Agro-éco-climatologie : un printemps en hiver version longue, par Cédric Cabrol
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Agroécologie & climatologie, ou l’art de ressusciter les équilibres symbio-chimico-physiques locaux pour résister à la dérive climatique & l’art de prédire le futur des équilibres physico-chimiques globaux, ont des frontières si intriquées qu'à un moment donné, cela nous amène à se poser cette question de la pertinence du recours à un seul prisme que l'on pourra peut être nommer Agroécoclimatologie?
Venez redécouvrir la question des équilibres terrestres globaux, les ordres de grandeur, le pourquoi des dynamiques et des difficultés de diagnostic.
Deux formules sont disponibles au travers d’un survol de 40 minutes, ou d’un voyage de 2h45 où l’on prend le temps d’illustrer, décrire et contempler la complexité de LA question.
(Vous pouvez aussi opter pour un menu à la carte, rendu possible par une indexation quasi commune.)
“Un printemps dans l’hiver” -version courte: 40 min https://youtu.be/GTul3peWo-E
“Un printemps dans l’hiver” -version longue: 165 min https://youtu.be/bhcRV7AYQIk
Pour prendre plus prendre plus de temps voici un format 3* 3 heures, d'une discussion autour de la vidéo 2h45, avec Simon Ricard, Charlène Descollonges et Samuel Bonvoisin:
Episode 1 : https://youtu.be/EWxIY_XvMoA
Episode 2 : https://youtu.be/b-68sLint3s
Episode 3 : https://youtu.be/n7v8iXcA6ps
00:00:00 Présentation
00:01:14 Aperçu du contenu
00:04:05 Pas de climatoscepticisme ici!
00:04:14 Hétérogéneité du réchauffement
00:05:16 Paradoxe de la surchauffe européenne
00:06:10 Des projections dépassées
00:07:19 Nouvelles projections spécifiques à la France
00:07:59 Des projections périmées en 12 mois?
00:09:00 Poids des gaz effet de serre en France
00:12:30 Une dérive exponentielle?
00:14:19 Les courbes qui font peur
00:19:37 Optons pour le prisme de l'agroécologie
00:21:30 Waouh, régénérer les nuages!
00:22:24 Nos sécheresses dans le temps
00:22:49 Impact de la sécheresse sur les températures
00:24:11 Ce qui doit être intégré
00:24:45 La clim du climat
00:27:08 Plus de végétation plus de climatisation
00:27:19 Puissance de l'évapotranspiration
00:30:37 L'effet du sol sur les nuages
00:31:19 Il ne pleut que sur les sols froids
00:31:37 Régime des pluies d'une île semi désertique
00:32:13 Fondement de la brutalité du décrochage
00:32:36 Érosion brutale des pluies sur Toulouse 2022
00:33:43 Érosion spatiale des pluies Françaises
00:35:47 Détails des leviers des agroécologues
00:44:27 Végétations ET capacité à faire tomber la pluie
00:47:02 Végétation pérenne OU sécheresse
00:48:15 Humidité relative atmosphérique Française
00:50:09 Les choix agronomiques sont politiques
00:50:34 Réchauffement non modélisés et politiques
00:55:46 Réservoirs et racines du climat
01:03:59 Dans les pas des sauropodes
01:09:26 Capacités d'infiltration des sols
01:15:07 Des sols au banc d'essai
01:16:41 Faire du vide par la condensation
01:17:32 Le paysage fabrique des dépressions
01:22:38 Où tombe la pluie en Bretagne?
01:25:52 Détermination des pluies liées à l'écosystème
01:32:09 De bilan carbone à bilan d'impact climatique
01:36:37 Réversibilité relative du climat en Irlande
01:40:48 Parallèle France/Irlande
1:43:09 Whaouh, un interville climatique en Inde!
01:44:05 Inde effet sur le température 2°C?
01:45:44 Comment ressusciter un mécanisme oublié
01:50:00 Wahou, inverser la hausse de CO2!
01:52:04 Agroécolimatologie?
01:54:00 Aie! Nos réservoirs climatiques?!?!
01:55:46 Part des pluies qui n'hydratent plus les sols
01:57:38 Etude sur le bilan hydrique national
01:59:10 Dynamique annuelle de l'humidité des sols
02:00:44 Rendement d'infiltration des sols Français
02:08:07 Décrochage printanier
02:11:21 Des pluies de Mai déterminantes
02:12:32 Un escalier dont il manque deux marches
02:14:35 Des sols en état de sur-humidité?
02:16:11 Effet du travail du sol sous l’œil du satellite
02:23:09 Des humidités de sols erronées?
02:28:57 Du bon réglage des amortisseurs climatiques
02:32:04 Mise en mouvement de l'air par le paysage
02:35:43 Conclusion: Les vecteurs de l'emballement
02:42:37 Mot de la fin
Introduction
Dans cette intervention, Cédric Cabrol propose une lecture croisée entre climatologie et agroécologie à partir d’un constat simple : l’impression de vivre « un printemps dans l’hiver ». À partir de ce point de départ, il interroge le caractère normal ou non des conditions climatiques récentes, en particulier en France, et cherche à comprendre pourquoi le réchauffement observé paraît dépasser ce que prévoyaient certains modèles.
Son propos ne conteste pas le rôle des gaz à effet de serre, ni l’origine anthropique du réchauffement climatique. Au contraire, il affirme clairement que le mécanisme lié au CO2 est réel. En revanche, il propose d’examiner d’autres leviers du climat, en particulier ceux liés à l’eau, aux sols, à la végétation et aux pratiques agronomiques.
L’objectif de la conférence est donc de faire le lien entre agroécologie et climat, et de montrer comment les pratiques agricoles, la gestion de l’eau, la présence de végétation pérenne, la structure des sols ou encore les politiques agricoles peuvent contribuer soit à dégrader, soit à restaurer des équilibres climatiques locaux et régionaux.
Plan de l’intervention
Cédric Cabrol annonce un parcours en plusieurs étapes :
- observer l’hétérogénéité du réchauffement ;
- examiner les projections climatiques pour la France ;
- comparer ce qui est observé aux effets théoriques des gaz à effet de serre ;
- introduire les notions d’agroécologie comme clés de lecture du climat ;
- étudier les sécheresses et la dynamique saisonnière ;
- détailler le rôle de l’eau, de la photosynthèse et de l’évapotranspiration ;
- analyser des exemples de terrain, en particulier autour de Castres, Toulouse, en Bretagne, en Irlande et en Inde ;
- établir des corrélations entre végétation, hygrométrie, précipitations et températures ;
- revenir sur les effets de l’agronomie, des politiques agricoles et du travail du sol ;
- proposer une lecture physique des flux d’eau, de chaleur et de condensation ;
- conclure sur la possibilité d’une réversibilité, à condition de restaurer les écosystèmes.
Une hétérogénéité du réchauffement qui interroge
L’intervenant rappelle d’abord que certains contrastes de réchauffement sont attendus :
- les mers se réchauffent moins vite que les terres, car l’eau absorbe davantage de chaleur ;
- l’hémisphère nord se réchauffe plus vite que le sud, notamment parce qu’il comporte davantage de terres émergées.
Mais au-delà de ces mécanismes connus, il souligne une anomalie plus spécifique : l’Europe se réchauffe particulièrement vite. Il s’appuie pour cela sur une publication récente de Nature (2022) portant sur l’augmentation du nombre de jours de canicule. Selon lui, l’Europe apparaît comme une zone particulièrement touchée.
Cette situation lui semble d’autant plus paradoxale que l’Europe possède :
- des côtes très découpées ;
- une forte influence maritime ;
- une latitude globalement plus élevée que celle des États-Unis.
En théorie, ces caractéristiques devraient plutôt amortir le réchauffement. Pourtant, l’Europe se réchaufferait plus vite que les États-Unis, jusqu’à presque deux fois plus vite selon la comparaison proposée. Cela amène l’auteur à poser une question centrale : si le CO2 agit par un mécanisme global et relativement homogène, comment expliquer de telles différences régionales ? Il suggère qu’il pourrait exister plusieurs sources de réchauffement se superposant.
Des projections climatiques françaises déjà dépassées
Cédric Cabrol revient ensuite sur les projections climatiques diffusées en France il y a quelques années, notamment celles popularisées par des cartes de « météo du futur » pour 2050. Il indique que certaines situations annoncées pour plusieurs décennies plus tard se sont déjà produites, parfois bien plus tôt que prévu, y compris en Bretagne.
Il cite également des projections sur les jours de canicule supérieurs à 35 °C dans le pire scénario du GIEC. Là encore, il estime que la réalité observée dépasse déjà certains ordres de grandeur qui étaient présentés comme lointains.
Pour cette raison, il juge nécessaire de produire de nouvelles projections. Il mentionne à ce sujet une étude CNRS–Météo-France de juin 2022, dans laquelle les modèles ont été « amplifiés » pour mieux représenter les évolutions en cours. Malgré cela, il estime que les données récentes restent souvent au-dessus des intervalles de confiance fournis par les modèles, ce qui l’amène à soupçonner une forme de péremption ou d’insuffisance structurelle des modélisations actuelles.
Gaz à effet de serre et température : une corrélation réelle, mais incomplète
L’intervenant rappelle le graphique classique dit « en crosse de hockey », qui montre la corrélation entre concentration en CO2 et températures mondiales. Il souligne que cette relation est bien établie.
Il propose ensuite une transposition à l’échelle française. Pour cela, il compare les températures de la France à un indice agrégé représentant l’ensemble des gaz à effet de serre, l’Annual Greenhouse Gas Index.
Selon lui, cette comparaison montre deux périodes :
- une période relativement stable ;
- puis une période récente marquée par une « surchauffe ».
Il se demande alors ce qu’aurait permis de prévoir une corrélation établie avant 1980. À partir de cette approche, il estime que l’augmentation directe imputable aux gaz à effet de serre serait d’environ 0,58 °C à 0,6 °C dans son raisonnement, valeur qu’il rapproche d’un calcul par bilan radiatif utilisant l’équation de Stefan-Boltzmann à partir d’une perturbation radiative de 3,2 W/m².
Or, dans le même temps, il indique que l’augmentation observée en France serait de l’ordre de 2,91 °C par rapport à la période de référence utilisée. Dans cette lecture, cela laisserait environ 2,33 °C à expliquer par d’autres facteurs.
Il précise que, dans cet « autre chose », on trouve à la fois :
- des éléments réchauffants : disparition de la neige, diminution des nuages, etc. ;
- et des éléments refroidissants : aérosols, carbone noir et autres particules.
Son idée générale est que les gaz à effet de serre expliquent bien la première partie, plus stable, mais qu’ils ne suffisent pas à rendre compte de la dynamique récente observée en France.
Un possible emballement
À partir de l’étude des records de température nationale, l’auteur suggère que l’évolution pourrait devenir exponentielle. Il note que les records tombent de plus en plus fréquemment et avec des écarts de plus en plus forts.
L’année 2022 lui paraît particulièrement significative, avec un record national battu de près de 0,5 °C seulement deux ans après le précédent. En ajustant différentes courbes aux records successifs, il estime qu’une dynamique de type exponentiel ou de degré 3 est compatible avec les données. Sans prétendre apporter une preuve définitive, il y voit le signe possible d’un emballement.
Il insiste aussi sur un autre point : la disparition de la variabilité climatique habituelle. D’après lui, ce qui était autrefois une valeur moyenne tend à devenir un minimum. Les années récentes sont presque systématiquement au-dessus des anciennes normales. Cela renforce son idée qu’un changement de régime s’est produit.
Pourquoi chercher d’autres leviers du climat ?
Cédric Cabrol en vient alors à ce qu’il considère comme le cœur de son propos : intégrer au raisonnement climatique des leviers bien connus des praticiens de l’agroécologie.
Il affirme que, partout dans le monde, les agroécologues utilisent certains mécanismes pour restaurer localement leur climat :
- améliorer la capacité des sols à stocker et infiltrer l’eau ;
- maintenir des couverts végétaux ;
- augmenter la photosynthèse ;
- restaurer la biodiversité du sol ;
- favoriser les arbres, les haies, le bocage et l’agroforesterie ;
- éviter la panne d’eau dans les sols.
Selon lui, ces leviers jouent directement sur la température, l’humidité de l’air, la formation des nuages et les précipitations.
Une prise de conscience à partir d’un brouillard en pleine canicule
L’un des points de départ concrets de sa réflexion est une photographie prise par son frère près de Castres, dans le Tarn, au mois d’août 2018 en pleine canicule. On y voit une petite nappe de brouillard localisée au-dessus d’une zone régénérée, alors qu’il n’y en a ni sur les chaumes de blé alentours ni sur les lacs voisins.
Pour lui, cette observation a été décisive. Elle suggère qu’en régénérant les sols, on peut aussi régénérer localement des mécanismes climatiques, même en période très chaude. Cette simple présence de brouillard implique déjà une condensation locale, donc un refroidissement et une réflexion partielle du rayonnement solaire.
Sécheresse et changement de régime
L’intervenant montre ensuite que les données françaises sur la sécheresse présentent elles aussi une rupture :
- une période ancienne relativement stable ;
- puis une phase où les épisodes de sécheresse deviennent beaucoup plus fréquents.
Il développe alors une idée directrice : moins il y a d’eau dans le sol, moins on peut fabriquer de nuages à basse altitude. Or, selon lui :
- les nuages bas ont un effet refroidissant important ;
- les nuages hauts peuvent au contraire avoir un effet réchauffant ;
- l’eau atmosphérique maintenue entre le sol et la couche nuageuse agit comme gaz à effet de serre.
Dans cette logique, une dégradation du cycle de l’eau produit une double peine :
- moins de nuages refroidissants ;
- plus d’humidité piégée sous forme de vapeur ou de nuages défavorables.
Il considère que le problème climatique actuel pourrait en grande partie venir de là : on ne reçoit plus assez d’eau, ou plus assez régulièrement, pour fabriquer les bons nuages au bon moment et au bon niveau.
L’eau comme grand levier de refroidissement
Cédric Cabrol insiste sur un point qu’il juge fondamental : l’eau refroidit le climat.
Elle le fait de plusieurs façons :
- par l’évaporation et l’évapotranspiration, qui consomment de l’énergie ;
- par la formation de nuages, qui réfléchissent une partie du rayonnement solaire ;
- par la recirculation de l’humidité, qui permet à l’eau évaporée ici de retomber plus loin et de contribuer au climat d’autres régions du continent.
Il présente ensuite un ordre de grandeur destiné à frapper les esprits. En comparant la perturbation radiative des gaz à effet de serre à l’énergie nécessaire pour évaporer de l’eau, il obtient une équivalence : l’effet des 3,2 W/m² correspondrait environ à 44 kg d’eau évaporée par mètre carré, soit environ 44 mm de pluie.
Autrement dit, selon son raisonnement, perdre ou détourner vers la mer 44 mm d’eau qui auraient pu participer à l’évapotranspiration produit déjà un impact climatique du même ordre que celui associé à cette perturbation radiative. Il précise qu’il s’agit là d’un minimum, car le calcul ne prend pas en compte les effets des nuages ni la recirculation de l’humidité.
Le rôle central de l’évapotranspiration et de la végétation
À partir d’images satellites du programme ECOSTRESS de la NASA, l’auteur montre que l’évapotranspiration représente des puissances très importantes, très supérieures à l’ordre de grandeur du seul forçage des gaz à effet de serre.
Dans les zones très végétalisées, il observe des flux correspondant à plusieurs centaines de watts par mètre carré. Il compare cela à la puissance typique d’une climatisation domestique, d’environ 100 W/m², pour souligner que la végétation fonctionne comme un système massif de refroidissement naturel.
Autour de Castres, les cartes montrent selon lui :
- des zones de montagne très refroidies par l’évapotranspiration ;
- mais aussi, à altitude identique, des contrastes importants entre zones plus ou moins végétalisées.
Il en conclut que les pratiques agricoles et la couverture végétale peuvent faire varier de manière considérable l’énergie évacuée par évapotranspiration.
Corrélation entre photosynthèse et refroidissement
L’intervenant compare ensuite les images d’évapotranspiration à des images d’indice de végétation (NDVI), qu’il décrit comme un indice de photosynthèse. Il met en évidence une forte cohérence spatiale : les zones où la végétation est plus active sont aussi celles où l’évapotranspiration est la plus forte.
Il étend ce regard à l’échelle de la France et en tire plusieurs constats :
- les grandes villes, comme Paris, présentent peu de photosynthèse et chauffent fortement ;
- certaines plaines agricoles ont des niveaux de photosynthèse relativement faibles ;
- on peut supposer qu’une partie des zones aujourd’hui chaudes portaient autrefois davantage de forêts ou de végétation pérenne.
Dans cette lecture, la baisse de photosynthèse signifie moins d’évapotranspiration, donc moins de refroidissement et moins de capacité à former des nuages.
Les nuages ne se forment pas n’importe où
Cédric Cabrol insiste sur le fait que la pluie tombe préférentiellement sur les zones les plus froides. Il prend l’image d’une vitre froide sur laquelle se forme la buée : c’est sur la surface la plus froide que la condensation se produit.
Il applique ce principe à des territoires insulaires en comparant la pluviométrie avec la différence de température entre le sol et la mer. Il affirme qu’on observe alors une relation quasi proportionnelle : quand l’île est plus fraîche relativement à son environnement, les précipitations augmentent.
Cela l’amène à une boucle de rétroaction positive :
- plus de végétation ;
- donc plus de refroidissement ;
- donc plus de pluie ;
- donc plus d’eau pour la végétation ;
- donc encore plus de refroidissement.
Inversement, une panne d’eau et de végétation peut engager la trajectoire opposée vers l’assèchement.
Le cas de Toulouse
L’exemple de Toulouse illustre, selon lui, ce mécanisme de panne. Il montre qu’en 2022 la ville et ses environs ont connu un arrêt marqué des précipitations, avec seulement environ 250 mm reçus à une période de l’année où le déficit était très prononcé.
En comparant Toulouse à Castres, il souligne que la rupture pluviométrique a été plus brutale à Toulouse. Il l’explique par :
- un déficit de végétation ;
- l’importance des surfaces artificialisées ;
- une moindre capacité de stockage de l’eau.
Il y voit un exemple de territoire où l’absence de végétation et de sols fonctionnels a pu favoriser une forme de panne climatique locale.
Diagnostic pluviométrique sur la France
L’auteur propose ensuite un diagnostic de la France à partir de deux transects, l’un de Brest à Strasbourg, l’autre au niveau de Bordeaux, en corrigeant les précipitations selon la hausse de température attendue par la relation de Clausius-Clapeyron.
L’idée est la suivante : si une atmosphère plus chaude peut contenir environ 7 % d’eau en plus par degré, alors on devrait théoriquement voir certaines augmentations. Or, selon ses calculs, on observe au contraire une érosion de la capacité à former les nuages et à faire tomber la pluie.
Le constat qu’il en tire est que, de l’ouest vers l’est, les territoires perdent de plus en plus cette capacité. Strasbourg, par exemple, aurait perdu environ 180 mm de précipitations dans son raisonnement. En rapprochant ce chiffre de son seuil des 44 mm, il suggère un impact potentiellement plusieurs fois supérieur à celui des gaz à effet de serre.
Le sol comme réservoir du climat
Une grande partie de l’exposé consiste à montrer que le climat dépend fortement de la taille et de la qualité du réservoir d’eau contenu dans les sols.
Ce réservoir peut être agrandi ou réduit selon plusieurs facteurs :
- le taux de matière organique ;
- l’activité biologique du sol ;
- la présence de microfaune et de microporosité ;
- la présence de champignons mycorhiziens ;
- la profondeur explorée par les racines ;
- la compaction et les semelles de labour ;
- la nature des plantes cultivées.
Selon Cédric Cabrol :
- augmenter le carbone du sol permet d’augmenter le stockage d’eau d’environ 20 % ;
- les micro-organismes et micro-animaux créent des pores fins très favorables au stockage ;
- les mycorhizes augmentent encore les capacités d’accès à l’eau pour les plantes ;
- les plantes pérennes, avec des racines profondes, accèdent à des réserves bien plus importantes que les plantes annuelles.
Tout cela permet de retarder ou d’éviter la panne d’eau.
Bocage, ombre, rosée et condensation
L’intervenant développe aussi l’idée que le bocage peut, sur certains aspects, être climatiquement plus efficace qu’une forêt homogène.
Il invoque plusieurs raisons :
- les arbres répartis dans le paysage explorent des réservoirs d’eau plus variés ;
- l’herbe sous les arbres augmente la surface d’échange et la capacité à condenser l’humidité ;
- l’ombre permet un refroidissement local de 5 à 10 °C, soit l’équivalent de plusieurs centaines de mètres d’altitude pour la condensation ;
- cette fraîcheur favorise la rosée.
Il insiste aussi sur le fait que, lorsqu’un litre de vapeur d’eau se condense, il ne reste qu’environ un millilitre d’eau liquide. Le changement de volume libère donc une « place à prendre » qui peut mettre l’air en mouvement. À grande échelle, l’addition de ces phénomènes de condensation pourrait, selon lui, contribuer à attirer l’air humide depuis la mer vers l’intérieur des terres.
Il rapproche ce mécanisme d’une application industrielle de la condensation utilisée pour faire le vide.
Infiltration, ruissellement et « recharge à très haut débit »
La question de l’infiltration est centrale dans son raisonnement. Il affirme que la nature a inventé une « recharge à très haut débit », grâce à la structure biologique du sol. À l’inverse, les pratiques dégradantes conduisent à fermer les pores, à réduire l’infiltration et à favoriser le ruissellement.
Il compare les vitesses d’infiltration selon différents types de sols :
- prairie naturelle régénérée : jusqu’à plusieurs centaines de mm/h ;
- prairie pâturée ou fauchée : capacité déjà réduite ;
- sols travaillés : performances encore plus faibles ;
- sols battants ou surtravaillés : effondrement de l’infiltration, parfois jusqu’à 1 mm/h.
Dans cette situation, l’eau part à la mer, alimente les inondations, érode les sols, mais ne recharge plus le réservoir du climat.
Il montre également des exemples de :
- semelle de labour ;
- compaction profonde ;
- stagnation de l’eau en surface ;
- profils fermés ;
- vergers tassés par les passages répétés de tracteurs ;
- champs ruisselants.
Tout cela conduit, selon lui, à des sols secs en profondeur alors qu’ils peuvent paraître humides en surface.
Le poids croissant des machines agricoles
Cédric Cabrol insiste sur l’augmentation du poids des machines agricoles modernes. Il évoque une publication comparant les engins actuels aux dinosaures, du point de vue de la masse et de la surface d’appui.
Son argument est que les machines modernes compactent de plus en plus profondément. Il montre que, depuis les années 1950, l’impact potentiel sur le sol n’a cessé de croître, au point d’atteindre aujourd’hui des profondeurs supérieures aux profondeurs habituelles de travail du sol.
Selon lui :
- à partir des années 1960, les engins ont commencé à pouvoir faire des dégâts en conditions humides ;
- depuis les années 2010-2020, certains matériels peuvent dégrader les sols même en conditions sèches.
Il relie ce phénomène à certaines ruptures observées dans les courbes climatiques et estime que le poids du machinisme agricole est sous-estimé dans les approches climatiques classiques.
Politiques agricoles et climat
L’auteur propose ensuite une lecture historique des politiques agricoles européennes, notamment de la PAC, en les mettant en regard d’écarts entre températures observées et températures modélisées.
Il distingue plusieurs périodes :
- la mise en place de la PAC à partir de 1962 ;
- une phase de surproduction, notamment de beurre ;
- les politiques d’abandon des prairies au profit des cultures ;
- le gel des terres ;
- la jachère industrielle ;
- la période où l’on a laissé plus de liberté aux agriculteurs ;
- la phase récente de « verdissement ».
Selon lui, les politiques qui ont conduit à retourner les prairies et à travailler davantage les sols correspondent à des périodes de réchauffement non expliqué par les modèles. Inversement, les phases où les surfaces pérennes se maintiennent ou reviennent pourraient être associées à des effets de refroidissement ou d’atténuation.
Il en conclut que l’agronomie est aussi une politique climatique.
Prairies, forêts et capacité à faire tomber la pluie
À partir de bases de données climatiques et d’occupation des sols, Cédric Cabrol cherche à relier la « capacité à faire tomber la pluie » à la végétation.
Il définit cette capacité comme le rapport entre :
- la pluie réellement tombée ;
- et l’eau présente dans l’atmosphère.
En la comparant successivement :
- aux surfaces boisées ;
- aux surfaces en prairies ;
- puis à la somme prairies + forêts,
il observe que les corrélations deviennent de plus en plus fortes, avec un maximum pour la combinaison prairies + surfaces boisées.
Cependant, lorsqu’il s’intéresse plus précisément aux écarts entre modèles et observations climatiques, il considère que les prairies expliquent encore mieux certains phénomènes que la seule somme avec les forêts, probablement parce que les forêts sont déjà mieux prises en compte dans les modèles.
Il met aussi en relation la baisse des surfaces pérennes avec :
- l’augmentation de la sécheresse ;
- la baisse de l’hygrométrie atmosphérique ;
- la diminution de la capacité à faire tomber la pluie.
L’exemple de la Bretagne
La Bretagne occupe une place importante dans la démonstration. L’auteur y observe une répartition des pluies qui ne s’explique pas seulement par le relief. Certaines zones basses reçoivent beaucoup de pluie, tandis que d’autres, comme autour de Rennes ou de Pontivy, apparaissent plus sèches que ce que le seul relief laisserait attendre.
Il propose alors de corriger l’effet du relief pour examiner ce qui reste. Ce surplus ou déficit de pluie lui paraît corrélé avec :
- la végétation ;
- le bocage ;
- les forêts ;
- les prairies ;
- et les points chauds.
Il souligne notamment :
- un manque de pluie au centre de la Bretagne ;
- des données concordantes entre radar et stations ;
- des corrélations avec la végétation tridimensionnelle, notamment bocage + prairie + microforêts ;
- une relation entre points chauds et déficit pluviométrique.
Dans cette lecture, les territoires les plus végétalisés et les moins chauds attirent davantage les pluies.
Le cas de l’Irlande : un exemple de réversibilité
L’Irlande lui sert d’exemple de trajectoire différente. Il rappelle que l’agriculture irlandaise est largement fondée sur les prairies. En suivant l’évolution de leur part dans la surface agricole utile, il observe trois phases :
- une relative stabilité ;
- une augmentation ;
- puis une diminution imposée, suivie d’un retour à davantage de prairie.
Il compare ces évolutions à la différence de température entre la terre et la mer. Selon lui, lorsque les prairies reculent, l’écart thermique augmente ; lorsqu’elles reviennent, l’Irlande se refroidit relativement.
Il observe également que l’hygrométrie atmosphérique irlandaise s’est rétablie, contrairement à la situation française. Pour lui, cela confirme que les prairies pérennes soutiennent l’humidité de l’air, donc la formation des nuages et du climat.
Il en tire aussi une conséquence sur l’élevage : la vache en prairie, loin d’être seulement un problème climatique, peut aussi participer à une solution, non pas par l’animal en lui-même, mais parce qu’elle rend possible le maintien des prairies et de paysages fonctionnels.
Le cas de l’Inde : refaire le climat à la pioche
L’intervention cite ensuite un exemple indien de restauration hydrologique et climatique. Dans certains villages, des travaux manuels réalisés à la pioche et à la pelle ont permis de creuser des aménagements pour retenir et infiltrer l’eau de pluie.
Le résultat observé serait spectaculaire :
- des lacs de nouveau remplis ;
- un territoire sorti de la dépendance aux citernes ;
- des précipitations passant d’environ 300 mm à 700 mm ;
- une baisse des températures locales.
Pour Cédric Cabrol, cet exemple montre que le climat peut être, au moins en partie, réversible, si l’on restaure les capacités de stockage et d’infiltration de l’eau.
L’irrigation comme soutien climatique
Dans la même logique, il défend l’idée que l’irrigation ne doit pas être pensée uniquement comme une consommation d’eau, mais aussi comme un levier de soutien au climat. Selon lui, une eau utilisée pour maintenir de la végétation active peut :
- refroidir le territoire ;
- soutenir l’évapotranspiration ;
- favoriser les pluies futures ;
- éviter l’entrée dans une spirale de désertification.
Il invite donc à réfléchir à l’usage de l’eau selon son effet climatique global, par exemple :
- pour aider des couverts d’automne à démarrer ;
- ou pour installer des arbres et créer de l’ombre.
CO₂, matière organique et rôle des écosystèmes pâturés
Dans la dernière partie, l’intervenant élargit le raisonnement au carbone du sol et au rôle de l’élevage dans des systèmes très diversifiés.
Il montre que la gestion du pâturage influe fortement sur :
- la production de biomasse ;
- la croissance racinaire ;
- la teneur en matière organique du sol ;
- donc la séquestration du carbone.
Il distingue plusieurs situations :
- pâturage trop long : les plantes sont trop coupées, les racines régressent, la biomasse et la séquestration restent faibles ;
- pâturage tournant dynamique : amélioration de la matière organique ;
- pâturage très mobile, proche de ce que feraient de grands troupeaux sous pression de prédateurs : stimulation maximale de la vie du sol et de la séquestration.
Il évoque alors des niveaux de stockage de carbone très élevés, qu’il rapproche de travaux menés notamment aux États-Unis. Il cite aussi ses propres mesures et indique observer des évolutions largement supérieures au fameux objectif du « 4 pour 1000 », allant selon lui jusqu’à des ordres de grandeur très supérieurs.
Dans cette perspective, la suppression des grands herbivores et des prédateurs aurait aussi dérégulé le fonctionnement des écosystèmes et leur capacité à stocker du carbone.
Méthane, vaches et bilans complets
Cédric Cabrol aborde la question du méthane en expliquant que les émissions des troupeaux varient fortement selon les systèmes :
- une vache nourrie en système dégradé émet davantage ;
- un animal sur prairie diversifiée et fonctionnelle peut avoir un bilan bien plus favorable.
Il mentionne aussi que des régimes riches en oméga-3 réduisent les émissions de méthane, et que les bisons présentent des niveaux bien plus bas. Pour lui, si l’on intègre correctement :
- le carbone stocké ;
- les effets sur l’eau ;
- les prairies ;
- le climat local ;
- l’ombre ;
- la biodiversité,
alors la présence de troupeaux sur prairie peut devenir un facteur positif. Il affirme même que la France disposerait du bon nombre d’animaux pour pâturer son territoire et séquestrer massivement du carbone.
Vers une agro-éco-climatologie
Au terme de l’exposé, l’idée principale est que le climat ne doit pas être lu uniquement à travers le bilan carbone ou les émissions industrielles. Il faut aussi considérer :
- l’état des sols ;
- les pratiques de travail du sol ;
- la qualité de l’infiltration ;
- la végétation présente toute l’année ;
- la photosynthèse ;
- les arbres ;
- le bocage ;
- les prairies ;
- la condensation ;
- la rosée ;
- la structure tridimensionnelle des paysages ;
- la biodiversité visible et invisible.
Pour Cédric Cabrol, les plantes « fabriquent » les sols, soutiennent l’eau, régissent l’évapotranspiration, participent aux nuages et donc au climat. Il appelle ainsi à faire confiance aux observations des agroécologues et à développer une véritable « agro-éco-climatologie ».
Conclusion
La conclusion de Cédric Cabrol est à la fois alarmante et ouverte :
- alarmante, parce qu’il estime que les écosystèmes ont été profondément dérégulés et que cela contribue fortement au réchauffement ;
- ouverte, parce qu’il considère que cette part du problème est aussi, en partie, réversible.
Les pistes qu’il propose sont concrètes :
- remettre de la végétation sur les territoires ;
- restaurer l’infiltration ;
- protéger les sols ;
- éviter les sols nus et la battance ;
- maintenir ou réintroduire les prairies ;
- planter des arbres et développer l’agroforesterie ;
- laisser davantage agir la nature ;
- restaurer la biodiversité et les chaînes du vivant ;
- repenser les politiques agricoles à l’aune de leurs effets climatiques.
Il invite enfin chacun à agir, même modestement, par exemple en protégeant de jeunes arbres, en laissant plus de couvert au sol, en réfléchissant autrement à la gestion des paysages agricoles, et en remettant la question de l’eau au centre du climat.
Selon lui, si l’on rétablit des écosystèmes fonctionnels, on peut à la fois :
- refroidir les territoires ;
- retrouver des nuages et des pluies ;
- restaurer la fertilité ;
- et capter du CO2.
C’est en ce sens qu’il propose de dépasser une lecture purement carbone du changement climatique, pour retrouver une compréhension plus large, fondée sur les liens entre sols, eau, végétation, agronomie et climat.