Couvert permanent de lotier sur 12ha en sols de limons battants en Eure-et-Loir
Théophile Sollet, 32 ans, cultive 183 hectares à Brou (Eure-et-Loir) sur des sols de limons battants à silex. Engagé dans une transition vers l’Agriculture de Conservation (ACS) depuis 2021, il pratique le semis direct sur 75% de sa surface.
Dans son contexte de limons battants à silex, Théophile a rapidement identifié la difficulté de réussir les semis de couverts annuels en période estivale. Inspiré par les travaux d'Hubert Charpentier, il a choisi d'implanter du lotier en couvert permanent sur une dizaine d'hectares, une espèce qu'il juge particulièrement adaptée à ses « petites terres » car elle s'avère moins concurrente que la luzerne ou le trèfle blanc. il cherche à maximiser la couverture du sol pour limiter le salissement par les graminées tout en réduisant sa charge de travail pendant la moisson.
Description du contexte
- Agriculteur : Théophile Sollet (32 ans).
- Localisation : Brou, Eure-et-Loire
- SAU : 183 ha.
- Cultures : Blé tendre et dur, orge d'hiver, colza, féverole, maïs, avoine, trèfle incarnat porte-graines. En dérobé du sarrasin et de la moutarde
- Ha de couverts permanents : 12 ha.
- Texture du sol : Limons battants plus ou moins profonds à silex (30 cm à 1 m de profondeur).
- pH : 6,5
- Taux de MO: 2 %.
- UTH : 2 (travail en couple avec sa conjointe)
Contexte de la ferme
Historique
- 2014 : Installation sur une petite surface
- 2019-2021 : Création entreprise visant à regrouper les agriculteurs ayant des produits à vendre à la ferme et aider à créer des points de vente. Abandon du projet.
- 2021 : Retour définitif sur l'exploitation familiale. Passage en non labour semis direct sauf sur quelques parcelles (pour le maïs notamment)
- Aujourd’hui 75% de l’exploitation en semis direct (SD). En transition vers du 100% en SD.
Parcours :
Formation supérieure en végétal (BTS, Licence Pro)
Expériences professionnelles chez Agriconomie (aujourd’hui Agryco) et aux États-Unis pour voir le fonctionnement des exploitations là-bas.
Assolement 2024
- Système céréalier diversifié incluant des cultures de vente classiques et des cultures spécialisées comme la moutarde condiment.
- Introduction de cultures dérobées comme le sarrasin et la moutarde
- Surface en couverts permanents : environ 10 à 12 ha d'historique, avec un noyau actuel de 8 ha.
Objectifs technico-économiques
- Passage au 100 % semis direct pour simplifier le système.
- Gain de temps et autonomie : Réduction de la main-d'œuvre et du temps passé au champ (pas de salarié sur la ferme).
- Valorisation : Création d'un atelier de transformation de moutarde à la ferme pour augmenter la valeur ajoutée.
Couverts permanents

Définition de couvert permanent: Pour Théophile, un couvert permanent ou semi permanent est un couvert implanté une année pour être présent sur plusieurs années.
Espèce choisie : Le Lotier, sélectionné pour son faible caractère concurrentiel avec la culture par rapport à la luzerne ou au trèfle blanc nain notamment en petite terre
Éléments déclencheurs : Théophile s’est inspiré de Hubert Charpentier. Il avait la volonté d'assurer une couverture estivale sans les risques d'échec des semis de couverts après moisson.
Formation technique sur le couvert permanents : A suivi une formation avec Ver de Terre Production et est suivi en conseil par AgroLeague. Il a notamment participé à des tours de plaine, il discute avec plusieurs agronome et s’occupe du groupement d’achat de semence de couverts végétaux.
Objectifs de la pratique, effets recherchés :
- Concurrencer les adventices dès la récolte
- Limiter la charge de travail estivale en réduisant la surface de couvert à semer l’été.
Problématiques rencontrées
- Effet de la météo sur la tenue hivernale du couvert : L’effet combiné des phyto et de l’excès d’eau prolongé pendant l’hiver a entraîné la disparition du lotier sur certaines parcelles.
- Gestion des vivaces : Difficulté à venir de maintenir le couvert de lotier dans son colza car il y a eu apparition de ronds de chardon. Théophile se pose la question de comment gérer ça. Il espère pouvoir les traiter sans tuer le lotier. Le lotier semble efficace pour la gestion des graminées mais son implantation dans une parcelle propre de vivaces dicotylédone semble importante.
- Difficultés d'implantation : À ses débuts, le trèfle blanc nain n'a pas levé car il a été enterré trop profond par un semoir conventionnel non adapté au semis direct. Il peut y avoir également des difficultés d’implantation en cas de sécheresse ou d’excès d’eau lors du semis.
- Limaces : Il note aussi des risques liés aux limaces moins présent si il y a travail du sol.
- Rentabilité initiale : Il constate que à court terme, le lotier semble avoir coûté plus cher qu’il n’a rapporté. Il aimerait donc en récolter pour pouvoir produire lui-même sa semence. Il regrette de ne pas avoir anticipé le nettoyage des parcelles des adventices dicotylédones avant l'implantation du lotier.

Repousse de colza et de lotier. Parcelle où un fauchage andainage a été fait pour faire une 2e récolte et ainsi récupérer de la semence de lotier
Améliorations successives
- Dose de semis : Après ses premiers essais en 2022, Théophile à adapté la densité de son semis de lotier, passant de 4 kg/ha à 8 kg/ha pour garantir un peuplement suffisant car à 4kg/ha le couvert n’était pas assez dense.
- Gestion technique et chimique raisonnée : Théophile a affiné ses interventions pour maintenir l'équilibre entre la culture et le couvert. Il met aujourd’hui 10 g/ha d'allie SX (metsulfuron à 20%) pour réguler le lotier et limiter sa concurrence sans le détruire totalement. Il n’y a aujourd’hui ^plus aucune régulation chimique la première année dans le colza
- Nettoyage des parcelles avec du sarrasin : Face au salissement (ray-grass, vulpin, chardons), il utilise le sarrasin en culture dérobée comme levier de nettoyage, ce qu'il préfère désormais au couvert permanent pur dans les zones sales. Retour ponctuel en TCS : Il accepte également de repasser ponctuellement en Techniques Culturales Simplifiées (TCS) pour le maïs afin de nettoyer une parcelle avant de revenir au semis direct
Itinéraires techniques
Stratégie phyto
- Aucun insecticide n'est appliqué sur l'exploitation.
- Réduction au maximum des fongicides. Passages raisonnés en comparaison à un historique plus systématique
- Herbicide : usage pour réguler le couvert permanent. Selon Théophile, la chimie reste un levier majeur, bien que celui-ci cherche à la combiner avec des leviers agronomiques comme le sarrasin dérobé pour gérer le salissement.
Orge d’hiver : Précédent à la rotation sous couvert permanent
- Préparation du sol : Actuellement en semis direct intégral. Historiquement, l'implantation suivait un travail du sol TCS à la dent en deux passages (septembre et octobre).
- Engrais organique : Apport historique de 2 t/ha de fientes de poules avant l'implantation.
- Date de semis : Autour du 10-15 octobre.
- Densité de semis : 100 kg/ha, soit environ 200 pieds/m².
- Type de semis : Transition vers le semis direct ; anciennement réalisé au combiné (herse rotative et semoir conventionnel).
- Traitement de semence : Celest Net.
- Fertilisation : Apport de 140 unités d'azote sous forme de solution azotée liquide, fractionnées en deux passages entre février et mars. Complément de 40 à 50 unités de soufre. Utilisation systématique d'EpsoTOP (sulfate de magnésie) à chaque passage de fongicide. Pas d’engrais de fond.
- Fongicides : Historiquement 3 passages systématiques (UnixMax : 0,6 et Meltop One : 0,2, Cardix : 0,6) et Twist : 0,2 en dose réglementaire. Prosaro à 0,5l/ha). Désormais, la protection est raisonnée selon l'observation à la parcelle (passage Revistar : 1L, Comet 200, Sesto) pour réduire les doses.
- Régulateurs : Utilisation du régulateur Baya au moment de l'épiaison fait avec le 2ème fongicide.
- Gestion adventices (IFT) : Initialement Avadex (3L) puis fosburi (0,5) Programme actuel basé sur l'utilisation de Defi (3 L/ha) suivi d'un second passage de Fosburi (0,5 L/ha).
- Rendements : Moyenne d'environ 7 tonnes/ha. Rendement très variable selon la parcelle, potentiel 5t pour certaines et 9t pour d’autres
- Date de récolte : Fin juin à début juillet.
- Gestion des pailles : Restituées au sol ou exportées ponctuellement (sur 10 à 30 ha) pour un méthaniseur
Colza associé au lotier (Implantation du couvert)

- Date de semis : Autour du 15 août.
- Type de semis : Semis simultané de la culture et du couvert (lotier), initialement au combiné (HR + semoir en ligne) et désormais avec un semoir à dents Simtech en semis direct.
- Variétés : 50% lignée avec mélange de 3 variétés lignée. Une autre partie mélange hybride-lignée. Une autre partie que hybride. Tendance réduction des hybrides à cause de leur prix.
- Densité de semis : Colza, 50 grains/m². Amélioration de la dose de lotier, passée de 4 kg/ha à 8 kg/ha pour sécuriser le peuplement.
- Fertilisation : [A compléter]
- Fongicides : [A compléter]
- Gestion adventices (IFT) : [A compléter]
- Rendements : Environ 38 qtx/ha. Hypothèse que le gypse a été mal assimilé.
Différence pour un colza sans couvert permanent:
Avec du trèfle : Expérience avec du trèfle blanc nain sur une très petite parcelle, mais ce fut un échec. Le trèfle n'a pas levé, probablement parce qu'il avait été enterré trop profondément avec un semoir conventionnel non adapté au semis direct à l'époque.
Avec d'autres plantes compagnes (sans couvert permanent) : Le colza peut être associé à des plantes compagnes annuelles telles que la féverole ou le sarrasin.
Colza seul : Il arrive également que le colza soit semé seul.
- Fongicide : N’aimait pas le Caryx alors aujourd’hui ne fait plus de régulateur sortie hiver. Aucun fongicide mis sur la dernière saison de colza seul.
- Fertilisation : Aujourd’hui met du bore molybdène à 2 L à l’automne et 2 L en sortie d’hiver. Il rajoute également en sortie d’hiver de l’EPsotop et du manganèse. Engrais 18-46 à 70kg
- Herbicide : Ielo au lieu de Kerb
- Rendement : pas de différence constatée avec ou sans trèfle associé
Blé (tendre ou dur) sous couvert permanent de lotier
- Date de semis : Autour du 16 octobre.
- Type de semis et gestion de l’interculture : Semis direct dans le couvert vivant après un passage de glyphosate (3 L/ha) pour réguler le colza lotier.
- Variétés : Utilisation systématique d'un mélange variétal (au moins 4 variétés) pour la résilience
- Traitement de semence : Austral
- Densité de semis : blé tendre (140kg/ha) + blé dur (340 grains / m2)
- Régulation du couvert : Utilisation de 10 g/ha d'Allier pour le lotier, limiter sa concurrence sans le détruire.
- Fertilisation : Pilotage selon les reliquats azotés (méthode APPI-N) ; 110 unités d’azote en 2 passages (solution azotée) sur blé tendre et 140 unité (solution azotée) en 2 passages sur blé dur. + 30 unité en ammonitrate 27.
- Gestion adventices (IFT) : Désherbage d'automne (Défi, Roxy, Celtic, etc.) adapté selon le type de blé.
- Traitements fongicides : Même programme pour blé dur et blé tendre. 1er traitement pygmalion (1,13 l/ha) + Aquino (1L/ha) + Aprovia (0,5L/ha). Fongicide sur épi (0,5l/ha de Prosaro + 0,08 de stigman)
- Régulateur de croissance : Un passage de Medax Max (0,25)
- Herbicides : blé dur : Défi (2,3L + 0,2 de Mohican + Leider 0,3) ; blé tendre : Prélevé Roxy (2L + Celtic (2,4L) Fosburi (0,56 + slider 0,4L/ha) ; Contrôle du lotier : allier (10g/ha)
- Rendements : 60 quintaux/ha autour du 20 juillet pour le blé dur et 70 quintaux/ha autour du 25 juillet pour le blé tendre.
Passage d’une parcelle en maïs après échec d'implantation d’un blé dur
- Usage : Utilisé en cas d'échec lié à des conditions climatiques ou pour nettoyer les parcelles sales en graminées.
- Préparation du sol : Passage en TCS ce qui entraîne la disparition du lotier à environ 80 % après 2 ans sur la parcelle.
- Succession : l’année suivante du maïs, le blé ou l’orge est semé en direct
Production de semence :
Théophile essaye de produire toutes ses semences à la ferme. Cela représente 90% de ses semences. Il a un trieur depuis 2021.
Il achète encore les semences de lotier mais essaye d’en récolter.
Il produit ses semences de féverole et sarrasin et achète 50% de la phacélie.
Facteurs limitants de rendement
Adventices graminée : le principal facteur limitant est la présence de repousses de graminées au printemps : vulpin et ray-grass
Stratégie de gestion : La rotation est un bon moyen de gérer le salissement avec la réintroduction de maïs notamment et de cultures en dérobé comme le sarrasin. Le désherbage chimique reste également un levier important. Théophile n’a pas tout le temps le temps de passer la bineuse pour du désherbage mécanique dans le maïs.
Bilan sur l'effet des couverts
Pour l’instant, Théophile n’a pas de retour quantifiable ou de bandes témoins permettant de mesurer précisément l'impact des couverts permanents sur ses rendements ou sur la pression des adventices. Toutefois, il est intimement convaincu que si le lotier est réussi, il joue un rôle majeur en occupant l'espace et en étouffant les levées de mauvaises herbes dès la récolte de la culture principale.
Fertilisation et rendements : Contrairement à d'autres systèmes, la présence du couvert n'a pas encore entraîné de baisse systématique des apports d'azote. Théophile pilote sa fertilisation (entre 110 et 180 U sur céréales) principalement via les reliquats azotés et la méthode APPI-N, sans noter de différence majeure de besoins liée au lotier. Ses rendements en blé se situent entre 60 et 70 quintaux, un niveau correct pour ses sols de limons battants, bien qu’il note un récent décrochage décevant en colza sous la barre des 40 quintaux.
Les avantages des pratiques mises en place
Gain de temps considérable : Le passage en semis direct permet de passer beaucoup moins dans les champs et libère beaucoup de temps pour une exploitation de 183 ha gérée à 2.
Concurrence biologique : Occupation du sol par le lotier permet de limiter les graminées (ray-grass, vulpin).
Conseils aux pairs : Sécuriser la transition par l'expérimentation
Théophile Sollet insiste sur une approche prudente pour mettre en place les couverts permanents sur son exploitation :
- Parcelles test : Théophile recommande de « ne pas tout miser dessus » dès le départ. Compte tenu du coût élevé des semences (notamment le lotier) et de la technicité requise, il recommande de débuter par une parcelle test.
- Enjeu de l'implantation : Il est nécessaire d’être rigoureux sur l'implantation du couvert car un couvert bien implanté permet de fortement réduire le temps de travail à posteriori.
- Apprendre des échecs : Il conseille d'aller à la rencontre d'agriculteurs pratiquant déjà le couvert permanent pour identifier les pièges, soulignant qu'on ne parle « peut-être pas assez des échecs ».
- La persévérance : Un échec ponctuel, comme celui qu'il a connu durant l'hiver humide de 2023-2024, ne doit pas stopper la démarche. Il préconise de répéter l'essai sur 2, 3 ou 4 ans pour se laisser le temps de maîtriser cette nouvelle manière de cultiver.
« Ce n'est pas parce qu'une année ça n'a pas fonctionné qu'il faut arrêter, il faut persévérer et se laisser le temps de réussir »
Perspectives :
Passage au semis à la volée avant moisson pour les couverts et les cultures dérobées.
Théophile est intéressé pour mettre en place du semis à la volée pour différentes raisons
- Précocité et synergie : Semer au printemps (avril-mai) dans la céréale permettrait au couvert de s'implanter avant que la lumière ne manque, favorisant des systèmes à « différents étages » (ex: sarrasin récolté au-dessus d'un lotier permanent).
- Confort et économie : Cette technique vise un gain de temps crucial en évitant les chantiers de semis chronophages pendant la moisson. De plus, cela limiterait l'usure du semoir dans des sols qui peuvent être très durs en été.
Évolution vers des mélanges d'espèces pour le couvert permanent :
- Mélange pour les couverts : Bien qu'il ait commencé ses essais de couvert permanent principalement avec du lotier pur, Théophile estime avec le recul qu'il serait préférable de réaliser des mélanges de plusieurs espèces. Par exemple : lotier, trèfle blanc nain, sainfoin et/ou luzerne.
- L'objectif de cette mixité est la complémentarité et la compensation : si une espèce échoue à cause des conditions climatiques ou du type de sol, les autres peuvent prendre le relais pour assurer une couverture minimale
Autres perspectives pour l’exploitation :
Ouverture d’un atelier transformation à la ferme
Limitation des fongicides et insecticides.
Passage au 100% semis direct
Source
Interview de Théophile Sollet réalisée le 22/09/2025.
Cette page a été conçue dans le cadre du projet SOL Couvert, qui bénéficie du soutien financier de l’Office Français de la Biodiversité dans le cadre d’ECOPHYTO II+, avec la participation du Centre National d'Agroécologie, de Ver de Terre Production et de Neayi
