Lucien SEGUY - 50 ans de semis direct sous couvert végétal

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Dans cette conférence, l’agronome Lucien Séguy retrace 50 ans d’expériences sur le semis direct sous couvert végétal, en s’appuyant sur de nombreux exemples au Brésil, en Afrique, au Canada et en France. Il montre comment le travail du sol et les monocultures dégradent rapidement la matière organique, favorisent l’érosion, le compactage, les maladies et l’augmentation des intrants. À l’inverse, il défend des systèmes fondés sur le biomimétisme : couverture végétale permanente, associations de plantes, forte production de biomasse et vie biologique des sols. Selon lui, ces pratiques permettent de restaurer la fertilité, stocker du carbone, limiter fortement les herbicides, engrais et fongicides, tout en maintenant de hauts rendements. Il insiste aussi sur l’intérêt des couverts vivants, notamment en agriculture biologique sans labour, et plaide pour une agronomie systémique inspirée du fonctionnement naturel des écosystèmes.

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Résumé
Dans cette conférence, l’agronome Lucien Séguy retrace 50 ans d’expériences sur le semis direct sous couvert végétal, en s’appuyant sur de nombreux exemples au Brésil, en Afrique, au Canada et en France. Il montre comment le travail du sol et les monocultures dégradent rapidement la matière organique, favorisent l’érosion, le compactage, les maladies et l’augmentation des intrants. À l’inverse, il défend des systèmes fondés sur le biomimétisme : couverture végétale permanente, associations de plantes, forte production de biomasse et vie biologique des sols. Selon lui, ces pratiques permettent de restaurer la fertilité, stocker du carbone, limiter fortement les herbicides, engrais et fongicides, tout en maintenant de hauts rendements. Il insiste aussi sur l’intérêt des couverts vivants, notamment en agriculture biologique sans labour, et plaide pour une agronomie systémique inspirée du fonctionnement naturel des écosystèmes.

Conférence filmée dans le cadre de la journée "Couverts végétaux", à Auch le 12 décembre 2014, organisé par Arbre et Paysage 32, le Gabb 32, l'Association Française d'Agroforesterie, dans le cadre du programme Agr'eau...


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Introduction

Lucien Séguy commence par saluer l’assemblée et remercier les organisateurs de lui donner l’opportunité d’intervenir. Il souligne d’emblée que le temps qui lui est accordé est à la fois long et très court au regard de l’ampleur du sujet. Son propos se veut à la fois libre, direct et fondé sur une longue expérience de terrain.

Il annonce vouloir montrer que les systèmes de semis direct sous couvert végétal permettent non seulement de produire, mais aussi de protéger et même de restaurer les sols, la qualité de l’eau et l’environnement. Il résume cela par une formule imagée : quelles que soient les eaux qui arrivent au sol, le système est capable de les « nettoyer ».

Il précise aussi qu’il parlera souvent à la première personne, mais que ce « je » renvoie en réalité à un travail collectif mené avec de très nombreux collègues, agriculteurs, chercheurs, techniciens et partenaires, notamment au Brésil. Il cite en particulier Serge Bouzinac, son compagnon de travail depuis quarante ans.

Une intervention en deux parties

Lucien Séguy explique qu’il va structurer son intervention en deux grandes parties :

  • une première partie consacrée au Brésil et plus largement aux zones tropicales humides ;
  • une seconde partie consacrée aux milieux tempérés, donc plus proches des conditions françaises.

S’il commence par les tropiques, c’est parce que, selon lui, tout y va beaucoup plus vite : les dégradations y sont fulgurantes, mais les restaurations peuvent l’être aussi. Ces milieux permettent donc de voir de manière amplifiée et accélérée des mécanismes qui existent également dans les zones tempérées.

Pourquoi commencer par les tropiques

Dans les zones tropicales humides, les contraintes sont extrêmes :

  • pluies très violentes ;
  • sols souvent pauvres chimiquement ;
  • minéralisation très rapide de la matière organique ;
  • érosion rapide ;
  • compactage et asphyxie ;
  • fragilité biologique et chimique des sols.

Lucien Séguy insiste sur le fait que, là-bas, on peut perdre un sol « en cinq minutes ». Il évoque des pluies de 150 mm en 45 minutes, des sols ferrallitiques très pauvres, et des situations où, au début des années 1980, certains territoires comme le Mato Grosso étaient impraticables. Quelques décennies plus tard, ils sont devenus des régions agricoles majeures.

Le Brésil comme laboratoire à grande échelle

Lucien Séguy rappelle la montée en puissance spectaculaire de l’agriculture brésilienne. Il cite plusieurs ordres de grandeur :

  • plus de 200 millions d’habitants ;
  • plus de 200 millions de têtes de bétail ;
  • environ 200 millions de tonnes de grains ;
  • une place mondiale majeure dans l’agronégoce ;
  • environ 68 millions d’hectares cultivés ;
  • plus de 30 millions d’hectares annoncés en semis direct ;
  • environ 37 millions d’hectares en OGM.

Mais il met immédiatement en garde : pour lui, on appelle trop souvent « semis direct » des systèmes très différents. Il refuse de mélanger sous un même mot des techniques qui n’ont ni les mêmes performances agronomiques, ni les mêmes effets sur la fertilité, ni les mêmes impacts environnementaux. Il demande donc qu’on distingue clairement le véritable semis direct sous couverture végétale permanente des formes dégradées ou incomplètes.

Une critique de la confusion autour du semis direct

Pour Lucien Séguy, le mot « semis direct » est devenu une sorte de « poubelle » dans laquelle on mélange tout. Il affirme qu’il faut appeler un chat un chat. Semer sans labour dans des résidus de culture ne suffit pas à faire un système performant. Le cœur du système, pour lui, repose sur trois piliers :

  • absence de travail du sol ;
  • couverture végétale permanente ;
  • associations et successions végétales diversifiées et multifonctionnelles.

Sans cela, on ne bénéficie ni des mêmes effets sur le sol, ni des mêmes gains de fertilité, ni des mêmes niveaux de protection de l’eau.

Les tropiques comme préfiguration de ce qui nous attend

Selon Lucien Séguy, les pays tropicaux montrent de façon brutale ce qui attend aussi les agricultures tempérées si elles continuent à dégrader les sols. La différence est seulement une question d’échelle de temps. Là-bas, les processus sont plus rapides, mais les mêmes logiques sont à l’œuvre partout :

  • perte de matière organique ;
  • compactage ;
  • asphyxie ;
  • baisse de fertilité ;
  • déséquilibres biologiques ;
  • apparition de maladies ;
  • dépendance croissante aux intrants.

Une ambition : montrer des solutions concrètes

Lucien Séguy annonce qu’il ne veut pas s’attarder sur des séries interminables de graphiques, même s’il dit disposer de centaines de diapositives, de livres et de références bibliographiques. Son objectif est surtout de montrer :

  • les bases théoriques et pratiques du semis direct sous couvert végétal ;
  • les effets sur les sols ;
  • les effets sur les cultures ;
  • les effets sur la productivité ;
  • les effets sur l’environnement ;
  • la possibilité de transférer ces principes à d’autres contextes, y compris en climat tempéré et en agriculture biologique.

Une ouverture vers l’agriculture biologique

Dès l’introduction, Lucien Séguy s’adresse aussi aux agriculteurs biologiques présents dans la salle. Il affirme qu’il existe selon lui des convergences fortes entre ses approches et les préoccupations du bio.

Il annonce qu’il évoquera fréquemment la question du bio et va jusqu’à dire qu’à ses yeux, faire du bio sans labour n’est pas un objectif inaccessible. Il reconnaît que cette affirmation peut paraître provocatrice, mais il indique travailler depuis des décennies sur ces questions et se dit prêt à échanger, accompagner et montrer des exemples concrets.

Une parole fondée sur une culture paysanne

Lucien Séguy insiste sur ses origines agricoles. Il rappelle qu’il est issu d’une petite agriculture polyculture-élevage et qu’il a appris très jeune les gestes paysans. Il veut ainsi se présenter non comme un théoricien éloigné du terrain, mais comme quelqu’un qui connaît intimement le travail agricole.

Cela lui permet de dire aux agriculteurs présents qu’ils peuvent lui parler librement : il se considère comme l’un des leurs.

Humilité devant la nature

Malgré un ton parfois offensif, Lucien Séguy affirme que son véritable maître est la nature. Il insiste sur le fait que c’est elle qui lui a appris l’essentiel. Il cite une idée qu’il juge fondamentale : dans une pelletée de terre d’un sol riche, il y a plus d’êtres vivants que sur l’ensemble de la planète, et pourtant on connaît encore très mal le sol.

Il rappelle aussi une formule de Jean Giono, qui dès 1929 parlait du sol comme d’une créature vivante. Pour Lucien Séguy, cette intuition est essentielle : on ne peut pas comprendre l’agriculture sans considérer le sol comme un organisme vivant complexe.

Le problème central : la destruction des sols

Avant d’entrer dans les solutions, Lucien Séguy montre des exemples de dégradation observés dans différents pays.

Destruction par l’érosion visible

Il évoque successivement :

  • le Brésil ;
  • Madagascar ;
  • le Laos ;
  • le Cameroun ;
  • la Tunisie ;
  • le Canada ;
  • la France.

Dans chacun de ces contextes, il montre que les sols peuvent être gravement dégradés :

  • ravinement ;
  • érosion hydrique ;
  • érosion éolienne ;
  • exportation de la terre fine ;
  • destruction des rizières en aval ;
  • transport massif de sédiments.

Il insiste sur le caractère parfois spectaculaire de ces dégradations, par exemple au Laos, où des pentes cultivées à la charrue provoquent des pertes très fortes, ou en Tunisie, où quelques heures suffisent à creuser des ravines majeures.

Destruction par l’érosion invisible

Mais il insiste encore plus sur ce qu’il appelle l’érosion « qui ne se voit pas » :

  • perte de matière organique ;
  • dégradation chimique ;
  • appauvrissement progressif ;
  • baisse de la fertilité biologique ;
  • dérèglements insidieux.

Il montre, à partir d’exemples amazoniens, qu’un sol peut rester plat, sans ravines ni ruissellements visibles, tout en perdant en quelques années une part considérable de sa matière organique sous l’effet du travail du sol et de l’oxydation.

Pour lui, cette perte invisible est l’un des grands drames de l’agriculture moderne.

Compactage, asphyxie et maladies

Lucien Séguy décrit également des profils de sol dégradés par les outils et le trafic :

  • augmentation de la densité apparente ;
  • semelles de labour ;
  • blocage racinaire ;
  • confinement des réserves nutritives ;
  • asphyxie du système racinaire.

Il montre que, dans ces conditions, même des plantes puissantes comme le coton ou le soja ne peuvent plus explorer le profil. Cela réduit l’accès à l’eau et aux nutriments et favorise ensuite l’apparition de maladies, du fait de la disparition de la matière organique et des déséquilibres biologiques.

Le diagnostic global

À ce stade de l’exposé, le constat posé par Lucien Séguy est clair :

  • les sols sont la base de tout ;
  • ils sont détruits par le travail du sol, la monoculture et les simplifications excessives ;
  • cette destruction est parfois visible, mais souvent invisible ;
  • elle entraîne une dépendance croissante aux intrants ;
  • elle fragilise la production et l’environnement.

C’est sur cette base qu’il introduit ensuite les fondements du semis direct sous couvert végétal, qu’il présente comme une imitation raisonnée du fonctionnement de la nature.