Rencontres 2015 : Les plantes bioindicatrices - Miguel Neau
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Introduction
Miguel Neau est présenté comme une personne rencontrée lors d’une formation dans le sud-ouest sur les plantes bioindicatrices. Son intervention propose un autre regard sur les sols à travers les plantes, et plus largement sur les interactions entre le sol, la plante et l’écosystème agricole.
Il commence en remerciant le public pour sa présence et son enthousiasme, puis souligne qu’il souhaite conclure ces journées en créant des liens avec les différentes présentations qui ont eu lieu auparavant.
Remerciements à Gérard Ducerf
Miguel Neau tient à remercier particulièrement Gérard Ducerf, sans qui il ne serait pas présent pour expliquer cette approche.
Gérard Ducerf est présenté comme la personne à l’origine du concept de plantes bioindicatrices, qu’il a développé en travaillant sur ce sujet pendant environ trente ans. Miguel Neau explique avoir eu la chance de le rencontrer et de bien s’entendre avec lui. Il insiste sur le fait que son propre travail s’inscrit dans cette filiation.
L’interaction sol-plante dans l’écosystème agricole
L’exposé porte sur l’interaction sol-plante et sur la manière dont les plantes bioindicatrices permettent de comprendre les liens avec notre environnement.
Miguel Neau explique qu’il réfléchit à la ferme comme à un écosystème agricole. Son parcours, marqué par des études d’agronomie puis une spécialisation en agriculture durable, l’a amené à s’intéresser très tôt à l’agriculture biologique et à la biodynamie, avant de rencontrer Gérard Ducerf.
Cette approche consiste à observer les interactions présentes dans les fermes, et à utiliser les plantes comme révélateurs du fonctionnement de cet ensemble vivant.
Le lien de l’humain à l’écosystème agricole
Avant d’entrer dans le détail des plantes bioindicatrices, Miguel Neau souhaite parler du lien entre l’humain et l’écosystème agricole. Il distingue trois types de liens.
Le lien intuitif au vivant
Ce premier lien correspond à une relation spontanée et sensible avec le lieu. Il évoque ici la notion de « génie du lieu », c’est-à-dire le rapport intuitif que l’on peut avoir avec l’endroit où l’on vit.
Ce lien inclut :
- la biodiversité sauvage et cultivée ;
- le visible et l’invisible ;
- ce que l’on perçoit directement, comme un sol qui gonfle au printemps ;
- et tout ce qui, derrière ce visible, participe à la vie du lieu.
Il y associe aussi la notion de paysage sensible, qui intègre :
- le vécu personnel ;
- le ressenti dans le paysage ;
- ce qui a été intégré et valorisé au fil du temps.
L’attachement au milieu vivant
Le deuxième lien est celui de l’attachement au vital, que Gérard Ducerf présente comme le rapport au « milieu vivant ».
Le milieu vivant est envisagé comme un habitat. Il s’agit ici d’une réflexion proche de celle du bien-être dans l’habitat : ce dont on a besoin pour vivre, pour être bien, pour construire un équilibre qui nous convienne.
Cet habitat inclut notamment :
- les aliments ;
- leur qualité ;
- leur énergie ;
- leur goût ;
- leurs saveurs.
Tous ces éléments sont directement liés au fonctionnement du milieu.
Le lien à l’histoire
Le troisième lien est celui de l’histoire. Dans tout écosystème agricole, il existe des héritages :
- des héritages paysans ;
- des héritages agricoles plus modernes.
Cela comprend :
- les usages ;
- les pratiques passées ;
- la transmission des savoirs et des savoir-faire ;
- mais aussi les innovations qui ont jalonné toute l’histoire agricole.
Miguel Neau souligne qu’il y a eu une forte rupture dans la transmission des savoirs agricoles, même si l’on revient aujourd’hui à certaines pratiques ou à certaines compréhensions anciennes.
Exemples de paysages agricoles et d’organisation du milieu
Pour illustrer le lien intuitif au vivant et l’organisation du milieu, Miguel Neau décrit plusieurs paysages.
Un paysage du Pays basque
Il prend l’exemple d’un paysage du Pays basque qu’il juge harmonieux :
- au loin, une zone montagnarde avec des alpages où vont les animaux ;
- au premier plan, une ferme avec différentes parties agricoles ;
- des pâturages ;
- une haie ;
- un vignoble ;
- puis un champ de céréales.
Il souligne qu’il y a là une diversité de productions à l’intérieur d’un même paysage. La maison est placée non pas dans la meilleure exposition pour l’humain, mais dans une position qui laisse au vignoble l’exposition sud. Il remarque que les premiers agriculteurs pensaient souvent leur habitat d’abord en fonction du bien-être des plantes, plus qu’en fonction de leur propre confort intérieur, car ils passaient l’essentiel de leur temps dehors.
D’autres formes d’organisation
Miguel Neau évoque ensuite plusieurs exemples :
- une prairie naturelle de fauche avec des arbres, une céréale et une ripisylve au bord d’une rivière ;
- un alpage de haute montagne, où l’organisation de l’espace ne peut pas être pensée comme en bocage ;
- le bocage du Brionnais, avec son maillage de haies, de bois et de prairies associé aux vaches charolaises.
Ces organisations du milieu ne sont pas faites au hasard. Elles permettent de valoriser les aliments, et chaque milieu a sa manière de fonctionner, avec des répercussions directes sur la qualité gustative des productions.
Intensification et simplification des paysages
Miguel Neau montre ensuite des régions qui ont été fortement intensifiées :
- en Côte-d’Or ;
- dans le vignoble de Chablis.
Dans ces cas, il observe une forte simplification du paysage. À l’inverse, certaines zones qui n’ont pas pu être mécanisées n’ont pas été intensifiées, comme une châtaigneraie ardéchoise en terrasses. Dans ce type de lieu, les terrasses sont restées les mêmes depuis des générations.
Il mentionne aussi un exemple du Nord-Pas-de-Calais, avec :
- une haie traditionnelle d’aubépine plessée ;
- et, à côté, un système moderne marqué par une bande jaunâtre entre l’herbe et la culture, typique d’un système en TCS avec Roundup.
Cela illustre différentes manières d’organiser le milieu vital.
Héritages et limites des savoirs anciens
À propos du lien à l’histoire, Miguel Neau rappelle que les savoirs traditionnels ne sont pas automatiquement bons. Ils comportaient aussi des angles morts.
Il donne deux exemples :
- en Aragon, les effets dévastateurs du surpâturage, qui ont entraîné l’apparition d’un genévrier venant protéger et régénérer les sols ;
- sur le plateau ardéchois, des pâturages abandonnés car jugés insuffisamment productifs pour l’agriculture moderne, où le genévrier joue également un rôle de régénération.
Fertilité et fertilisation
Miguel Neau insiste ensuite sur la différence entre fertilité et fertilisation, distinction qu’il juge fondamentale.
La fertilité
Il montre l’exemple d’une prairie fleurie avec une cinquantaine d’espèces, dans un paysage bocager. Pour lui, cette prairie illustre une belle fertilité :
- la production y est équilibrée ;
- aucune plante ne prend le dessus ;
- la diversité est grande ;
- il existe un équilibre global ;
- de nombreux éléments sont pris en charge par la prairie.
La fertilisation
À l’inverse, il décrit une situation extrême observée au bord d’un champ :
- un champ envahi de rumex ;
- désherbé au Roundup ;
- puis recouvert de lisier ;
- sur un sol très hydromorphe ;
- avec de profondes ornières.
Il précise que l’odeur dissuadait même d’entrer dans la parcelle. Pour lui, cet exemple illustre une logique de fertilisation poussée à l’absurde, sans véritable prise en compte du fonctionnement du sol.
Fécondité et productivité
Miguel Neau distingue ensuite la fécondité de la productivité.
La fécondité
La fécondité est définie comme la production naturelle d’un sol, que l’on peut maintenir ou optimiser par des techniques et un accompagnement intelligents, en lien avec le sol, la nature et ses lois.
Elle est pensée en relation avec le lieu, donc avec le biotope.
La productivité
La productivité correspond au contraire à la maximisation des potentiels productifs, sans réciprocité avec le sol, dans une logique d’extractibilité maximale.
Cette distinction permet de poser la question de la résistance et de la résilience des sols face aux agressions et aux pratiques plus ou moins violentes.
Résistance et résilience des sols
Miguel Neau montre l’exemple d’un sol complètement dégradé et compacté par des engins de chantier, sur lequel une plante spontanée est apparue : la renoncule scélérate.
Il souligne que même le nom de cette plante est révélateur : les plantes toxiques sont souvent des plantes de réaction à des agressions du milieu.
Une approche globale, sensible et scientifique
Les différents liens évoqués — intuitif, vital, historique — renforcent, selon lui, l’expérience du paysan avec son écosystème agricole.
Les plantes bioindicatrices participent à cette connaissance du milieu :
- elles renseignent sur les dynamiques du sol ;
- elles aident à comprendre l’écologie du lieu.
Miguel Neau tient cependant à préciser que cette approche sensible ne doit pas être séparée d’une description et d’une confirmation scientifiques. L’objectif est donc une approche globale et transversale de l’écosystème agricole.
Pourquoi les plantes ?
Les plantes sont choisies comme support d’observation pour plusieurs raisons :
- ce sont les seuls êtres vivants en interface directe entre l’atmosphère et le sol ;
- elles constituent un carrefour biologique, avec les insectes, les mycorhizes et d’autres organismes ;
- elles sont représentatives des différents types de sols ;
- elles définissent les habitats écologiques ;
- elles sont réactives aux changements ;
- la méthode reste relativement accessible.
Miguel Neau rappelle qu’il existe environ 6 000 espèces de plantes dans la flore française, mais qu’en agriculture ou au potager, on peut déjà tirer beaucoup d’informations de l’observation de 40 à 50 plantes.
Le biotope
Définition
Le biotope est présenté comme un « éco-complexe » et surtout comme un support du vivant.
Il peut s’agir de :
- forêts ;
- cultures ;
- prairies ;
- forêts alluviales ;
- forêts à mousses ;
- rochers ;
- arbres ;
- mares.
La science qui étudie les biotopes est l’écologie, c’est-à-dire l’étude des relations à l’intérieur des écosystèmes.
Interactions entre biotopes
Miguel Neau montre un paysage ardéchois avec :
- de la garrigue ;
- des lavandes ;
- une culture de blé dur.
Ces biotopes très différents sont juxtaposés et interagissent entre eux. Pour lui, ces interactions sont fondamentales.
Le biotope comme support de vie
Le biotope est à la fois un support pour le vivant et quelque chose de défini par la biocénose qui l’habite. Il n’est donc pas figé dans le temps. Par exemple, une garrigue, si les conditions le permettent, devrait évoluer vers une forêt.
Potentiel productif des biotopes
Chaque biotope possède un potentiel productif.
Miguel Neau donne plusieurs ordres de grandeur :
- une forêt alluviale peut produire entre 15 et 20 tonnes de matière sèche par hectare ;
- lorsqu’on transforme cette forêt en prairie, la production descend plutôt entre 5 et 12 tonnes, parfois jusqu’à 15 ;
- si on transforme ensuite ce milieu en champ de maïs, on peut atteindre 23 tonnes de matière sèche ou davantage, mais au prix de 150 à 200 unités d’azote et avec une plante en C4, capable de fixer beaucoup plus de carbone.
Il rappelle que la matière organique provient majoritairement de l’atmosphère via la photosynthèse.
Ce que cela met en évidence, selon lui, c’est qu’il existe un optimum pédo-climatique propre à chaque biotope. Une garrigue, par exemple, ne produira jamais 15 tonnes de matière sèche.
Potentiel du sol et potentiel de la plante
Miguel Neau cite un essai dans le Val-d’Oise sur des blés à haut potentiel :
- potentiel théorique : 140 à 150 quintaux ;
- production moyenne observée : 100 à 110 quintaux ;
- avec 100 à 150 unités d’ammonitrate.
Le témoin sans apport donnait déjà 70 quintaux. Il en déduit que le potentiel naturel du sol correspondait déjà à 60 ou 70 quintaux, et que la nutrition artificielle apportait les 30 à 40 quintaux supplémentaires.
Il évoque aussi une étude en Nouvelle-Zélande, rapportée par Claude et Lydia Bourguignon, où des blés comparables semés sur des parcelles jamais cultivées auraient donné 150 à 160 quintaux, dépassant même le potentiel prévu de la plante.
Pour lui, cela montre :
- le blocage progressif du potentiel du sol dans les systèmes agricoles anciens ;
- que la production résulte de la rencontre entre le potentiel de la plante et le potentiel du sol.
Les plantes dans le biotope
Les plantes, ou phytocénose, sont les habitantes du biotope.
Elles constituent le premier maillon de la structure et de la dynamique du sol :
- couverture du sol ;
- colonisation racinaire ;
- ancrage pour l’activité biologique ;
- stabilisation des éléments chimiques et physiques.
Miguel Neau rappelle qu’une plante cherche avant tout à faire de la photosynthèse pour :
- son énergie ;
- sa structure ;
- ses défenses ;
- la fabrication de molécules.
Mais elle ne peut pas le faire seule. Elle s’appuie sur :
- les mycorhizes, qui concernent 90 % des plantes ;
- les bactéries de la minéralisation ;
- l’activité biologique globale du sol.
Il remarque au passage que les rumex ne sont pas mycorhizés, et que plusieurs familles de plantes problématiques ne le sont pas non plus.
Une plante donnée est toujours influencée à la fois par le climat et par la roche-mère.
Les quatre grands piliers du sol
Miguel Neau propose ensuite une présentation du sol en quatre grands piliers.
La matière minérale
La matière minérale inclut :
- la dureté de la roche ;
- la vitesse de libération des éléments ;
- la composition minérale ;
- les bases ;
- les limons et les argiles ;
- les oligo-éléments ;
- les particules grossières.
Il insiste particulièrement sur l’importance du minéral pour l’activité biologique et les réactions enzymatiques.
La matière organique
La matière organique comprend :
- les matières solubles, libérées rapidement ;
- les humus colloïdaux, plus stables ;
- les matières organiques très stables ou fossiles, mises en évidence par les travaux d’André Voisin et surtout d’Yves Hérody dans cette intervention.
Il rappelle qu’en milieu équatorial, comme en Guyane, il y a très peu de matière organique au sol car tout est très vite recyclé dans la canopée par une activité biologique extrêmement intense.
La faune et la flore du sol
Ce troisième pilier comprend :
- la faune du sol ;
- les bactéries aérobies ;
- les bactéries anaérobies ;
- les champignons.
Miguel Neau insiste particulièrement sur le rôle des champignons aérobies, seuls capables de dégrader certaines matières organiques et de fabriquer de l’humus.
La circulation de l’air et de l’eau
Le quatrième pilier concerne :
- la porosité ;
- la perméabilité ;
- la vitesse de ressuyage.
Il souligne que ces notions ne doivent pas être confondues. Un sol peut être très poreux et pourtant se ressuyer très lentement, comme une tourbière.
Interdépendance des piliers
Ces quatre piliers sont interdépendants. Ils constituent ensemble un cycle de fertilité :
- mise à disposition du minéral ;
- dégradation de la matière organique ;
- formation de l’humus stable ;
- croissance des plantes.
Mais ce fonctionnement suppose de bonnes conditions physiques et biologiques.
Le cas particulier du maraîchage classique
Miguel Neau décrit le maraîchage classique comme un biotope très perturbé :
- interventions fréquentes sur le sol toute l’année ;
- exportations fortes ;
- importations fortes ;
- apports d’engrais organiques ou chimiques ;
- sols très travaillés ;
- irrigation importante.
Les conséquences sont multiples :
- mise à nu du sol ;
- lessivage ;
- battance ;
- compactage ;
- carences possibles en éléments minéraux à cause des fortes exportations ;
- hyperminéralisation ;
- excès d’azote et de phosphates ;
- déstabilisation du complexe du sol ;
- perte du pouvoir tampon ;
- atteinte à la faune décomposeuse.
Il ajoute que la flore de ces milieux maraîchers est majoritairement composée de plantes de milieux extrêmes :
- zones inondables ;
- bords de rivière ;
- vasières d’estuaire ;
- zones salées, riches en matière organique et asphyxiées ;
- zones d’éboulis, de couloirs d’avalanche ;
- reposoirs à animaux.
Le rumex est donné comme exemple typique de plante issue de biotopes primaires d’estuaires atlantiques.
Les critères indicateurs retenus avec les plantes
Miguel Neau présente plusieurs grands critères permettant d’interpréter les plantes bioindicatrices.
Le coefficient de fixation
Certaines plantes indiquent un défaut de cohésion du sol et de complexe argilo-humique.
Exemples cités :
L’érodium est associé à la déstructuration, l’achillée à une restructuration en cours.
La présence de bases actives
Certaines plantes révèlent la présence ou l’absence de bases actives comme :
L’exemple donné est celui de deux mourons :
- le mouron bleu dans les situations riches en calcium ;
- le mouron rouge quand le calcium est moins présent.
Le fait d’observer les deux côte à côte évoque un pH voisin de 6,8 à 7, favorable à l’activité bactérienne.
Battance, compactage, asphyxie
Exemples cités :
Ces plantes indiquent des déstructurations plus ou moins fortes.
Hydromorphie et asphyxie
Le rumex est présenté comme emblématique des situations de :
- hydromorphie ;
- asphyxie ;
- parfois salinité.
Dans un champ très chargé en rumex, la plante est donc interprétée comme révélatrice d’une perte des bonnes conditions du sol.
Matière organique
Certaines plantes indiquent la présence de matières organiques plus stables :
- le millepertuis ;
- la mauve.
La présence de mauve signifie, selon Miguel Neau, que la matière organique tend à se stabiliser, parfois au point de moins revenir dans la minéralisation.
Déconstruction minérale
D’autres plantes poussent sur des situations de pulvérisation des argiles, sans véritable organique.
Excès d’azote, de nitrates et de potasse
Exemples cités :
- le liseron pour les excès de nitrates ;
- l’amarante pour la potasse accélérée ;
- le rumex ou le chardon pour les productions de nitrites, de protoxyde d’azote et les libérations de cations métalliques toxiques.
Blocages
Certaines familles sont associées à des blocages :
- les alliacées : blocage de la potasse ;
- les brassicacées : blocage du phosphore et de la potasse.
Pollutions
Miguel Neau cite plusieurs plantes de pollution :
- la petite ciguë ;
- le datura ;
- la Renouée du Japon