Gestion des adventices par l'utilisation de couvert permanent
Dans le cadre du projet “Sol couvert”, Ver de Terre Production et un groupe d’étudiants de UniLaSalle Rouen s’est intéressé aux effets des couverts permanents en grandes cultures sur la gestion des adventices. En effet, la maîtrise des adventices constitue un levier central dans le défi de transition agroécologique. L’étude a été réalisée avec l’aide de Fabienne et Guy-Marie Monville, associés de l’EARL de la Gourmette, située à Envronville sur le plateau du Pays de Caux en Seine Maritime. Un couvert permanent de luzerne a été implanté et accueille cette année un méteill. L’objectif est d’identifier les effets directs de cette pratique sur la gestion des adventices ainsi que ses co-bénéfices agronomiques, économiques et environnementaux.
Présentation de l’exploitation
EARL de la Gourmette
Associés : Fabienne MONVILLE & Guy Marie MONVILLE
Localisation : Envronville – Seine-Maritime (76)
SAU : 210 ha dont 27 ha de prairie
Main-d’œuvre : 3 UTH
Système : Polyculture élevage
Atelier bovin : 40 génisses Blonde d’Aquitaine
Objectif : 50 vêlages/an pour engraissement d’ici 5 ans
Transition d’un atelier laitier à un atelier viande en 2024-2025.
Engagements auxquels participe l’exploitant :
- Label Bas Carbone
- GIEE Sol en Caux
- Comité de pilotage du bassin versant d’Héricourt-en-Caux
Contexte pédoclimatique
Sol : limon profond avec 10 à 15 % d’argile
PH : 6,5 à 7
Matière organique : environ 2 %
Caractéristiques du sol :
- Sol non battant
- Absence de cailloux
- Bonne fertilité naturelle
Ces sols sont faciles à travailler mais sensibles à l’érosion sur certaines parcelles en pente en raison de la présence d’un bassin versant.
Assolement

L’assolement est relativement flexible et s’adapte aux conditions climatiques et aux opportunités agronomiques. Les têtes de rotation sont la betterave et le lin. Ces cultures doivent être espacées de 6 à 8 ans. Le système comprend 50 % de cultures de printemps et 50 % de céréales.
Cultures: blé, maïs, betterave, lin, orge d’hiver, pois, luzerne, colza, féverole, méteil
Motivations
Certaines parcelles sont situées en coteaux, ce qui entraîne des phénomènes d’érosion importants.
Pour limiter ce risque, plusieurs changements ont été mis en place :
- Arrêt du labour sur l’ensemble des parcelles depuis 10 ans
- Développement du semis direct depuis 3 ans
- Couverture permanente des sols (2 ha)
L’exploitation est également située en zone sensible aux nitrates, en raison de la proximité du captage d’Héricourt-en-Caux. La législation impose des contraintes aux agriculteurs ayant des terres agricoles classées en zone vulnérable aux nitrates afin de réduire la pollution aux nitrates des eaux dans les sols. Les principales contraintes concernent les fertilisants organiques et minéraux : période d’interdiction d’épandage (météo à risque), limitation des apports (170 kg/ha/an d’azote provenant des effluents d’élevage), capacité minimale de stockage des effluents d’élevage, distances d’épandage vis‑à‑vis des cours d’eau et bandes enherbées obligatoires (≥ 5 m). Il est aussi obligatoire de couvrir les sols en automne et hiver pour limiter le lessivage.
Maintenir un sol couvert permet donc également de :
- Limiter les pertes d’azote
- Améliorer la qualité de l’eau et la structure du sol
Les couverts végétaux sont systématiques en hiver sur l’ensemble des parcelles, l’ensemble des couverts est multi variétal mais varie selon les objectifs de l’agriculteur. Les espèces utilisées sont l’avoine brésilienne, avoine de printemps, moutarde (1kg/ha max), phacélie, féverole, lupin bleu, trèfle incarnat, radis. Selon les situations, certains couverts sont implantés avant ou pendant la récolte afin d’allonger leur période de croissance.
Les opportunités rencontrées
Guy-Marie Monville utilise depuis plus de 25 ans la luzerne dans son système. Cette culture a pour objectif principal de produire de la surface fourragère afin de limiter les achats d’aliments extérieurs et gagner en autonomie protéique.
En 2022, il implante 2 ha de luzerne sur une parcelle de 5ha qu’il sépare en deux. Cette luzerne est exploitée en fourrage pour ses bovins avec 4 à 5 fauches par an. Arrivée en dernière année (4 ans), la luzerne commence à se dégrader (trous dans le couvert). Plutôt que de la détruire, il décide de la tirer jusqu’au bout en testant le couvert permanent. Il décide d’implanter en semis direct un méteil dans la luzerne en place. Guy fait déjà du semis direct de blé sous couvert et est satisfait du résultat.
Deux raisons principales expliquent ce choix :
- Valoriser un excédent de semences de méteil pour produire du fourrage destiné aux bovins
- Prolonger la durée de vie de la luzerne en comblant les trous du couvert
Pour renforcer ce système, il a rajouté du trèfle violet, afin d’améliorer la couverture du sol et compléter les zones dégarnies.
L’objectif global est de maintenir un couvert fonctionnel jusqu’à sa destruction en septembre/octobre 2026 tout en produisant un maximum de biomasse. Il est déconseillé d’associer seulement de la luzerne avec de l’avoine, car cela retarderait la première coupe de luzerne jusqu’au mois de septembre. Il pourra obtenir seulement deux à trois coupes dans l’année en raison de la concurrence.

Luzerne

Type de sol : limono-argileux profond
PH : 6,5 – 7
Matière organique : environ 2 %
Historique de la parcelle : rotation grandes cultures avec couverts systématiques
Semis
Date de semis : septembre 2022
Préparation du sol: déchaumeur rotatif intégré au semoir
Technique : semis direct
Densité : 30 kg/ha mélange de trois luzerne acheté chez VitalConcept "Mix Luzerne"
Matériel : semoir simplifié Sky Maxidrill (ETA)
Coût : 70 €/ha
La luzerne étant une petite graine, toute contrainte à la levée peut entraîner un échec définitif.
Conditions de réussite :
- Sol réchauffé (éviter les semis trop précoces)
- Vigilance face aux ravageurs (altises, sitones)
- Éviter l’apport d’azote avant l’implantation pour ne pas inhiber le développement des nodosités
Ajout Roundup pour propre à l'implantation et 1 insecticide puis 1 traitement graminée sur 3 ans
Traitements & Fertilisation
À l’implantation:
- Roundup
- 1 insecticide: cyperméthrine
- 1 traitement graminée sur 3 ans
- Ecume de sucrerie : 7 t/ha
- Fumier : 30 t/ha (10 t/an)
Apport annuel :
- Chlorure d’ammonium : 100 kg/ha (au printemps)
- Kieserite : 100 kg/ha
En 2025, Guy a décidé de doubler les apports de chlorure en raison de l’absence de digestat, l’épandage ayant été rendu impossible par des contraintes de portance liées à des conditions trop humides.
- (Abin, Aléoptinel) : 3 L/ha (après la première fauche)
- Bore : 2 L/ha (essentiel)
Les biostimulants foliaires favorisent une cicatrisation rapide et relancent la croissance de la luzerne rapidement.
Gestion du couvert
Nombre de fauches : 4 à 5 maximum par an
Rendement: 15-18 tMS/ha/ année toutes fauches comprises
Valorisation : enrubannage
Travaux réalisés par ETA
Matériel utilisé
- Faucheuse (le matin)
- Andaineur
- Enrubanneuse deux jours après la fauche
L’enrubannage est plus adapté que l’ensilage pour la luzerne car il permet une meilleure conservation de la qualité.
Méteil dans la luzerne

Semis
Date de semis : 06/10/2025 sans destruction au préalable de la luzerne, ni travail du sol
Technique : semis direct
Matériel : semoir simplifié Sky Maxidrill (ETA)
Composition (semences achetées) : seigle, pois fourrager, vesce, trèfle incarnat, avoine, complété avec du trèfle violet annuel
Fertilisation
- Fumier : 10 t/ha avant l’implantation du méteil
- Herbicide FolyR: 0,6 L/ha (antigraminées et dicotylédones)
Récolte
D’après les projections réalisées à partir d’une parcelle témoin, la récolte d’un méteil sur une parcelle conduite en isolé a permis d’obtenir environ 15 bottes par hectare, avec un poids moyen de 800 kg par botte. Cela correspond à une production brute de l’ordre de 12 tonnes par hectare. En considérant un taux de matière sèche de 60 %, et en tenant compte des conditions spécifiques de notre parcelle en couvert permanent, le rendement estimé serait d’environ 6 tonnes de matière sèche par hectare.
Après la récolte du méteil (15/04/26) en ensilage, la luzerne reprend naturellement le dessus.
Résultats observés
Gestion des adventices
Les observations de terrain montrent :
- Une pression adventice faible sur les premières années
- Une forte concurrence exercée par la luzerne (“parcelle propre”)
- Un développement des graminées en fin de cycle lorsque la luzerne est affaiblie
- Le pâturin est l’adventice principale, ce qui s'explique par la localisation géographique.
Avec ces observations, les exploitants estiment qu’il n’est pas nécessaire de recourir à des herbicides sur la parcelle. Un traitement a toutefois été réalisé avant l’implantation du méteil, à un moment où la luzerne commençait à faiblir et où les graminées se développaient afin de limiter la concurrence et de sécuriser l’installation du méteil.
Comparé à des parcelles classiques, la couverture permanente de la luzerne limite l’installation d’adventices grâce à :
- Une couverture rapide et dense
- La compétition pour la lumière qui empêche le ray-grass de lever
- La compétition pour les nutriments
La fauche constitue un levier majeur pour détruire les adventices avant leur montée à graines, régulant le salissement et limitant leur reproduction.
Effets agronomiques
La racine pivot de la luzerne peut atteindre jusqu'à un mètre de profondeur, améliorant ainsi la structure du sol, sa porosité, sa portance, ainsi que l’implantation d’une culture associée en semis direct. Sur le plan de l’activité biologique, la luzerne stimule la vie du sol et favorise la production de biomasse racinaire. La présence de légumineuses contribue également à :
- La fixation biologique de l’azote
- La réduction des besoins en azote minéral, estimée entre 20 et 30 %, soit environ 300 unités d’azote sur 3 ans.
Effets agronomiques sur la culture suivante (ici le blé)
Le choix de la luzerne comme couvert permanent présente également des intérêts agronomiques pour la culture suivante. Après six années de couverts permanents de luzerne, Guy a choisi de regrouper sa parcelle initialement divisée en deux (5 ha séparés entre culture de rente et couvert permanent de luzerne) afin d’y implanter un blé. Sur la partie en couvert permanent de luzerne, le blé est implanté en semis direct, un itinéraire qu’il pratique depuis plusieurs années.
Observations :
- Bon comportement du blé après luzerne
- Aucun impact négatif sur le rendement observé (+5% en moyenne)
- Le blé bénéficie et de la structure créée par la luzerne, les racines suivant les anciennes galeries
- Le blé bénéficie également de l’effet reliquat laissé par la luzerne
- Une légère baisse possible du taux de protéines : 9,5–10 % au lieu de 10–11 %. Des essais sont en cours pour déterminer si un apport d’urée peut compenser ce déficit.
Après un méteil/luzerne, le blé recevra un itinéraire technique assez similaire à celui habituellement pratiqué. Un passage de glyphosate (type Roundup) sera réalisé avant le semis afin de maîtriser le couvert en place. Au semis, un traitement herbicide de prélevée à base de Défi et Battle sera appliqué. Au printemps, un désherbage de rattrapage avec Archipel est prévu, complété si nécessaire par un passage d’Aliestaran pour cibler les vivaces et dicotylédones problématiques telles que le chardon, le rumex et le gaillet. Néanmoins, le programme sera ajusté en tenant compte d’une réduction des intrants, avec une application à demi-dose du régulateur de croissance (Medax Top) ainsi qu’une adaptation du programme fongicide. La protection reposera sur trois interventions fongicides avec un application à demi-dose.
Effets économiques
Coût d’implantation :
- Semis direct : 70 €/ha
- Semis classique avec labour : environ 140 €/ha
Valorisation fourragère :
- Production moyenne : 15-18 tMS/ha/an
- Production moyenne estimée pour une coupe luzerne/méteil = 3-4 tMS/ha/fauche
- Protéines : ~17 %
- Équivalent protéique : 1 ha permet d’économiser 4 t de protéines concentrées
Cette valorisation limite l’achat de fourrage extérieur et réduit significativement les charges opérationnelles, notamment les achats de tourteaux. Guy-Marie réalise ainsi une économie estimée à ~500 kg de protéines non achetées et un gain de 3 000 €/an, avec revalorisation directe sur l’exploitation.
Consommation de carburant :
- Semis : ~10 L/ha
- Fauche : ~20 L/ha
- Autres travaux : 4–5 L/ha
Limites et perspectives de la pratique
Certaines contraintes sont à prendre en compte. En effet, la gestion technique est plus complexe. Implanter une culture dans un couvert permanent nécessite une bonne maîtrise du semis direct. La luzerne peut également concurrencer la culture suivante si sa gestion n’est pas adaptée, et inversement.
Cette pratique est actuellement en phase de test sur l’exploitation de M. et Mme Monville. Des améliorations sont possibles, tant sur la gestion de la luzerne que sur celle du méteil implanté. Il s’agit du premier couvert permanent réalisé sur l’exploitation. L’objectif initial n’était pas d’y associer une culture de rente, mais M. Monville a su saisir l’opportunité lorsqu’elle s’est présentée. Cette démarche permet de nourrir l’atelier allaitant tout en limitant les risques économiques liés à un échec potentiel. Elle constitue une base pour poursuivre le développement de ce type de couvert sur le long terme et pourrait évoluer vers une production croisée plus performante.
Les couverts permanents restent encore peu documentés dans les grandes cultures. La principale motivation n’est pas liée à la gestion du salissement parcellaire ou à l’amélioration de la structure du sol, mais à la production de fourrage. Les co-bénéfices agronomiques, économiques et environnementaux sont des avantages secondaires obtenus grâce à ce choix. Cette approche constitue donc un terrain d’expérimentation sécurisé, permettant de tester la faisabilité des couverts permanents tout en assurant une production utile pour l’exploitation.
Ainsi, nous conseillons aux systèmes d’élevage le couvert permanent de luzerne associé à un méteil, qui peut contribuer à renforcer l’autonomie fourragère et à réduire les achats d’aliments. Une fois bien implantée, la luzerne assure une forte concurrence vis-à-vis des adventices grâce à sa couverture du sol, ce qui limite naturellement leur développement. La gestion par la fauche joue également un rôle clé en régulant la dynamique du couvert et en permettant au méteil de s’exprimer à son tour, chacun occupant ainsi son créneau de croissance. La réussite de ce système repose en grande partie sur une bonne maîtrise technique, d’abord lors de l’implantation de la luzerne en semis direct, puis lors du semis du méteil dans le couvert en place. Il est donc conseillé de commencer sur de petites surfaces et d’adapter progressivement la conduite en fonction des résultats observés.