Symbioses au service de la production, par Hervé Coves

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Dans cette conférence, Hervé Covès montre comment les symbioses peuvent soutenir durablement la production viticole. En s’appuyant sur les mycorhizes, il rappelle que la vigne vit en association étroite avec une grande diversité de champignons et de micro-organismes, essentiels à la circulation de l’eau, des nutriments et de l’information dans le sol. Il souligne aussi l’importance des plantes compagnes de la vigne — ronce, cornouiller sanguin, aubépine, clématite, lierre, prunellier, orme — qui participent à des coopérations écologiques précieuses, en favorisant auxiliaires, biodiversité et résilience. Hervé Covès insiste enfin sur le rôle des paysages vivants : vieux arbres, zones humides, haies, reliefs et agroforesterie peuvent améliorer les échanges biologiques et même favoriser la condensation de l’eau. Une invitation à repenser le vignoble comme un écosystème complexe, coopératif et fertile, plutôt qu’un simple espace de production.

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Résumé
Dans cette conférence, Hervé Covès montre comment les symbioses peuvent soutenir durablement la production viticole. En s’appuyant sur les mycorhizes, il rappelle que la vigne vit en association étroite avec une grande diversité de champignons et de micro-organismes, essentiels à la circulation de l’eau, des nutriments et de l’information dans le sol. Il souligne aussi l’importance des plantes compagnes de la vigne — ronce, cornouiller sanguin, aubépine, clématite, lierre, prunellier, orme — qui participent à des coopérations écologiques précieuses, en favorisant auxiliaires, biodiversité et résilience. Hervé Covès insiste enfin sur le rôle des paysages vivants : vieux arbres, zones humides, haies, reliefs et agroforesterie peuvent améliorer les échanges biologiques et même favoriser la condensation de l’eau. Une invitation à repenser le vignoble comme un écosystème complexe, coopératif et fertile, plutôt qu’un simple espace de production.

Et si les symbioses pouvaient se dérouler sous nos pieds, en viticulture ? C'est ce que va nous raconter Hervé !


Introduction

Pour débuter son intervention, Hervé Covès montre un court film tourné le dimanche matin précédent, à propos d’une comète visible dans le ciel. Cette entrée en matière lui sert surtout à attirer l’attention sur un autre phénomène : des nuages lenticulaires, qui paraissent immobiles alors même que l’air circule.

Il explique que ces nuages se forment dans des zones précises de condensation, liées à des différences locales de température provoquées par le bilan radiatif du sol. L’air arrive, rencontre une zone un peu plus froide, l’eau se condense, le nuage apparaît ; puis, lorsque les conditions changent, l’eau se réévapore et le nuage disparaît. Ainsi, dans un courant d’air, l’eau peut se condenser en un point précis si les conditions thermiques sont réunies.

Cette idée sert de point de départ à toute l’intervention : dans un milieu vivant, il existe des endroits particuliers où des processus essentiels se produisent, alors même que tout semble mobile. Cette logique vaut aussi pour les sols, les racines, les champignons, l’eau et les paysages agricoles.

Symbioses et coopération dans la vigne

Le sujet de l’intervention est celui des symbioses et de la coopération. Hervé Covès reprend certains éléments déjà évoqués par Marc-André, mais les développe à partir de son principal domaine d’étude : les mycorhizes et les champignons mycorhiziens.

Le premier point qu’il veut mettre en avant est la très grande porosité du système racinaire de la vigne. De la même façon qu’il existe de nombreuses bactéries dans les feuilles, il existe de nombreux champignons dans les racines. Ces champignons sont de natures très diverses.

À partir d’analyses réalisées sur de courts tronçons de racines de vigne, il indique qu’on a trouvé en moyenne 54 champignons présents dans seulement 4 mm de racine. Parmi eux, on trouve :

  • des champignons pathogènes ;
  • beaucoup de champignons mycorhiziens ;
  • d’autres champignons endophytes, présents à l’intérieur des tissus, dont le rôle reste encore mal connu.

Cette diversité montre que la racine de vigne est un milieu habité, traversé, partagé, et non un simple organe isolé.

L’intimité entre racines et champignons

Hervé Covès insiste sur le degré d’intimité entre la racine et les champignons mycorhiziens. Ceux-ci pénètrent dans les racines et colonisent les tissus autour du cylindre central, c’est-à-dire la zone en lien avec les flux internes de la plante. Ils y stockent aussi des nutriments.

Il souligne un point marquant : jusqu’à 50 % de la biomasse d’une racine peut être constituée de champignons. Cela signifie qu’une racine n’est pas seulement de la plante ; elle est, pour moitié, du champignon.

Il évoque notamment les glomus et leurs vésicules. Ces vésicules sont des structures de stockage. Lorsqu’un champignon s’y installe, cela signifie qu’il se sent suffisamment protégé dans la racine pour y déposer ses réserves énergétiques. Autrement dit, la racine devient aussi un lieu de stockage pour le champignon.

Lorsque le champignon meurt, ces réserves deviennent disponibles pour la plante hôte. Cela peut donner, de manière transitoire, l’impression que la plante fonctionne mieux sans champignon, alors qu’elle consomme simplement les réserves accumulées auparavant par celui-ci. Hervé Covès signale que certaines études vont déjà dans ce sens, mais que cet effet n’est que temporaire.

Des champignons inattendus dans les racines

Parmi les résultats qui l’ont surpris, Hervé Covès mentionne la présence, à l’intérieur des racines de vigne, de champignons coprophages du genre Preussia. Ces champignons sont normalement connus pour dégrader les excréments animaux à la surface du sol.

Leur présence dans les racines a d’abord fait penser à un problème de nettoyage des échantillons. Les analyses ont donc été refaites avec précaution, mais le résultat a été confirmé : ces champignons étaient bien présents à l’intérieur des racines.

Pour Hervé Covès, cela montre que l’intérieur de la plante reflète aussi la qualité de ce qui se passe à l’extérieur. L’environnement créé autour de la vigne influence fortement le type de relations biologiques et physiologiques que la plante peut entretenir.

Le réseau mycélien et l’hyperfluidité du sol

Hervé Covès présente ensuite le réseau mycélien des champignons, notamment celui des champignons décomposeurs du bois. Autour des filaments mycéliens existe une zone hydratée, un halo flou, qui fait pleinement partie du champignon. C’est dans cette zone extérieure que le champignon digère son environnement.

Il compare cela à l’appareil digestif humain : chez l’humain, la digestion se fait à l’intérieur ; chez le champignon, elle se fait à l’extérieur, dans cette zone hydratée.

Or cette zone présente une propriété remarquable : elle est en situation d’hyperfluidité. Cela signifie qu’elle oppose très peu de résistance au déplacement de petites bactéries, qui peuvent y circuler très rapidement, jusqu’à 2 mètres par heure.

Cette observation change la manière de voir le sol. Le sol n’est pas un milieu figé : c’est un milieu mouvant, fluide, dans lequel beaucoup de choses circulent très vite. Lorsqu’une fonctionnalité émerge à un endroit précis — par exemple à partir de feuilles mortes, d’une ressource organique ou d’une pathologie — elle peut se diffuser :

  • à l’intérieur des réseaux mycorhiziens ;
  • mais aussi à l’extérieur, dans ces zones d’hyperfluidité, parfois encore plus rapidement.

L’intégrité du réseau mycorhizien devient alors essentielle. Dans des milieux souvent arides ou pauvres, comme ceux où pousse fréquemment la vigne, le peu de ressources disponibles doit pouvoir circuler. Sans ces réseaux, phosphore, azote et informations ne se répartissent pas correctement, et l’on compense alors par des intrants. Avec eux, le vignoble peut au contraire développer des solutions et se les échanger à l’échelle du vivant.

Les plantes compagnes de la vigne sauvage

Hervé Covès se réfère à deux études sur les écosystèmes sauvages de Vitis vinifera subsp. sylvestris, l’ancêtre de la vigne cultivée :

  • une étude menée en France par Brice, à l’université de Nîmes ;
  • une étude suisse, plus ancienne, menée dans les années 2000.

Ces travaux ont permis d’identifier un synusie ou ensemble de plantes fréquemment associées à la vigne dans les milieux naturels. À partir d’environ 600 stations étudiées, certaines espèces ressortent particulièrement.

La ronce

La ronce arrive en tête. Hervé Covès aime insister sur ce point : si la ronce et la vigne vivent ensemble depuis très longtemps, c’est qu’elles ont sans doute appris à cohabiter, à développer des stratégies communes d’adaptation, de résistance et de coopération.

Le cornouiller sanguin

Le cornouiller sanguin est également très présent. Hervé Covès rappelle qu’autrefois, on détruisait volontiers ces arbustes dans les rangs, sans imaginer les liens d’intimité qu’ils pouvaient entretenir avec la vigne.

L’aubépine

L’aubépine est une autre plante importante, longtemps massivement éliminée dans les vignes et les vergers, pour diverses raisons sanitaires ou agronomiques. Hervé Covès regrette ces destructions. Selon lui, il existe des fonctionnalités communes entre la vigne et l’aubépine.

La clématite

La clématite a été évoquée avec prudence, notamment parce qu’elle peut héberger des cicadelles liées à la flavescence dorée. Hervé Covès reconnaît cette réalité, mais il souligne qu’on ne regarde pas assez l’autre côté du problème.

La clématite possède un système écologique particulier, notamment par son lien avec certains insectes et, indirectement, avec les chauves-souris. Elle pourrait ainsi contribuer à renforcer la présence de régulateurs biologiques. Pour lui, là où se manifeste un problème peut aussi apparaître la solution : si le problème ne s’exprime jamais, la solution ne peut pas émerger.

Le lierre

Le lierre lui paraît particulièrement intéressant. Sur le plan mycorhizien, il n’a pas forcément des liens très proches avec la vigne, mais il remplit une autre fonction majeure : il fleurit en hiver ou très tardivement, et produit du nectar à une période où peu d’autres plantes le font.

Il peut ainsi héberger de nombreux auxiliaires à l’état adulte, par exemple des chrysopes. Ces insectes passent l’hiver dans le lierre, s’y nourrissent dès les premiers rayons de soleil, puis restent à proximité. Si le lierre se trouve près de la vigne, ces auxiliaires sont immédiatement disponibles lorsque les premiers ravageurs apparaissent. S’il est trop loin, ils n’arrivent pas forcément jusqu’à la parcelle au sortir de l’hiver.

Le troène

Le troène est également cité parmi les plantes compagnes, notamment pour sa floraison printanière et sa présence en sous-bois.

Le prunellier

Le prunellier occupe une place centrale dans le raisonnement d’Hervé Covès. Lui et la vigne partagent environ 85 % de leurs champignons mycorhiziens. C’est un lien extrêmement fort.

Le prunellier démarre tôt au printemps, avant la vigne. Il photosynthétise et nourrit le sol plus tôt. Ainsi, lorsqu’une vigne se réveille à proximité d’un prunellier, elle bénéficie déjà d’un réseau mycorhizien actif.

En été, la situation devient encore plus intéressante. Le prunellier, comme d’autres arbres fruitiers à noyau, a souvent déjà terminé une grande partie de son cycle de fructification lorsque la vigne entre dans sa phase de forte demande. Le réseau commun peut alors profiter davantage à la vigne, au moment où elle en a le plus besoin, notamment pour alimenter la maturation des raisins.

L’orme

L’orme est aussi mentionné. Il démarre tôt au printemps et présente, dans le contexte actuel de graphiose, une particularité : il meurt souvent jeune ou reste sous une forme relativement naine, tout en rejetant régulièrement.

Pour Hervé Covès, cela peut paradoxalement en faire un bon compagnon : il entretient un réseau mycorhizien actif sans devenir un arbre trop encombrant ni demander un entretien excessif.

La vigne est née les pieds dans l’eau

Hervé Covès rappelle une idée qu’il juge fondamentale : la vigne est née au bord de l’eau, dans des milieux humides. Cela signifie que l’écosystème d’origine de la vigne contenait tout ce dont elle avait besoin pour se développer.

Il remarque qu’à proximité directe de l’eau, on observe souvent moins de problèmes sanitaires que dans certaines zones un peu plus éloignées, où l’humidité stagne différemment. Pour lui, les milieux aquatiques sont primordiaux : ils précèdent même la vie terrestre. Si un vignoble est complètement déconnecté d’un écosystème aquatique, cela peut poser problème pour la résilience et l’autonomie de la vigne.

Les vieux arbres comme réservoirs de biodiversité

Hervé Covès montre ensuite l’exemple d’un très vieux cèdre du sud-est de la France, âgé d’environ 2000 ans. Un tel arbre a traversé d’innombrables situations : chaud, froid, sécheresse, humidité, maladies, périodes favorables ou défavorables. S’il est toujours vivant, c’est qu’il a su construire, au fil du temps, des interactions efficaces avec une grande diversité d’êtres vivants.

Il cite une observation frappante : tous les cent ans, le nombre d’espèces d’insectes associées à un arbre augmente d’environ 30 %. Plus un arbre est vieux, plus il héberge de biodiversité.

De même, les vieux arbres possèdent des microbiotes beaucoup plus riches que les jeunes. Sur pommier, il indique avoir observé :

  • environ 6 champignons mycorhiziens sur un arbre conduit en conventionnel ;
  • une quarantaine dans un système biologique ;
  • jusqu’à 185 champignons différents sur un pommier de deux ans situé à proximité d’un très vieil arbre.

Pour lui, les vieux arbres sont donc de véritables outils biotechnologiques : ils offrent un accès à une immense collection de micro-organismes adaptés au milieu local.

Il précise toutefois que, si les systèmes d’exploitation ne permettent plus les connexions biologiques — notamment à cause d’apports excessifs d’engrais ou de la destruction des réseaux mycorhiziens —, cette richesse n’est plus transmise, et les plantes entrent en concurrence au lieu d’entrer en symbiose.

Le rôle des oiseaux migrateurs

Les micro-organismes associés aux arbres et aux paysages se renouvellent aussi en permanence par l’action des oiseaux, en particulier des oiseaux migrateurs. Ceux-ci suivent de grands axes de migration qui relient l’Europe à la bande intertropicale.

Hervé Covès évoque notamment l’Éthiopie comme un territoire remarquable, où se trouvent, sur de faibles distances altitudinales, une très grande diversité de climats, de plantes, de champignons et d’insectes, y compris des organismes proches de ceux que l’on rencontre en Europe.

Depuis le réchauffement climatique amorcé il y a plusieurs millénaires, les nouvelles espèces arrivent souvent du sud. Cela vaut aussi pour des micro-organismes potentiellement utiles, capables d’aider à répondre aux nouvelles contraintes : chaleur, ultraviolets, dégradation des sols.

D’où cette question : comment favoriser la venue des oiseaux chez nous, afin qu’ils enrichissent continuellement les écosystèmes locaux en micro-organismes et en potentialités nouvelles ?

La forme du paysage et la condensation

Hervé Covès revient alors au thème de départ : la condensation. Si un nuage apparaît à un endroit donné, c’est parce que cet endroit est plus froid. Il en va de même dans les paysages agricoles.

À partir d’images satellitaires et d’algorithmes de mesure, il montre qu’il existe dans certaines parcelles des zones où la condensation nocturne peut atteindre 2 à 4 mm, y compris à la fin de l’été, après des périodes sans pluie. Cela ne vient pas d’une précipitation classique, mais d’une condensation de l’humidité atmosphérique.

Paysages homogènes et paysages condensateurs

Dans un paysage très homogène, l’air circule sans obstacle. L’humidité est entraînée par le vent, et peu de condensation utile se produit localement.

En revanche, lorsqu’il existe des motifs paysagers complexes — ouvertures, clairières, haies, arbres, reliefs —, des vortex locaux se forment. L’air s’y ralentit, rencontre des zones plus froides, et l’eau se condense.

Le paysage peut alors devenir condensateur.

La condensation sur les éléments les plus froids

Cette eau se condense en priorité sur les surfaces les plus froides. Hervé Covès cite l’exemple du lierre, qui peut être de 5 à 8 °C plus froid que la feuille de vigne. Dans ce cas, l’humidité a davantage tendance à se condenser sur le lierre que sur la vigne.

Cette condensation se produit la nuit, à un moment où la plante ne transpire pas. Pourtant, certaines plantes sont capables d’absorber cette eau par leur surface foliaire. Une partie est stockée pour leurs propres besoins ; l’excédent peut ensuite être redistribué au réseau mycorhizien ou aux zones d’hyperfluidité.

La vigne voisine peut alors en bénéficier le jour suivant.

Ainsi, il devient possible d’imaginer des structures végétales plus froides que la vigne, capables :

  • de capter l’humidité de l’air ;
  • de limiter la condensation directe sur les feuilles de vigne ;
  • de redistribuer ensuite cette eau au sein de l’écosystème.

Pour Hervé Covès, cela ouvre la voie à un nouveau cycle local de l’eau, à l’échelle de quelques mètres, susceptible de fonctionner plusieurs fois dans une même nuit.

L’eau se cultive

Cette logique peut être appliquée à différentes échelles. Dans les paysages de forte pente, elle peut conduire à des aménagements en terrasses, avec des corridors et des décrochements où la vie circule et où l’eau se condense puis se redistribue. Hervé Covès montre l’exemple d’un vignoble autrichien, où la structure du paysage a été profondément retravaillée dans ce sens.

Là où le relief naturel manque, on peut aussi chercher à recréer des effets analogues grâce aux arbres et aux formes du parcellaire.

D’où cette idée forte, reprise au cours de l’intervention : l’eau se cultive. Face aux inquiétudes sur le manque d’eau et aux projets d’ouverture à l’irrigation dans certaines appellations, Hervé Covès suggère qu’il existe aussi des moyens d’agir très concrètement au sein même des parcelles, en travaillant les symbioses, les formes du paysage, les vieux arbres, les zones humides, les plantes compagnes et les réseaux vivants.

Conclusion

La conclusion de l’intervention est claire : la production ne peut pas être pensée seulement en termes d’intrants ou de techniques isolées. Elle doit être envisagée à partir des symbioses qui rendent possible la circulation de l’eau, des nutriments, des micro-organismes et des informations.

Dans cette perspective, la vigne n’est pas seule. Elle fait partie d’un ensemble vivant composé :

  • de champignons et de bactéries ;
  • de plantes compagnes ;
  • de vieux arbres ;
  • de zones humides ;
  • d’oiseaux ;
  • de paysages structurés pour faire circuler la vie et condenser l’eau.

Mettre les symbioses au service de la production, c’est donc restaurer ou favoriser ces coopérations pour rendre les vignobles plus autonomes, plus résilients et plus capables de faire émerger eux-mêmes des solutions.