Plan Marval - les starters de la régénération
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le plan Marval a réuni pendant deux jours des chercheurs, agronomes et passionnés en une rencontre interdisciplinaire visant à mettre en perspective les connaissances et les pratiques pour améliorer les compréhensions autour de la régénération des sols. Nous proposons en vidéo la journée de restitution de ces travaux en présence de certains d'entre eux pour présenter ces rencontres et échanger avec les agriculteurs praticiens et des accompagnants techniques
Présentation de différents produits fermentaires et non fermentaires, auto-produits ou à bas coût, et de leurs places relatives dans le processus de régénération des sols, sur la base de retours de terrain : lactofermentations, composts spécifiques, préparation 500P, T.C.O.
- Plan MARVAL : Création d'outils collectifs pour améliorer la qualité des sols agricoles, présenté par François Irissou. Objectifs incluent identification de trois types de fertilité des sols.
- Rôle des micro-organismes : Essentiels pour l'agriculture régénérative. Ils influencent le statut chimique et biologique des sols, facilitent leur régénération. Premiers êtres vivants sur Terre, importance soulignée dans le cadre de l'agriculture durable.
- Techniques de lactofermentation : Efficacité démontrée dans la santé des sols, distinction entre lactofermentations classiques et de fond. Application sur des vergers de kiwis en Italie avec utilisation de déchets de chou-rave, résultats spectaculaires en termes de qualité des kiwis, extension des méthodes à d'autres producteurs.
- Enrobage de semences : Pratique favorisant la multiplication des micro-organismes symbiotiques. Semences traitées au vinaigre versus enrobées de micro-organismes, permettant une production de blé sans engrais ni pesticides.
- Agriculture biodynamique : Utilisation de préparations biodynamiques en petites quantités, résultats visibles après une saison. Concept d'organisme agricole et diversité générant des cycles présenté comme fondamental.
Notes
Introduction et Contexte
- Présentation du plan MARVAL
- Objectif de créer des outils collectifs pour améliorer la qualité des sols agricoles
- François Irissou présente l'agriculture de conservation des sols
- Identification de trois types de fertilité
Importance des Micro-organismes
- Les micro-organismes comme première forme de vie sur Terre
- Rôle des micro-organismes dans l'agriculture régénérative
- Importance des micro-organismes pour le statut chimique et biologique des sols
- Régénération des sols facilitée par les micro-organismes
Lactofermentation
- Présentation de la lactofermentation comme technique fondamentale
- Efficacité de l'application de lactofermentations au sol
- Distinction entre lactofermentations classiques et de fond
- Importance du microbiome anaérobie dans les plantes
- Cas Pratique en Italie
- Intervention sur des vergers de kiwis en Italie
- Utilisation de déchets de chou-rave pour produire du lactofermenté
- Résultats spectaculaires sur la végétation et la qualité des kiwis
- Extension de la méthode à d'autres producteurs
Enrobage de Semences
- Enrobage de semences comme vecteur de multiplication des micro-organismes
- Inoculation des graines avec des micro-organismes symbiotiques
- Comparaison entre semences traitées au vinaigre et enrobées de micro-organismes
- Résultats de production de blé sans engrais ni pesticides
Applications Pratiques
- Utilisation de lactofermentations pour la restructuration des sols
- Accélération de la dégradation des couverts végétaux
- Effets des extraits fermentés sur la structure du sol
- Développement d'itinéraires techniques pour réduire les intrants chimiques
Agriculture Biodynamique
- Présentation de l'agriculture biodynamique et de la salutogenèse
- Concept d'organisme agricole et diversité générant des cycles
- Utilisation de préparations biodynamiques en quantités minimes
- Résultats visibles après une saison
Thé de Compost
- Présentation du thé de compost comme infusion de compost de qualité
- Fabrication simple et application sur semences et cultures
- Synergies entre micro-organismes aérobies et anaérobies
- Rotation intensive des cultures
Impressions sur le Plan MARVAL
- Retours positifs des participants sur le plan MARVAL
- Appréciation des échanges entre experts
- Succès de l'objectif de mise en relation entre disciplines
Introduction
Malgré les avancées considérables dans la compréhension des interactions entre les micro-organismes et dans la description du microbiome des plantes, certains mécanismes demeurent encore inexpliqués, et notre vision de l’activité microbiologique des sols reste incomplète.
Dans un contexte de crise profonde de l’agriculture, de nombreux retours de terrain font cependant état de résultats significatifs sur la régénération de la biologie des sols, de leur fertilité et de leur porosité. Ces résultats sont obtenus grâce à l’utilisation de produits simples, peu coûteux, avec des effets d’autant plus marqués que les sols sont dégradés.
C’est dans cette perspective, pour relier les observations de terrain aux avancées scientifiques, qu’est né le plan MARVAL. Ce collectif interdisciplinaire rassemble des personnes engagées et des experts passionnés qui travaillent ensemble pour approfondir la compréhension des processus de régénération des sols. L’objectif est de créer des outils collectifs, accessibles, fondés sur l’expérience de terrain, afin de diagnostiquer, suivre et améliorer la qualité des sols agricoles à destination des agriculteurs et des techniciens.
L’approche présentée repose sur des techniques low-tech et accessibles à tous, avec l’ambition de se passer de l’usage des biocides dans la production alimentaire, en réintégrant la biologie des sols. Il s’agit ainsi de renforcer l’autonomie des systèmes agricoles tout en respectant les écosystèmes.
Une agriculture de la régénération
François Hirissou se présente comme ancien conseiller en agronomie en chambre d’agriculture. Il explique avoir accompagné des agriculteurs en agriculture de conservation des sols, avec lesquels un véritable travail collectif s’est construit. Il insiste sur le fait que l’on est passé d’une agriculture « dégénérée » à une agriculture que l’on régénère.
À travers les nombreuses réunions, les visites de terrain et les études de sol menées un peu partout en France, il considère que les agriculteurs engagés dans cette dynamique comptent parmi les meilleurs du pays. Selon lui, cette forme d’agriculture ne présente pas de contre-indication majeure, ni du point de vue climatique, ni du point de vue alimentaire, ni surtout du point de vue économique. Il souligne qu’il s’agit d’une agriculture rapidement intéressante en termes de rapport économique : l’agriculture de conservation des sols.
Mais il ne s’agit pas seulement de présenter cet état de l’agriculture : l’enjeu est aussi d’aller au-delà.
Les trois fertilités
En reprenant les notions évoquées auparavant par Xavier Dubreucq, François Hirissou reformule les trois fertilités de la manière suivante :
- la fertilité physique, qu’il appelle aussi fertilité de l’habitat ;
- la fertilité chimique, qu’il appelle fertilité alimentaire ;
- la fertilité du vivant, qui fait l’interaction entre les deux premières.
La fertilité de l’habitat consiste à disposer d’habitats du sol les plus favorables possible pour l’ensemble des habitants du sol. Ce sont eux qui vont ensuite agir sur la fertilité chimique, c’est-à-dire sur la capacité du sol à nourrir une culture.
La fertilité, c’est donc la capacité qu’a un sol d’alimenter une plante. Mais il rappelle qu’il ne faut jamais oublier tout ce qu’il y a au-delà de la plante : l’ensemble de l’environnement de la parcelle, qu’il faut aussi faire vivre, car il est aussi important que la culture elle-même.
Entre cette fertilité de l’habitat et cette fertilité alimentaire, ce qui fait le lien est la fertilité du vivant. Et, dans cette fertilité du vivant, François Hirissou place au premier plan le vivant invisible : les micro-organismes.
La place centrale des micro-organismes
Dans ces agricultures de la régénération, le vivant que l’on ne voit pas est présenté comme encore plus important que le visible. Il s’agit du vivant microbien : bactéries et champignons.
Ce vivant est la première forme de vie apparue sur Terre, il y a environ trois milliards et demi d’années, et il se maintient aujourd’hui à l’intérieur du sol, des plantes et des êtres humains. François Hirissou évoque à ce sujet les bactéries anaérobies, en mentionnant Isabella Tomasi comme spécialiste de ces questions.
Selon lui, l’agriculture de conservation des sols, l’agriculture régénérative et l’agriculture biologique de conservation visent toutes un même horizon : respecter le sol et son habitat, en mettant en œuvre les techniques les plus adéquates :
- le non-travail du sol si possible ;
- la pluralité et les associations de plantes ;
- la diversité des cultures ;
- l’introduction massive de légumineuses.
Les légumineuses sont ici présentées comme des plantes déterminantes, capables de capter l’azote de l’air et de le mettre à disposition dans le sol, participant ainsi au démarrage de la vie. Mais le fonctionnement optimal de tout cet ensemble dépend du bon fonctionnement des micro-organismes.
François Hirissou explique que, si ces formes d’agriculture permettent déjà des productions durables et moins impactantes pour le milieu, elles ne vont pas toujours assez vite. Il s’agit donc désormais de chercher à accélérer les processus, afin d’obtenir plus rapidement des résultats, notamment dans les territoires où il faut reconquérir des sols très dégradés.
Accélérer la reconquête des sols
L’idée présentée est celle d’une étape supplémentaire : utiliser de nouveaux outils microbiologiques pour reconquérir plus rapidement les sols.
François Hirissou termine son introduction en affirmant que les micro-organismes sont la variable la plus importante dans la régulation du statut chimique et biologique des sols. Il cite à ce sujet Olivier Husson, dont les travaux ont beaucoup apporté sur la compréhension de la chimie du vivant, notamment sur les échanges électriques et énergétiques.
Ces échanges d’énergie, qui sont aussi des distributions d’électrons dans le sol, sont en grande majorité assurés par les micro-organismes. Autrement dit, la diffusion de la vie est inséparable de ces échanges énergétiques, dont les micro-organismes sont à la base.
L’enjeu de la régénération est alors formulé ainsi : une agriculture régénérative ne doit pas seulement produire et exporter, mais laisser dans le sol plus d’énergie qu’elle n’en a extrait. Si l’on ne remet pas plus d’énergie que l’on en exporte, on tourne en rond. La régénération consiste donc à produire tout en augmentant le capital énergétique du sol.
Les lactofermentations comme technique prioritaire
Milène Souvignet, agronome travaillant sur la régénération des sols, intervient ensuite. Issue du monde des projets de recherche, elle explique avoir commencé par travailler sur la mesure du potentiel rédox, ce qui l’a conduite vers les lactofermentations. Elle précise aussi que l’un de ses grands axes de travail personnels concerne l’eau, sa qualité, sa dynamisation et son information.
Elle présente les techniques microbiologiques qui seront abordées selon deux logiques :
- de la technique la plus simple à la plus complexe ;
- par ordre de priorité.
Toutes ces techniques peuvent s’additionner, et selon elle elles entrent en synergie les unes avec les autres.
Elle insiste cependant sur un point de départ indispensable : ces techniques ne peuvent être pleinement efficaces que si un premier pas de régénération du sol a déjà été engagé, notamment par les pratiques de l’agriculture de conservation. La microbiologie est d’autant plus performante que le sol a déjà amorcé un processus de régénération.
Pour Milène Souvignet, la lactofermentation est la technique numéro 1 à mettre en place.
Des usages différents selon les préparations
Les lactofermentations les plus connues renvoient souvent aux préparations de type purin d’ortie ou purin de consoude. À l’origine, il s’agissait de macérations réalisées en conditions aérées. Le passage à des processus anaérobies, donc de lactofermentation, s’est révélé plus puissant.
Historiquement, ces techniques ont surtout été utilisées en pulvérisation foliaire à petite dose, notamment pour lutter contre les ravageurs et les maladies. Mais l’expérience de terrain a montré que leur usage au sol, à forte dose, produit des effets beaucoup plus puissants.
Milène Souvignet parle ici de doses de l’ordre de 100 litres par hectare en un passage, ou de plusieurs passages à 60 litres par hectare. C’est à partir de là que l’on observe de véritables résultats sur le sol, avec ensuite des répercussions sur la plante.
En viticulture notamment, des essais pluriannuels ont montré que, même si des résultats sont obtenus dans tous les cas, les effets sont nettement plus marqués lorsque les lactofermentations sont appliquées au sol à forte dose plutôt qu’en foliaire à faible dose.
Lactofermentations de plantes et lactofermentations de fond
Milène Souvignet distingue deux grands types de lactofermentations :
- les lactofermentations classiques de plantes, plutôt basées sur des lactobacilles ;
- des lactofermentations de fond, plus adaptées à des apports massifs au sol.
Dans cette seconde catégorie, elle cite les EM, l’« Alifobokashi » présenté comme une version libre de droits des EM, ainsi que les lactofermentations de céréales. Ces formes sont jugées plus faciles à développer à forte dose au sol.
À l’inverse, elle explique avoir rencontré quelques difficultés avec les lactofermentations de plantes utilisées à forte dose au sol, ce qui l’amène à rester prudente. Cela ne remet pas en cause leur efficacité en pulvérisation foliaire à petite dose. Pour elle, les deux approches sont complémentaires, mais les retours d’expérience obligent à bien distinguer leurs usages.
Le rôle fondamental des anaérobies
Isabella Tomasi prend ensuite la parole pour approfondir la question des anaérobies et des microbiomes.
Elle insiste sur une idée qui devrait, selon elle, être enseignée dès les premiers cours de biologie : il existe dans le vivant une place fondamentale pour les organismes anaérobies, que l’on a trop oubliée.
Elle rappelle que les intestins humains abritent des anaérobies extrêmement importants, et que la notion clé est celle de microbiome. Elle souligne que, sur la planète primitive, il n’y avait pas de dioxygène, et que le dioxygène respiré aujourd’hui est en réalité une molécule toxique si sa toxicité n’est pas strictement contrôlée.
La vie s’est organisée de telle sorte que chaque cellule respirant du dioxygène soit en relation avec des cellules qui, elles, ne supportent pas du tout ce dioxygène. Elle distingue ainsi :
- les organismes aérobies ;
- les organismes anaérobies ;
- ceux capables de fonctionner dans les deux situations.
Elle illustre cela chez l’humain en expliquant que l’on trouve des microbiomes anaérobies non seulement dans les intestins, mais aussi dans les poumons, le cerveau et le cœur. Selon elle, ces microbiomes proviennent tous d’un réacteur anaérobie initial, les intestins. Elle pousse même l’idée plus loin : ce sont les bactéries anaérobies qui ont permis l’émergence des formes de vie aérobies complexes, mobiles et énergivores, mais celles-ci restent dépendantes d’elles.
Le parallèle entre l’humain et la plante
Pour Isabella Tomasi, la plante fonctionne sur une logique comparable. Elle prend l’exemple des arbres, en particulier des kiwis, sur lesquels elle travaille actuellement.
L’arbre possède :
- des feuilles, lieu des échanges gazeux et de la réception de l’énergie lumineuse ;
- des vaisseaux ;
- des racines.
Mais, comme chez l’humain, toute la plante héberge un microbiome. Les plantes cultivées sont aussi des cultures de micro-organismes. On y trouve des bactéries et des champignons dans les feuilles, les tiges, le tronc, partout.
Le microbiome présent dans la plante doit être alimenté à partir de ce que l’on trouve dans le sol. Isabella Tomasi avance même l’hypothèse que certains champignons pathogènes entreraient dans la plante parce qu’ils n’ont pas trouvé dans le sol les bactéries dont ils ont besoin.
Dans cette logique, la lactofermentation consiste à cultiver des bactéries en anaérobie avec du sucre, pour produire un liquide contenant à la fois des bactéries et de nombreux métabolites. Comme ces bactéries ne supportent pas le dioxygène, elles produisent des composés dont la plante et le sol ont besoin.
Ces préparations peuvent être appliquées au sol ou en foliaire, mais le passage par les racines et le sol est aujourd’hui considéré comme particulièrement puissant. Lorsqu’une plante retrouve ses microbiomes, « ce n’est plus la même plante ».
Régénération de vergers de kiwi en Italie
Isabella Tomasi présente ensuite un retour d’expérience conduit en Italie, sur des vergers situés au sud de Rome, dans des contextes pédologiques très variés :
- sols sableux ;
- sols très argileux, jusqu’à 40 % d’argile ;
- sols limono-argileux.
Dans tous les cas, il s’agissait de situations de dégénérescence du kiwi, culture connue pour la très grande sensibilité de ses racines. Les vergers, implantés dans les années 1980 sur des terres historiquement riches, avaient subi de fortes dégradations. Le résultat était dramatique : à partir de 2018, certains vergers perdaient massivement leurs arbres, avec jusqu’à 80 % de pertes et une production nulle en 2022.
La méthode mise en œuvre
La stratégie a consisté à fabriquer des lactofermentations à partir de déchets locaux riches en sucres. Dans l’exemple présenté, le producteur de kiwis cultivait aussi du chou-rave. Des déchets de chou-rave ont donc été utilisés pour produire des lactofermentés, gratuitement, en grand volume, dans des cuves de 1000 litres, en contrôlant le pH et le rédox.
Ces préparations ont ensuite été injectées dans les systèmes d’irrigation par sprinkler, à raison de 50 litres par hectare, pendant trois mois.
Les résultats obtenus
Au bout de trois mois, les racines de kiwi ont été retrouvées. Au printemps suivant, des rejets sont apparus sur des bois considérés comme morts. En juillet 2024, des productions magnifiques ont été observées dans la partie en kiwi jaune, avec des fruits homogènes, de beau calibre, alors que les arbres étaient en train de mourir deux ans plus tôt.
Face à ces résultats, plusieurs techniciens et producteurs italiens se sont emparés de la méthode. Une dizaine de producteurs de kiwis ou d’arbres fruitiers, dans le sud, le centre et le nord de l’Italie, fabriquent désormais eux-mêmes des lactofermentations à partir de brocolis, brassicacées, melons ou céréales.
L’idée forte est de valoriser localement les résidus sucrés disponibles, notamment issus de l’agroalimentaire, pour produire collectivement des lactofermentés utilisables comme outil d’agroécologie. Selon Isabella Tomasi et Milène Souvignet, ce type de pratique permet de récupérer en un an et demi à deux ans un verger que l’on aurait autrement mis cinq ou six ans à restaurer.
L’enrobage de semences
Jean-Charles Devilliers intervient ensuite sur les enrobages de semences. Il se présente comme directeur agronomique dans un groupe agricole, avec un parcours antérieur en recherche et développement sur l’agriculture biologique. Son point de départ est la question suivante : comment pratiquer une agriculture régénérative sans travail du sol et sans glyphosate, alors que ces deux dimensions ont chacune des effets importants sur les micro-organismes ?
Il rappelle que le travail du sol agit comme un mixeur sur les filaments fongiques et perturbe fortement la vie du sol, y compris les vers de terre.
Il explique s’être inspiré de certaines techniques issues des origines de la permaculture, notamment de Fukuoka, qui enrobait ses semences. Il a repris ces techniques en les rationalisant pour les rendre applicables à l’agriculture, avec ses volumes de semences importants.
Inoculer la plante dès le départ
L’enrobage consiste à pré-inoculer la graine avec des micro-organismes, par exemple à l’aide de thé de compost, puis à sécher les graines avec des algues, des poudres de compost et d’autres micro-organismes afin de les rendre aptes au passage au semoir.
L’objectif est de donner à la plante, dès le début de sa vie, un microbiome favorable. Jean-Charles Devilliers compare cette pratique au colostrum chez les animaux : un nouveau-né ou un veau a un système immunitaire fragile, et l’apport précoce des bons éléments améliore fortement sa résistance. Il en va de même pour les plantes.
Une plante inoculée très tôt bénéficie d’un système immunitaire actif dès le démarrage, d’une meilleure capacité à acquérir les éléments du sol et d’une meilleure résistance aux pathogènes.
À l’inverse, lorsqu’on désinfecte les semences au vinaigre, comme cela se pratique parfois en agriculture biologique, on retarde le développement de la plante et on laisse au hasard du sol le soin de contaminer la graine : si les bons micro-organismes sont présents, tout va bien ; sinon, ce sont les pathogènes qui s’installent.
Un puissant facteur de multiplication de la vie du sol
L’enrobage de semences est présenté comme l’un des moyens les plus efficaces de multiplier les micro-organismes avec très peu de matière. Jean-Charles Devilliers donne l’exemple de doses de seulement 1 kg de lombricompost par hectare.
Sur des sols fatigués, hydromorphes ou tassés, cette technique permet de redonner rapidement de la vie au sol. La plante, une fois levée, alimente ensuite les micro-organismes par ses sucres issus de la photosynthèse, assurant leur multiplication dans le sol.
L’enrobage peut être pratiqué sur de nombreuses espèces : blé, féverole, maïs, tournesol, etc.
Des observations montrent aussi que lorsque les semences sont inoculées avec des champignons, ceux-ci se déploient rapidement autour de la plante et établissent des connexions entre le sol et la plante. Des cultures de blé sans apport d’azote depuis deux ans ont ainsi pu produire 5 tonnes à l’hectare, sans engrais, sans pesticides, sans binage, uniquement grâce à la vigueur de la plante et à son bon accompagnement microbiologique.
Des systèmes de culture nourris en continu
Jean-Charles Devilliers oppose un sol nu, sans photosynthèse, donc « un sol qui a faim », à un sol protégé et continuellement nourri par des plantes vivantes. Pour lui, toutes les préparations présentées dans la journée ne peuvent fonctionner pleinement que si cette alimentation continue du sol est assurée.
Les bactéries et champignons doivent être multipliés, et le moteur de cette multiplication est le sucre injecté au sol par les plantes, ce qui alimente ensuite toute la chaîne trophique : protozoaires, nématodes, etc.
Il présente aussi un exemple de couvert végétal semé en pleine sécheresse, qui a réussi grâce à l’inoculation des graines. Le démarrage rapide des plantes et leur couplage avec les micro-organismes leur ont permis d’aller chercher l’eau en profondeur et de mieux résister au stress hydrique.
Injecter des lactofermentations dans le sol travaillé
Baptiste Maître, qui accompagne des agriculteurs en légumes d’industrie en Normandie, intervient ensuite. Il travaille notamment sur la pomme de terre, la betterave, l’endive, dans des systèmes encore marqués par du travail du sol, même si la régénération y est activement recherchée.
Dans certaines situations, notamment après l’arrachage de pommes de terre où les passages d’engins tassent fortement les sols, il est encore nécessaire de restructurer mécaniquement. L’idée a donc été de profiter d’un passage de fissuration pour injecter directement des lactofermentations dans le flux de terre travaillé, à l’aide d’une buse placée quelques centimètres au-dessus de la dent.
L’objectif était d’évaluer l’intérêt réel de cette inoculation. Les observations ont montré un effet positif sur la structure du sol, avec des résultats confirmés chez plusieurs agriculteurs.
Baptiste Maître précise cependant que cette pratique n’agit pas seule. Elle est systématiquement accompagnée d’un semis immédiat de plante vivante derrière l’outil. La restructuration résulte de la synergie entre l’injection des lactofermentations et l’action des racines. Les lactobacilles seuls ne peuvent pas restructurer un milieu entier « avec leurs petits bras ».
Détruire les couverts végétaux sans chimie
Une autre utilisation des lactofermentations est présentée : la destruction accélérée des couverts végétaux.
Dans la recherche d’une sortie de la chimie, notamment en agriculture biologique, la question se pose de continuer à implanter des couverts sans pour autant retravailler fortement les sols. La stratégie décrite consiste à :
- broyer le couvert végétal pour libérer son énergie ;
- passer superficiellement un outil de type rotavator sur 2 à 3 cm ;
- incorporer les lactofermentations pour protéger les micro-organismes de la déshydratation et des UV ;
- favoriser ainsi la digestion rapide du couvert.
En pomme de terre, des observations dans la butte après plantation ont montré que, là où des lactofermentations avaient été appliquées, il ne restait presque plus que de la paille, tandis que là où elles n’avaient pas été utilisées, il restait encore des feuilles vertes du couvert. L’outil aide donc à accélérer la dégradation, la digestion et l’humification du couvert.
Les extraits fermentés de plantes
Baptiste Maître présente aussi l’usage des extraits fermentés de plantes, en particulier d’ortie et de consoude. Ceux-ci sont utilisés surtout en végétation, avec l’objectif initial d’agir sur la santé de la plante.
Mais des effets inattendus ont également été observés sur la restructuration du sol, surtout avec la consoude.
Il rapporte le cas d’une parcelle dans le Lyonnais où un agriculteur observait historiquement des mouillères sur la quasi-totalité de la parcelle. Après un essai où seule une moitié avait reçu à l’automne 5 litres d’ortie et 5 litres de consoude, il a constaté au printemps suivant que les mouillères avaient disparu sur la partie traitée. Des tests à la bêche ont montré un net épaississement de l’horizon grumeleux et une amélioration de la structure.
Selon Baptiste Maître, les extraits fermentés de plantes stimulent l’exsudation racinaire et accompagnent la plante. Leur usage le plus important sur céréales se situe à l’automne.
Coupler stimulation et nutrition
L’approche présentée ne s’arrête pas aux seuls extraits fermentés. Baptiste Maître explique qu’ils sont désormais associés à d’autres leviers :
- acides aminés ;
- oligo-éléments ;
- acides humiques et fulviques.
Des analyses de type Novacrop sont utilisées pour mieux comprendre les équilibres nutritionnels, puis corriger ou renforcer les éléments nécessaires. Les macérations de plantes, parce qu’elles sont très bien reconnues par la plante et agissent comme stimulateurs de défenses naturelles, facilitent aussi la chélation des oligo-éléments.
Les analyses de sève montrent alors des profils beaucoup plus équilibrés : moins d’excès, moins de carences, et une santé globale de la plante améliorée. Cela permet de construire des itinéraires techniques avec forte réduction de la chimie, sans fongicides ni insecticides, en alternant stimulation, nutrition et accompagnement biologique.
La biodynamie comme stimulation de la vie du sol
Vincent Masson, formateur et conseiller en agriculture biodynamique en Bourgogne, présente ensuite les préparations biodynamiques comme des outils capables de « booster » ce qui se passe dans le sol.
Il rappelle que la biodynamie est une méthode agricole née il y a cent ans, dans une recherche de salutogenèse : comment constituer de la santé en agriculture. Cette santé englobe la fertilité des sols, la santé des plantes, et la qualité des produits destinés à l’alimentation animale et humaine.
L’un des fondements de cette approche est l’idée d’un organisme agricole : une ferme diversifiée, articulant végétal et animal, capable de générer des cycles internes et une certaine autonomie, notamment pour la fumure et l’alimentation animale.
Les préparations biodynamiques
Parmi les bases de la biodynamie, Vincent Masson insiste sur le compostage, vu comme le lieu où les substances arrivées en fin de cycle redeviennent le terreau fécond d’une nouvelle vie.
Les préparations biodynamiques sont utilisées en très petites quantités. Elles sont à base de bouse de vache, de plantes et de quartz.
La bouse de corne
La préparation 500, ou bouse de corne, consiste en de la bouse de vache introduite dans des cornes de vache puis enterrée pendant l’hiver. Au printemps, le contenu s’est transformé en une substance noire, humique, colloïdale et inodore.
Cette préparation stimule le développement racinaire des plantes :
- augmentation de la densité racinaire ;
- enracinement plus profond ;
- verticalisation des systèmes racinaires.
Elle agit ainsi sur la structuration des sols, en améliorant leur porosité et leur capacité d’accueil de la vie du sol. La dose usuelle évoquée est de 100 grammes par hectare.
La silice de corne
La silice de corne, ou préparation 501, est à base de quartz très finement préparé. Elle s’utilise à raison de 4 grammes par hectare, après brassage rythmique dans l’eau. Elle intervient plutôt sur le renforcement de la santé des plantes et sur la qualité des produits, en particulier lors des phases de maturation.
Les préparations de compost
D’autres préparations à base de plantes sont utilisées pour inoculer les composts :
- achillée millefeuille ;
- matricaire camomille ;
- ortie ;
- pissenlit ;
- écorce de chêne ;
- valériane.
Elles modifient les courbes de fermentation des composts et leurs effets ultérieurs sur les sols.
Vincent Masson évoque aussi la bouse de corne préparée, mise au point par Alex Podolinsky en Australie, qui consiste à introduire les préparations de plantes dans la bouse de corne après sa fabrication, afin de la faire maturer avant utilisation.
Des effets visibles sur les sols et les plantes
La biodynamie ayant toujours été accompagnée de recherche et d’expérimentation, Vincent Masson présente plusieurs observations de terrain.
Dans des parcelles en agriculture biologique, comparant un témoin bio à une modalité recevant trois applications de bouse de corne préparée sur une saison, il est observé :
- davantage de racines ;
- plus de profondeur racinaire ;
- un sol plus sombre ;
- une meilleure structure ;
- une porosité nettement améliorée.
Dans un autre exemple en Bourgogne, après une seule application de 500 préparée en avril, les observations faites en décembre montrent déjà une évolution forte de la structure et de la fertilité.
Un dernier exemple porte sur des salades. Les salades conduites avec trois passages de 500 préparée présentent non seulement une masse racinaire plus importante, mais surtout des racines gainées de sol, contrairement au témoin dont les racines restent nues. Pour Vincent Masson, cela met en évidence une intensification des interactions plante-sol par la stimulation des exsudats racinaires.
Le thé de compost
Jean-Charles Devilliers revient enfin pour présenter rapidement le thé de compost.
Le thé de compost est une infusion de compost de très grande qualité dans de l’eau aérée, afin d’apporter l’oxygène nécessaire aux micro-organismes aérobies. Il peut être produit dans des systèmes très simples, comme une poubelle équipée d’un aérateur d’aquarium, ou dans des dispositifs plus sophistiqués. Le compost peut être placé dans des sacs pour libérer les micro-organismes, les métabolites et l’humus liquide qu’il contient.
Un thé de compost de bonne qualité doit sentir bon. S’il sent mauvais, c’est que le processus est parti vers l’anaérobiose, ce qui n’est pas recherché ici.
Usages du thé de compost
Le thé de compost peut être utilisé :
- en enrobage de semences ;
- en pulvérisation sur les cultures ;
- en application sur le sol.
Selon Jean-Charles Devilliers, l’enrobage de semences avec thé de compost permet notamment de s’affranchir du traditionnel « bon contact terre-graine ». La plante n’a plus besoin d’attendre de capter les bons micro-organismes du sol pour enclencher sa germination : ils lui sont déjà fournis.
Il présente ainsi des exemples de semis directs sous couvert végétal avec levées homogènes, peu d’adventices, et des plantes dynamiques et saines.
En pulvérisation foliaire, le thé de compost recouvre les feuilles d’un biofilm microbien qui limite l’installation des champignons pathogènes en occupant la surface et en consommant les ressources dont ceux-ci ont besoin.
Une vision intégrée des microbiologies du sol
La conclusion implicite de l’ensemble des interventions est qu’un bon sol fonctionne grâce à une combinaison de microbiologies aérobies et anaérobies. Pour Jean-Charles Devilliers, les micro-organismes aérobies consomment l’oxygène que les anaérobies détestent, et cette complémentarité permet d’installer des synergies très efficaces.
Les systèmes présentés s’appuient sur :
- la diversité végétale ;
- la couverture permanente du sol ;
- la stimulation des exsudats racinaires ;
- l’inoculation microbienne des semences, du sol ou du feuillage ;
- la réduction des intrants chimiques ;
- la recherche d’une autonomie biologique du système.
Dans ces approches, la rotation n’est plus pensée seulement à l’échelle de quelques cultures commerciales, mais à l’échelle de l’ensemble des plantes produites dans l’année, y compris les couverts multiespèces. La diversité végétale devient alors un levier central pour nourrir en continu la vie du sol.
Conclusion
La rencontre autour du plan MARVAL est présentée, dans les derniers témoignages, comme un moment particulièrement riche, tant par la qualité des intervenants que par la mise en relation de disciplines différentes. Plusieurs participants insistent sur le caractère exceptionnel du fait de réunir en un même lieu des personnes de très haut niveau, capables non seulement d’échanger, mais aussi de travailler ensemble.
L’objectif initial, faire se rencontrer différentes « chapelles », créer du dialogue interdisciplinaire et construire des outils communs pour la régénération des sols, est considéré comme atteint.
Ce qui ressort de l’ensemble des interventions, c’est une même conviction : la régénération des sols passe par la réintégration du vivant invisible, par des techniques simples et accessibles, et par la capacité à articuler pratiques de terrain, observations agronomiques et compréhension scientifique.