organique. Même après 25 ans de prairie, certains sols restent autour de 2 %.

Dans de très bonnes conditions, une prairie pourrait faire remonter le taux de matière organique d’environ 0,1 à 0,3 point par an, parfois davantage si l’eau est abondante. Mais en climat sec, sans irrigation, cela peut être quasiment nul.

Que penser des broyats de paysagistes contenant des résineux ?

Pour François Mulet, il n’y a pas lieu d’avoir peur de supposés « végétaux acides ». Il rappelle que les travaux sur le BRF ont utilisé aussi des résineux avec de bons résultats.

Le point important n’est pas une prétendue acidification, mais la nature du matériau. Des écorces très stables se décomposent lentement, mais un mélange de broyats de feuillus et de résineux fonctionne très bien s’il y a des vers de terre et une activité biologique suffisante.

Peut-on inoculer les sols en vers de terre ?

Pour les anéciques, François Mulet estime que ce n’est pas vraiment une solution pratique aujourd’hui. Il n’existe pas, à sa connaissance, de filière opérationnelle de fourniture de grandes quantités d’anéciques.

Pour les épigés, en revanche, c’est possible et cela fonctionne bien, surtout sous serre.

Dans la plupart des sols agricoles, il préfère miser sur le redéveloppement des populations relictuelles par :

  • l’arrêt du travail du sol ;
  • l’apport de nourriture ;
  • le maintien de l’humidité.

À quoi servent les parois des bacs en culture sous serre ?

Selon François Mulet, elles ont d’abord une fonction mécanique et ergonomique :

  • maintenir le substrat ;
  • former des bacs surélevés ;
  • faciliter certaines cultures comme la fraise.

L’idée générale est de recréer un « faux sol » très actif biologiquement, posé sur le sol existant, qui va ensuite reconstruire progressivement le sol en dessous.

Quel rôle pour la fiente de poule ou le fumier ?

La fiente de poule est plutôt vue comme un engrais à action rapide que comme un matériau de reconstruction de la matière organique stable.

Elle peut servir :

  • d’outil de secours ;
  • de fertilisant ponctuel ;
  • de complément pour certaines cultures plus exigeantes.

Mais elle n’apporte pas, selon François Mulet, assez d’énergie carbonée pour nourrir massivement et durablement l’activité biologique comme le font les matériaux ligneux ou cellulosiques.

Conclusion

L’intervention de François Mulet retrace l’évolution d’une pensée agronomique construite à partir d’observations de terrain, d’essais pratiques et de relectures bibliographiques.

Les grandes idées qui se dégagent sont les suivantes :

  • la restauration des sols maraîchers passe par la reconstruction d’une activité biologique intense ;
  • la matière organique doit être pensée à la fois comme stock et comme flux ;
  • les matières carbonées fraîches jouent un rôle central dans la structuration des sols ;
  • la faim d’azote liée à leur dégradation révèle l’importance probable de la fixation biologique d’azote ;
  • les vers de terre sont des acteurs majeurs du cycle de fertilité ;
  • l’humidité du sol est un levier déterminant ;
  • la notion de ration du sol permet de penser la fertilité de manière dynamique et continue ;
  • dans certains contextes, notamment sous serre, il est possible d’obtenir des cycles de fertilité plus intenses que ceux des écosystèmes naturels.

À travers ce retour sur dix années de travail, François Mulet invite ainsi à comprendre le maraîchage sol vivant non comme un ensemble figé de recettes, mais comme une agronomie en construction, fondée sur l’observation du fonctionnement du vivant dans les sols.