Nicolas Hallegouet : Pommes de terre en rotation courte
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L'association Maraîchage Sol Vivant Normandie vous propose une nouvelle vidéo avec Nicolas Hallegouet de la EARL La Robe des Champs !
Avec son frère, ils travaillent à développer la culture de blé sous couvert permanent de trèfle, le tout dans une rotation avec de la pomme de terre.
Site internet de La Robe des Champs : http://larobedeschamps.fr/
Pour contacter l'association MSV Normandie :
msv.normandie.idf@gmail.com
Présentation de la ferme et évolution du système
Nicolas Hallegouet a 49 ans. L’exploitation est située sur la commune de Guipavas, dans le Finistère. Il précise qu’il préfère parler d’« entreprise agricole » plutôt que d’« exploitation agricole », car pour lui exploiter la terre n’a pas de sens : la terre se régénère, et l’agriculture doit s’inscrire dans une logique de recyclage et de dynamique positive.
La ferme compte 32 hectares. Nicolas Hallegouet est installé depuis vingt ans, et son frère l’a rejoint sur l’entreprise cinq ans auparavant.
Il rappelle qu’une vidéo avait déjà été tournée quelques années plus tôt avec Ver de Terre Production, pour présenter l’historique de la ferme. Depuis, le système a beaucoup évolué. Depuis deux ans, il travaille sur un système de monoculture en association multi-espèces, à la suite d’une formation avec Ver de Terre Production, notamment autour des bilans humiques.
Selon lui, même si ses bilans humiques n’étaient pas mauvais, la seule véritable voie d’amélioration était de travailler en couvert permanent. La luzerne lui avait été proposée, mais il explique qu’il avait déjà fait un essai six ou sept ans auparavant, sans le poursuivre. Les raisons sont doubles :
- les sols de la ferme sont plutôt acides, alors que la luzerne se comporte mieux en sols basiques ;
- la luzerne lui semblait moins intéressante que le trèfle en termes de pouvoir couvrant.
Comme l’eau n’est pas ici le facteur le plus limitant, sa réflexion s’est orientée vers le trafic, la couverture des sols et les ruptures sanitaires.
Un système simplifié autour de la pomme de terre et du blé
Aujourd’hui, le système repose essentiellement sur l’alternance entre pomme de terre et blé. Nicolas Hallegouet évoque plusieurs cas :
- pomme de terre primeur puis blé, soit un retour tous les deux ans, système qu’il qualifie de très intensif ;
- pomme de terre puis deux blés ;
- pomme de terre puis trois blés à suivre.
Le blé est conservé dans le système pour plusieurs raisons :
- c’est un très bon précédent pour la pomme de terre ;
- il laisse des pailles très carbonées, intéressantes dans un système sans élevage ;
- il se comporte bien après pomme de terre, qui constitue une bonne rupture parasitaire.
Pour lui, la notion classique de rotation « explose » dans ce type de système. Il estime qu’il n’est pas pertinent de multiplier les cultures pour elles-mêmes : on ne peut pas être compétent partout, et c’est aussi le marché qui décide. Son acheteur de blé, producteur de porcs, recherche du blé pour l’alimentation animale, et non de l’orge, de l’avoine ou des protéagineux. Le choix du système dépend donc des débouchés, puis il faut construire autour un système durable et viable sur le plan sanitaire.
Historique technique de la ferme
Nicolas Hallegouet rappelle quelques étapes importantes :
- arrêt du labour en 2002 ;
- passage au semis sous couvert en 2009 ;
- depuis deux ans, approfondissement du travail sur les associations multi-espèces et les couverts permanents.
Concernant la chimie, il adopte une position pragmatique. Il considère la chimie comme une « démarche de progrès », mais seulement si elle est utilisée comme « cinquième roue du carrosse », c’est-à-dire de manière ciblée, pour un objectif précis. Il explique avoir supprimé les fongicides sur blé, et être à environ -80 % de l’usage moyen sur pomme de terre. Il conserve cependant quelques interventions lorsqu’il estime que le risque économique le justifie.
La logique de rupture parasitaire
Pour Nicolas Hallegouet, l’enjeu central d’un système de monoculture est la gestion des problèmes parasitaires et sanitaires. Le premier levier est la prophylaxie :
- ne pas laisser de repousses de la culture précédente ;
- mettre en place une vraie rupture parasitaire avec des plantes très différentes de la culture suivante.
Il insiste sur le fait qu’en pomme de terre, si les repousses sont mal gérées dans les cultures suivantes, les problèmes sanitaires sont assurés. Une plante héberge en effet ses propres parasites, insectes, champignons et pathogènes. Si la repousse reste présente, on entretient directement ces organismes.
Le deuxième levier est d’utiliser des plantes « à l’opposé » des pathogènes de la culture. Dans son cas, pour un blé, il travaille avec des dicotylédones et évite les graminées dans les couverts. Ainsi :
- il n’introduit pas d’avoine ni d’autres graminées dans un couvert avant blé ;
- il envisage à terme des couverts spécialisés, soit en dicotylédones, soit en graminées, selon la culture à protéger.
Il prend l’exemple du piétin du blé, dont le principal vecteur est la présence de la plante hôte. D’où l’importance, selon lui, de détruire les repousses de blé pour empêcher le champignon de se maintenir.
Le problème est que la rupture sanitaire doit être obtenue en un temps très court : entre la récolte du blé fin juillet et le semis du suivant fin octobre, il ne dispose que de deux à trois mois. Il faut donc, selon lui, actionner tous les leviers en même temps.
Premier essai : couvert de dicotylédones avant blé
Dans une première parcelle d’essai, après récolte du blé fin juillet-début août, Nicolas Hallegouet a implanté un couvert de dicotylédones composé de :
- plantain ;
- moutarde ;
- trèfle d’Alexandrie.
À cela s’ajoutent des adventices spontanées, notamment du chénopode, qu’il accepte volontiers.
Le couvert a eu du mal à lever du fait de la sécheresse. Ensuite, il a réalisé un antigraminées dans ce couvert afin de gérer les repousses de blé, puisqu’un deuxième blé devait suivre.
Le principe est le suivant :
- la présence exclusive de dicotylédones crée déjà une première rupture, puisque le blé est une graminée ;
- le trèfle d’Alexandrie est maintenu dans le blé jusqu’à fin février-début mars.
Ce trèfle a, selon lui, plusieurs fonctions dans la gestion du piétin :
- une action physique : il couvre le sol et limite les éclaboussures, donc la remontée des pathogènes ;
- une action chimique/rhizosphérique : il évoque un pH racinaire du trèfle autour de 5,5, contre 7,8 pour le blé, ce qui crée une complémentarité entre les deux plantes.
L’objectif de cette parcelle est d’approfondir la compréhension des problèmes sanitaires en monoculture de blé, et d’identifier les leviers permettant de les limiter.
Le rôle de la moutarde dans les couverts
Nicolas Hallegouet apprécie particulièrement la moutarde dans les couverts, parce qu’elle recycle le soufre. Il rappelle que le soufre agit en synergie avec l’azote pour améliorer sa valorisation.
Comme il n’a pas de colza dans sa rotation, il estime pouvoir introduire ponctuellement de la moutarde sans problème. Plus largement, il considère que chaque plante a des qualités spécifiques pour recycler certains éléments. Plus la diversité végétale du sol est grande, plus les chances sont fortes de recycler un maximum d’éléments minéraux et de développer une diversité microbiologique importante.
Dans ses couverts, il valorise donc non seulement les espèces semées, mais aussi les adventices spontanées :
- la moutarde et le chénopode lui servent de « charpente » du sol ;
- le trèfle assure la couverture.
L’usage du glyphosate dans ces systèmes
Dans cet essai, le blé doit être semé vers le 25 octobre. Nicolas Hallegouet prévoit de semer le blé directement dans le couvert. Il explique qu’il raisonne le glyphosate comme un outil de désherbage sélectif du couvert :
- la moutarde, arrivant à floraison, mourra naturellement ;
- le glyphosate sert surtout à gérer quelques pâturins, renouées ou graminées qui pourraient subsister ;
- l’objectif n’est pas de détruire complètement le couvert, en particulier pas le trèfle.
Il insiste sur le fait que sa cible n’est pas le trèfle, qu’il souhaite conserver. Il reconnaît cependant que le cadre réglementaire est aujourd’hui mal adapté aux couverts permanents : ce n’est ni une dérobée, ni un couvert classique, et leur statut dans les déclarations PAC reste flou.
Il précise aussi qu’à terme, dans son raisonnement, il imagine ne plus traiter la culture de vente, mais le couvert.
Deuxième essai : trèfle blanc semé après pomme de terre
Dans une autre parcelle, après une pomme de terre récoltée fin juillet, il a semé du trèfle blanc pur à forte dose, autour de 10 à 12 kg/ha. Le chénopode et un peu de renouée se sont également développés.
Pour lui, le chénopode est particulièrement intéressant :
- il fait un pivot puissant ;
- il aide à reconstruire la structure après la destruction causée par la récolte de pomme de terre ;
- c’est une plante d’été très carbonée, avec de la lignine, qui nourrit rapidement la microbiologie.
Cinq jours avant le tournage, il a broyé une partie de la parcelle pour favoriser l’installation du trèfle blanc, qui manquait de lumière. Son idée est que, d’ici cinq semaines, au moment du semis du blé, il devrait disposer d’un beau tapis de trèfle :
- en surface, pour protéger contre les pluies hivernales ;
- en profondeur, grâce au chénopode, pour maintenir la structure.
Il s’agit là aussi d’un essai, avec comparaison entre zone broyée et non broyée.
Le trèfle blanc comme pivot du système
Nicolas Hallegouet constate qu’on lui disait qu’il était impossible d’installer un trèfle blanc en été, car son implantation serait trop lente. Son observation est différente : même en deux mois, le trèfle peut s’installer.
Il envisage donc d’aller de plus en plus vers ce type de schéma. Il souligne plusieurs avantages du trèfle blanc :
- il est bas ;
- il reste en place plusieurs années ;
- ramené à trois ans de rotation, son coût devient très faible, de l’ordre de 20 €/ha/an ;
- il permet de travailler la mycorhization ;
- il contribue à une meilleure disponibilité du phosphore et des éléments minéraux.
Il se dit peu intéressé par les apports d’azote directement attribués aux légumineuses. Ce qui l’intéresse surtout, c’est la construction d’un sol fonctionnel, biologiquement actif, avec des légumineuses présentes en permanence.
Implantation, semis et enrobage des semences
Le trèfle blanc a été semé au semoir, en lignes, après passage d’un cultivateur pour remettre la terre à plat après la pomme de terre. La levée a été ralentie par la sécheresse, ce qui a permis au chénopode de prendre de l’avance. Toutefois, comme ce dernier n’était pas trop dense, le trèfle a finalement trouvé assez de lumière pour s’installer.
Nicolas Hallegouet précise aussi qu’il enrobe désormais toutes ses semences, y compris celles des couverts, avec un complexe d’oligo-éléments. Il ne fait plus de fongicide sur semences depuis longtemps, mais considère l’enrobage en oligo-éléments comme un investissement peu coûteux et utile pour sécuriser l’implantation.
Les adventices spontanées comme alliées
Un point central de son raisonnement est l’évolution de son regard sur les adventices. Il explique qu’il ne les considère plus comme des « mauvaises herbes », mais comme des « herbes folles » qui ont une fonction de régénération du sol.
Dans ses parcelles après pomme de terre, il observe souvent :
- chénopode ;
- renouée des oiseaux ;
- graminées estivales.
Ces espèces spontanées permettent selon lui :
- de restructurer verticalement le sol ;
- de produire beaucoup de biomasse ;
- de concurrencer certaines vivaces problématiques comme le laiteron, le chardon ou le rumex ;
- d’apporter une lecture du sol, sans avoir besoin d’analyses de laboratoire.
Il fait ainsi le lien entre la flore spontanée et l’état du sol :
- dans les zones plus lourdes et moins riches en matière organique, le chénopode domine ;
- dans les zones plus légères, c’est davantage la renouée des oiseaux qui s’exprime.
Pour lui, après une perturbation forte comme une récolte de pomme de terre, il faut laisser le sol « choisir » les plantes dont il a besoin pour se reconstruire. La seule espèce qu’il impose systématiquement est le trèfle, pour sécuriser la couverture.
Des couverts spontanés après pomme de terre primeur
Dans plusieurs parcelles récoltées fin juin ou début juillet, il laisse se développer des couverts spontanés, parfois accompagnés de trèfle d’Alexandrie semé à la volée.
Ce qu’il met en avant :
- les couverts démarrés début juin produisent une biomasse très importante en trois mois ;
- plus le couvert démarre tôt, plus le potentiel est élevé, du fait de la somme de températures et de la longueur des jours ;
- ces couverts ne lui coûtent presque rien ;
- ils permettent de gérer une partie des repousses de pomme de terre ;
- ils participent à la gestion des nématodes et de la microbiologie pathogène.
Il insiste sur le fait que ce qui compte d’abord, c’est d’avoir une plante vivante qui alimente la microbiologie en sucres issus de la photosynthèse. Peu importe, dans un premier temps, que cette plante soit une graminée estivale, du chénopode ou une autre espèce, dès lors qu’elle fait fonctionner le système.
Le chénopode comme « BRF sur pied »
Nicolas Hallegouet fait une comparaison marquante : lorsqu’on laisse le chénopode se développer puis se lignifier, il considère qu’on fabrique en quelque sorte du BRF directement sur place.
Selon lui :
- le chénopode reconstruit la « maison » avec ses racines ;
- la partie aérienne devient ensuite le « garde-manger » pour l’hiver ;
- c’est une biomasse gratuite ;
- elle remplit une fonction proche de celle de copeaux ou de bois fragmenté, sans les coûts logistiques que cela représenterait sur une ferme de 32 hectares.
Cela renforce son idée qu’il est plus cohérent de laisser travailler les herbes folles que de chercher à implanter systématiquement une deuxième culture de rente, comme un maïs grain, après la pomme de terre.
Pas de double culture, mais priorité au sol
Nicolas Hallegouet explique qu’il pourrait techniquement faire une deuxième culture après pomme de terre primeur, mais qu’il ne le souhaite pas. Il estime que ses marges en pomme de terre sont déjà correctes, et que pour être résilient, il vaut mieux consacrer l’interculture au travail du sol.
Selon lui :
- mieux vaut faire une belle culture de rente ;
- puis consacrer tout le reste au sol ;
- quitte à faire deux couverts successifs.
Il rappelle que, pour nourrir un sol, il faut lui laisser beaucoup de matière. Il cite l’idée qu’à partir de 15 tonnes récoltées, il faudrait laisser environ 30 tonnes de matière au sol. D’où l’importance de produire un maximum de biomasse entre les cultures.
Le semis direct dans de fortes biomasses
Nicolas Hallegouet sème avec un semoir de semis direct. Il pense toutefois que, dans les systèmes de couvert permanent, il faut s’orienter vers des semoirs à disques plutôt qu’à dents, car les dents ont du mal à passer lorsque la végétation basse est très présente.
Il insiste sur plusieurs points :
- plus il y a de biomasse, mieux c’est pour le système ;
- plus il y a de matière, plus le système est résilient ;
- cette biomasse protège le sol, la microbiologie et les êtres vivants ;
- elle favorise l’infiltration et évite ruissellement et érosion.
Il affirme pouvoir recevoir 500 à 600 mm d’eau en hiver sans être inquiet sur certaines de ses parcelles couvertes.
Une parcelle préparée pour pomme de terre primeur
Dans une parcelle destinée à être plantée en pomme de terre en février 2021, Nicolas Hallegouet explique avoir préparé la terre dès septembre 2020. L’objectif est d’obtenir une terre fine, compatible avec une plantation précoce et avec la mécanisation de la récolte.
Pour cela :
- il a travaillé la terre ;
- il l’a tamisée ;
- il a semé 200 kg/ha d’avoine en surface.
Le but est qu’en un mois et demi, un tapis dense d’avoine, comparable à une pelouse, protège le sol pendant les quatre mois de pluies hivernales. Il s’agit, selon lui, de la meilleure solution dans ces sols fragiles et peu argileux.
Il reconnaît le coût agronomique d’une telle préparation, qu’il juge violente pour le sol, mais il la considère économiquement très efficace. Il préfère alors reconstruire intensément avant et après la culture.
Il ajoute un point intéressant : au moment du travail de septembre, les vers de terre sont encore profonds à cause de la sécheresse, ce qui limite les dégâts. Il a mesuré en moyenne :
- 2,5 t/ha de vers de terre avant pomme de terre ;
- 1,5 t/ha après pomme de terre.
Il estime donc perdre environ 1 tonne de vers de terre, ce qui représente pour lui une destruction très importante, d’où la nécessité de remettre rapidement le sol en route après la culture.
Le système avec trèfle blanc sous blé
Une des parcelles les plus abouties du système est une parcelle de trèfle blanc implantée sous blé. Le précédent était une pomme de terre. Le blé a été semé relativement clair, autour de 100 à 110 kg/ha, puis un sursemis de trèfle blanc a été effectué fin janvier-début février à 8 kg/ha.
Le trèfle s’est installé progressivement et s’est exprimé à partir de la sénescence du blé, dès que la lumière est revenue dans la parcelle, vers le 15 juin.
Selon Nicolas Hallegouet, cette association permet :
- une forte couverture du sol ;
- l’absence quasi totale de repousses de blé ;
- une bonne dégradation des pailles, maintenues dans une ambiance humide ;
- une rupture parasitaire efficace.
L’objectif est de faire deux autres blés à suivre sur cette base de trèfle permanent.
Une réflexion fondée sur la photosynthèse continue
Nicolas Hallegouet explique que sa « révélation » tient à la photosynthèse. Dans un schéma classique, dit-il, on récolte et on sème ensuite le couvert, ce qui fait perdre environ trois mois de photosynthèse :
- un mois et demi pendant la sénescence de la culture ;
- puis le temps nécessaire à l’installation du couvert.
Avec le trèfle permanent :
- la photosynthèse reprend immédiatement après la sénescence du blé ;
- le trèfle est déjà en place au moment de la récolte ;
- au moment du semis suivant, il est déjà fonctionnel ;
- il continue encore à capter de l’énergie avant que le blé reprenne totalement le relais.
Cette énergie captée est, pour lui, autant d’énergie fossile en moins à mobiliser : moins de machines, moins de carburant, moins d’engrais, moins de produits phytosanitaires.
Il résume cela par l’idée de « produire plus avec moins ». Il estime même que, dans ce système, un blé sur blé peut gagner 20 quintaux alors qu’en rotation classique il en perdrait 10 à 20.
Gestion du couvert de trèfle avant le blé
Avant le semis du blé, Nicolas Hallegouet prévoit aujourd’hui de passer 1 litre de glyphosate pour « endormir » le trèfle pendant deux ou trois mois, le temps que le blé s’installe. Cela lui permet aussi de gérer quelques graminées ou vivaces encore présentes.
Ensuite, il envisage éventuellement un désherbage très allégé, avec de très faibles doses, voire parfois rien. Il pense à terme pouvoir gérer les rumex avec un peu de fluroxypyr ou de produits ciblés, mais surtout remplacer progressivement ces plantes par du plantain, qu’il voit comme une espèce utile :
- résistant lui aussi au glyphosate ;
- ayant une fonction proche du rumex en matière de restructuration verticale ;
- compatible avec le trèfle.
Son schéma idéal serait donc :
- le trèfle pour le « toit » ;
- le plantain pour la « charpente » ;
- et, en dessous, le « garde-manger » pour la vie du sol.
Rendement, fertilisation et objectif sur blé
Il se dit persuadé qu’à terme, avec ce système, il sera possible d’atteindre des blés à 100 quintaux avec seulement 100 unités d’azote. Il attribue cet espoir à :
- la construction biologique liée au trèfle ;
- la mycorhization ;
- la protection physique du sol ;
- l’amélioration de la structure ;
- la meilleure disponibilité des éléments.
Sur pomme de terre, il indique produire 40 t/ha avec 98 unités d’azote.
En fertilisation, il n’utilise plus que de l’urée depuis quinze ans. Il rejette l’ammonitrate, qu’il considère comme un produit plus proche d’un explosif que d’un véritable fertilisant. Selon lui, l’urée est plus compatible avec un fonctionnement biologique du sol, car elle doit passer par un processus biologique avant d’être assimilable.
Il achète également environ 150 tonnes de fumier, qu’il épand toujours à l’automne et jamais au printemps. Pour lui, le fumier doit d’abord servir à développer les champignons. Il travaille aussi ce fumier en amont avec des inoculants bactériens et fongiques afin de limiter les pertes d’ammoniac, supprimer les odeurs et améliorer son efficacité agronomique.
La gestion du bocage et de la biodiversité
Nicolas Hallegouet insiste aussi sur la gestion des talus. Il n’utilise jamais d’épareuse ni de lamier. Il laisse les fougères et les autres plantes s’exprimer, considérant que :
- cela crée des habitats pour les oiseaux ;
- cela construit de la biodiversité autour des parcelles ;
- cette biodiversité rend des services au système de production.
Il gère les arbres à la tronçonneuse, en conservant des fûts et une structure qu’il juge plus respectueuse. Selon lui, les tailles répétées au lamier fragilisent notamment les châtaigniers, qui tombent ensuite malades.
Pour lui, le bocage est un véritable levier agronomique :
- brise-vent ;
- refuge pour la biodiversité ;
- composante d’un système agricole globalement plus équilibré.
Réduction des intrants et alternatives sanitaires
Sur pomme de terre, il indique avoir commencé à travailler avec la société Gaïago, notamment sur des huiles essentielles pour faire fuir les taupins. Il en est satisfait, tout en reconnaissant que ces produits peuvent aussi avoir des effets secondaires sur la microbiologie.
Concernant la protection fongicide, il explique :
- n’utiliser les produits de synthèse qu’aux moments critiques, lorsque la météo devient très défavorable ;
- utiliser par ailleurs des produits favorisant la synthèse des protéines et l’immunité des plantes ;
- être à près de 80 % en dessous des références régionales.
Il fait la même logique sur les traitements de plants, avec des approches à base d’oligo-éléments pour limiter les fongicides et mieux maîtriser notamment le rhizoctone, qu’il décrit comme la grande difficulté en pomme de terre.
Il rappelle cependant que, selon lui, le premier pilier reste l’équilibre minéral, en particulier calcium et magnésium. La biologie ne peut vraiment s’exprimer que si les équilibres minéraux sont d’abord en place.
Le problème des systèmes simplifiés de TCS avec couvert implanté après récolte
Dans une autre parcelle, après orge, Nicolas Hallegouet montre les limites d’un système plus classique de TCS avec déchaumage puis implantation tardive du couvert. Il a semé fin août un couvert de moutarde et de trèfle d’Alexandrie, après avoir voulu gérer des bromes par déchaumage.
Son constat est négatif :
- les repousses d’orge sont mal gérées ;
- le pâturin n’est pas maîtrisé ;
- le brome non plus ;
- la couverture est insuffisante.
Pour lui, ce type de système n’est pas vertueux, car il ne permet pas de remplacer réellement la gestion chimique ni de fermer correctement le système. Cette parcelle lui sert donc de contre-exemple et confirme son intérêt pour le couvert permanent.
Une vision économique, sociale et politique de l’agriculture
Nicolas Hallegouet relie constamment ses choix techniques à des objectifs économiques et sociaux.
Il explique que, sur 32 hectares, son entreprise dégage plus de 100 000 € d’EBE, ce qui lui permet :
- d’investir ;
- de prendre des congés ;
- d’avoir deux jours de repos hebdomadaire.
Il estime que l’agriculture doit se rapprocher des autres catégories socioprofessionnelles, et qu’elle reste trop souvent en marge parce qu’elle travaille trop. Il critique aussi bien certains systèmes conventionnels que certains systèmes biologiques s’ils n’apportent pas de réponses sur le temps de travail et l’efficience.
Pour lui, le mot-clé est la sobriété :
- sobriété énergétique ;
- sobriété technique ;
- sobriété intellectuelle.
Il insiste sur l’humilité nécessaire face à la nature. Il distingue le savoir et le savoir-faire, en rappelant que la vraie compétence est leur addition. Selon lui, beaucoup d’experts disposent du savoir, mais peu du savoir-faire de terrain. Il voit donc dans l’expérience des agriculteurs une source essentielle de compétence.
Une critique des modèles alimentaires trop élitistes
Nicolas Hallegouet a aussi une réflexion forte sur la finalité de l’agriculture. Il raconte avoir été marqué par un séjour en République dominicaine et par la faim dans le monde. Cela nourrit sa conviction qu’il faut produire une alimentation saine à un prix « sociétalement acceptable ».
Il refuse une vision trop élitiste de l’agriculture, qui réserverait les bons produits à une minorité disposant d’un fort pouvoir d’achat. Pour lui :
- bien manger est un bien de première nécessité ;
- même avec 1000 € par mois, chacun doit pouvoir accéder à une alimentation de qualité ;
- il faut donc maîtriser les coûts de production.
Dans cette logique, il défend encore l’usage raisonné de certaines molécules de synthèse lorsque cela permet d’éviter davantage de mécanisation, de carburant ou de coûts.
Le rôle de l’agriculteur : manager un sol
Nicolas Hallegouet refuse l’idée que l’agriculteur « nourrit les gens » directement. Selon lui, le travail de l’agriculteur est d’abord de manager un sol pour qu’il soit le plus performant possible. C’est ensuite le sol, via les plantes, qui nourrit les hommes et les animaux.
Il développe ainsi une vision très systémique :
- le sol ;
- le monde animal du sol ;
- le monde végétal ;
- la chaîne alimentaire.
Il rappelle que le cultivateur est aussi un éleveur, parce qu’il héberge sous ses pieds des tonnes de biomasse animale. À ce titre, il considère que l’agriculture doit être pensée comme un pilotage du vivant dans son ensemble.
Conclusion
Le système présenté par Nicolas Hallegouet repose sur quelques idées fortes :
- simplifier la rotation autour de cultures économiquement cohérentes ;
- maintenir des plantes vivantes en permanence ;
- raisonner la rupture parasitaire à partir des couverts ;
- valoriser les adventices spontanées comme outils de reconstruction du sol ;
- faire du trèfle blanc la base d’un couvert permanent pluriannuel ;
- réduire fortement les intrants en s’appuyant d’abord sur le fonctionnement biologique et minéral du sol ;
- rechercher à la fois la performance agronomique, économique, sociale et environnementale.
Son objectif est clairement de généraliser le trèfle blanc sur toute la ferme à court terme, en poursuivant la construction de systèmes capables de produire avec moins d’énergie, moins d’intrants, moins de travail inutile, tout en améliorant la résilience et les marges.