Agroécologie : comment le numérique tient-il vraiment ses promesses ?
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Ouverture
Théo-Paul, qui anime la table ronde, réunit trois intervenants pour échanger sur le numérique au service de l'agroécologie, c'est-à-dire du sol et du vivant. Il a semblé important de définir ce que recouvre l'agroécologie, car de nombreux courants de pensée s'en réclament. La définition plus ou moins partagée par les intervenants est la suivante : l'écologie au service de l'agriculture et de la production agricole, en mobilisant tous les processus, toutes les interactions et la connaissance des écosystèmes.
Les intervenants :
- Henri de Richecour, pour Itinera, qui aide agriculteurs, conseillers et filières à modéliser et simuler les itinéraires techniques, et qui défend un numérique servant d'abord à démultiplier l'accès à la connaissance, notamment avec le portail Triple Performance ;
- Thibaut Pélissier, de Biosphères Group, qui apporte une expertise pour accompagner les agriculteurs, notamment vers l'agriculture régénératrice à grande échelle ;
- Baptiste Fainéant, pour le programme Empreinte du groupe Saipol, qui valorise sur le marché les pratiques agricoles vertueuses.
La table ronde se déroule en trois temps : le numérique pour accompagner la collecte des données ; le passage de la donnée à l'information et à la connaissance ; enfin la place du numérique aux côtés des agriculteurs et de l'humain.
Temps 1 : ce que le numérique donne à voir et à mesurer
Le programme Empreinte de Saipol
Baptiste Fainéant présente Saipol, un triturateur qui opère sur six sites industriels en France. L'entreprise achète des graines de colza et de tournesol et les triture, c'est-à-dire les transforme en huile. Cette huile est consommée directement, à travers les chips, les frites ou les bouteilles achetées en magasin, par exemple sous la marque Lesieur, autre filiale du groupe Avril. Elle peut aussi être transformée en biocarburant, qui sert à décarboner le transport routier ou la production d'électricité dans des zones sans autre solution, comme les îles : La Réunion ou la Guyane, par exemple. Les deux principaux coproduits sont les tourteaux, destinés à l'alimentation animale en remplacement des tourteaux de soja importés, et la glycérine, coproduit du biodiesel, qui alimente notamment la cosmétique comme matière de base pour les crèmes ou les dentifrices.
Le programme Empreinte cherche à obtenir des primes sur ces marchés. Saipol a de multiples débouchés, avec des clients différents aux enjeux environnementaux différents. Le marché de l'énergie est très réglementé : l'Europe impose de décarboner ce secteur. En revanche, les huiles alimentaires, l'alimentation animale et la cosmétique ne sont pas réglementées : chaque acteur fait comme il le souhaite, certains travaillent leur image de marque, d'autres des arguments marketing pour leurs produits. Saipol cherche donc à valoriser les graines achetées pour répondre aux enjeux de chaque client, et à lui faire payer ses produits plus cher en conséquence. La prime obtenue est redistribuée à l'amont pour financer la mise en place de pratiques vertueuses, qu'on parle de transition agroécologique ou d'agriculture régénérative, « tous ces termes qui veulent dire plein de choses », mais qui visent globalement une agriculture plus adaptée au changement climatique.
Ordres de grandeur : en 2025, les primes du programme Empreinte ont atteint en moyenne 30 € par tonne de colza ou de tournesol, soit environ 90 € par hectare. Pour 2026, la prime devrait augmenter et dépasser en moyenne une centaine d'euros par hectare, ce qui n'est pas négligeable en grandes cultures. L'ambition est de valoriser 1 million de tonnes en 2030, sur l'ensemble des débouchés, contre environ 200 000 tonnes aujourd'hui.
Le défi de la donnée : volume, qualité, interopérabilité
Le grand enjeu numérique, c'est la donnée. Pour valoriser ces graines, Saipol doit vendre des indicateurs à ses clients, et chaque client a des demandes très particulières. Le seul moyen d'y répondre est de collecter des données auprès de l'amont, de calculer les indicateurs adaptés et de les vendre. Or la collecte est très difficile :
- il faut beaucoup de données sur l'itinéraire technique ;
- il faut des données historiques sur les parcelles d'où proviennent les graines ;
- la qualité de la donnée est essentielle : plus elle est fiable, plus le client a confiance dans le produit, ce qui est clé pour développer ce marché ;
- l'interopérabilité devient indispensable : plus les volumes collectés augmentent, moins on peut se contenter d'échanges de fichiers Excel ou CSV. Il faut automatiser les flux entre agriculteurs, organismes stockeurs (coopératives, négoces) et industriels comme Saipol.
Biosphères : de l'expérimentation au passage à l'échelle
Thibaut Pélissier présente Biosphères, qui accompagne à la fois des expérimentations sur de petites surfaces et le passage à de grandes surfaces. Sur les petites surfaces, il s'agit de démontrer l'intérêt de l'agriculture régénérative, qu'il définit comme une approche intégrative : ne pas opposer ceux qui réduisent le travail du sol, ceux qui l'abandonnent, ceux qui apportent de la matière organique ou implantent des couverts, mais agréger toutes ces pratiques. Ce qu'il dit aux agriculteurs : entre le semis et la récolte, « toi, tu as pu en vivre », tout en ayant une pratique qui rend la parcelle plus résiliente et productive les années suivantes. Il faut des mots qui ne plaisent pas seulement aux gens assis autour d'une table, mais qui partent du concret : le terrain, l'agronomie, les champs, les bactéries, les champignons, la matière organique, et l'intérêt de l'agriculteur. Car sans intérêt pour lui, « on peut se mettre d'accord sur de beaux termes, on peut se mettre d'accord sur 90 € l'hectare de plus », mais s'il ne voit aucune plus-value pour les années à venir, il ne mettra jamais les pratiques en place. Il faut donc être pragmatique.
Sur les expérimentations, le numérique a déjà changé la donne, même si lui-même travaille encore avec feuilles de papier et calepin. Un essai génère des analyses de sol, des analyses de plantes, etc. L'enjeu est de gagner beaucoup de temps sur l'interprétation de ces données, avec des partages de fichiers automatisés plutôt que des échanges de tableurs. L'absence d'interopérabilité est « assez insupportable » : un fichier .xls n'est pas un .xlsx, qui n'est pas autre chose encore, il faut déboguer des macros… « On est presque encore à l'âge de pierre », mais d'ici 5 à 10 ans, tout cela sera révolutionné.
Ce que le numérique ne remplacera pas, ce sont « les cellules grises » : la discussion qui permet de s'accorder sur les objectifs d'une expérimentation, ou, dans le champ avec un agriculteur, sur ce qu'on veut faire ensemble, avec lui, avec la filière, face à tel enjeu. « Si on pose la mauvaise question au prompt, on n'aura pas la bonne réponse. » Le rôle de Biosphères est de faire en sorte que les changements aient pragmatiquement un intérêt pour l'agriculteur, la filière et tous les partenaires. Le numérique sert ensuite à aller plus vite dans le traitement des données et à voir des liens qu'on n'aurait pas faits.
Pour le passage à l'échelle, Biosphères compte plus de 50 salariés, en France et principalement en Europe de l'Est, et intervient dans d'autres régions du monde. À partir d'un minimum de points de contact, il s'agit d'identifier des typologies de systèmes et de pratiques, et les typologies de solutions correspondantes ; de les tester localement avec des fermes pilotes qui en prouvent l'intérêt ; puis de les diffuser le plus largement possible. Il faut aussi pouvoir récupérer automatiquement les informations qui existent déjà dans les documents de l'agriculteur. Quand l'agence de l'eau, la région, la coopérative, l'Europe, des conseillers et des instituts techniques sont autour de la table, on ne peut pas arriver avec six questionnaires différents pour relever des indicateurs. Il faut s'accorder sur ce qui compte pour l'agriculteur et pour les autres. Si l'agriculteur comprend qu'on ne vient le voir qu'une fois par an pour couvrir les besoins de tout le monde, il adhérera. Si on vient sept ou huit fois et qu'il doit répéter la même adresse, le même nom, le même prénom, on passe son temps à remplir des dossiers au lieu d'être sur le terrain.
Ce que le numérique ne fera pas, c'est d'avoir les pieds dans les champs et de discuter avec l'agriculteur : lui demander s'il a anticipé que son enjeu d'aujourd'hui pourrait évoluer demain. L'IA donnera une bonne réponse à l'instant présent, mais avec le réchauffement climatique, ce qui est vrai aujourd'hui dans une expérimentation ne le sera plus dans 5 ans. Il faut prendre du recul : le couvert végétal a-t-il marché cet été ? En l'occurrence, non. Faut-il ne plus en faire du tout, ou l'adapter ? C'est ce questionnement que le numérique ne remplacera pas.
Temps 2 : ce que le numérique donne à savoir et à partager
Triple Performance et Itinera : démultiplier l'accès à la connaissance
Après le numérique qui capte la donnée, l'animateur aborde le numérique qui construit et diffuse la connaissance, et donne la parole à Henri de Richecour.
Son entreprise s'appelle Neayi, ce qui signifie « nouvelle terre ». Elle a développé deux outils. Le premier, Triple Performance, vise à démultiplier l'accès à la connaissance. Ses deux voisins de table ont souligné le besoin de nouvelles connaissances et de leur circulation : c'est ce que propose Triple Performance, sans remplacer les gens ni les contacts directs. Les situations sont nombreuses et diverses, et le numérique permet de bénéficier de l'expertise de quelqu'un qui n'est plus forcément au bout de son champ. L'objectif n'est pas de remplacer les rencontres et les échanges directs entre agriculteurs, mais de proposer des rencontres plus lointaines, avec des personnes et des modèles qui pourraient devenir d'actualité dans un territoire où ils ne l'étaient pas, pour des raisons d'organisation ou de changement climatique. Le rôle de Neayi n'est pas de produire la connaissance, mais d'offrir une infrastructure pour la rendre largement accessible et inspirer ceux qui la mettront en œuvre dans les champs. La première chose dont un agriculteur a besoin, c'est de savoir que des possibilités existent. S'il ne connaît pas les réussites, mais aussi les difficultés et les échecs, ce sont autant de capacités de changement et d'adaptation dont il ne dispose pas.
Le second outil, Itinera, s'appuie sur l'intelligence artificielle, « pas pour se substituer, mais pour aider ». Il permet de simuler des itinéraires techniques et des rotations pour anticiper. À partir de ses rotations connues, ou des données déjà saisies dans des logiciels de gestion parcellaire comme Géofolia ou SMAG, l'agriculteur construit un itinéraire, le visualise et le modélise pour imaginer l'effet de changements. L'IA quantifie différents indicateurs : économiques évidemment, mais aussi environnementaux, de sol, de temps de travail, etc. Il ne s'agit pas de suivre l'IA béatement (« l'IA m'a dit, donc je fais »), mais de s'en servir comme base de réflexion et de scénarisation de différentes possibilités, pour aider l'agriculteur à concevoir son avenir.
Des données qui prouvent, des outils qui font progresser
L'animateur résume : le numérique diffuse la connaissance et permet de construire des scénarios à partir de données pour accompagner le conseil. Ce sont aussi des outils d'aide à la décision favorisant des pratiques plus vertueuses, que Saipol encourage, d'autant qu'ils peuvent calculer les indicateurs dont l'entreprise a besoin.
Baptiste Fainéant précise : Saipol n'a pas seulement besoin de données, mais de données qui prouvent que des pratiques vertueuses sont en place, que la graine achetée est bas carbone et donc que le produit vendu ensuite l'est aussi. Le numérique facilite la collecte, mais « si on avait juste ça à faire, ce serait trop facile ». Il faut des données pertinentes, donc des pratiques réellement en place. Il faut que les agriculteurs aient les moyens d'adopter les bonnes pratiques, qui dépendent des territoires, des conditions pédoclimatiques et des cultures. Les solutions évoquées par les autres intervenants répondent précisément à cela : donner à chacun la bonne donnée pour mettre en place les bonnes pratiques, avec un sens économique, car « si on ne paie pas, globalement, il ne se passera pas grand-chose ».
La donnée sert donc à prouver, mais aussi à mettre en place les bonnes pratiques. Il existe de nombreux OAD pour optimiser la fertilisation, et donc réduire les émissions de gaz à effet de serre. Saipol ne financera pas un outil en particulier et ne fera la publicité d'aucun, mais le fait que la donnée alimente un OAD et optimise la fertilisation est clé pour le programme Empreinte.
Autre levier encouragé auprès de l'amont : les couverts végétaux. Ils produisent davantage de biomasse, en restituent plus au sol et favorisent la séquestration de carbone dans le sol, un indicateur aujourd'hui clé pour les marchés aval, l'énergie notamment mais pas seulement. Beaucoup de clients cherchent à décarboner leur amont, leur « scope 3 », et la séquestration de carbone liée à leurs matières premières agricoles est un enjeu majeur. Pour Saipol, cela passera principalement par les couverts et la diversification des rotations. Or diversifier une rotation en place depuis des années n'a rien d'évident : quelle culture intégrer, quelles variétés choisir ? Le flux de données est tel que des outils d'aide à la décision lui paraissent indispensables pour mettre en place les bonnes pratiques et s'intégrer dans des filières à plus forte valeur ajoutée.
Traiter des données de plus en plus hétérogènes
Le numérique sert aussi à traiter des données toujours plus hétérogènes. On ne parle plus de big data, « c'était il y a 10 ans », mais de traitement de données de toute nature : textes, images, PDF, fichiers Excel, CSV. Comment Biosphères les exploite-t-il ?
Pour Thibaut Pélissier, c'est l'énorme enjeu de l'interopérabilité : il y a presque un format de document par réunion. Aujourd'hui, on fait comme on peut, « c'est la solution pompier » : on s'adapte, et cela finit souvent avec le calepin et la capture d'écran. C'est la réalité d'une période de transition. Demain, il faudra pouvoir envoyer indifféremment une image, un fichier Excel, des notes prises en photo ou des comptes rendus : continuer à perdre du temps là-dessus n'a aucun sens.
Temps 3 : le rapport du numérique à l'humain
Le changement passe par la rencontre et le collectif
Dans les enjeux de transition, poursuit Thibaut Pélissier, il ne faut pas oublier un acteur : l'agriculteur. Si l'on passe tout son temps à rédiger des dossiers de subvention et à remplir la bonne case, on passe à côté de l'objectif : être présent et accompagner l'agriculteur.
En préparant la table ronde, la question s'est posée : connaît-on un agriculteur qui a tout changé vers l'agroécologie uniquement grâce au numérique ? Non : le numérique sera un outil. En revanche, il peut citer des agriculteurs qui ont tout changé à la suite d'une rencontre. Un agriculteur qui doit changer de semoir, passer au strip-till ou au semis direct ne le fera pas seul : il aura besoin de ses voisins pour avoir la surface, il voudra d'abord essayer, il a besoin d'appartenir à un collectif pour être dans une dynamique. Le changement passe par la discussion, le collectif, la formation et la compréhension de ce qu'on fait. « Si c'est juste j'appuie sur un bouton avec différents formats de documents et on me donne une feuille de route, ce n'est pas ça, être agriculteur aujourd'hui. »
L'outil avant l'usage : l'exemple des logiciels de traçabilité
L'animateur enchaîne sur le numérique comme outil. On a tendance à penser l'outil avant l'usage, l'application avant la finalité, et à croire qu'un outil mis en place fonctionnera. Or ce n'est pas parce qu'un outil existe qu'on le remplit vraiment. C'est l'un des principaux déboires actuels avec les logiciels de traçabilité sur les exploitations : on les remplit pour cocher une case de conformité réglementaire. Mais dès qu'on veut valoriser ces données pour autre chose, on s'aperçoit que leur qualité n'est pas suffisante, ou qu'il manque une information, par exemple l'heure d'une intervention, qui permettrait de la croiser avec la météo et de savoir si le créneau était le bon. Dès qu'on veut aller plus loin que le réglementaire apparaissent les problèmes de qualité, d'interopérabilité et d'agrégation des données.
Se pose aussi la question de l'outil face aux agricultures, au pluriel, et face aux agriculteurs. Des start-up de l'agritech, un peu moins nombreuses qu'il y a 5 ou 6 ans, affirment encore que leur outil va remplacer le conseiller, puisque l'IA ou l'application sont disponibles 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Le numérique peut-il remplacer l'humain, ou reste-t-il un outil à son service ?
Le conseiller ne sera pas remplacé
Pour Thibaut Pélissier, le numérique est déjà présent : s'il devait remplacer le conseil, ce serait déjà fait. Il existe une masse d'informations, et le conseiller, avec son expérience « modeste », aide l'agriculteur à sélectionner ce dont il a besoin, à construire sa feuille de route, à faire émerger et atteindre ses propres objectifs. Cette discussion-là ne sera pas remplacée. Si le numérique permet de toucher plus d'agriculteurs et de gagner du temps, tant mieux. Il n'a pas peur du numérique pour son métier : bien utilisé, avec les bonnes questions, c'est un excellent outil pour rendre les agriculteurs plus autonomes dans leurs décisions.
L'enjeu premier reste la compréhension. Une pratique adoptée sans savoir ce que l'on fait ne restera pas ; une pratique dont on comprend l'intérêt et la dynamique s'ancrera. Le défi est paradoxal : nous faisons face à la plus grave crise climatique, et nous disposons en même temps de connaissances et de leviers. Le numérique doit faire la jonction entre les deux. Le conseiller n'a pas toutes les réponses : « je ne suis pas Dieu non plus ». Il n'a pas l'expérience d'agriculteurs installés depuis plusieurs générations sur un sol très sableux ; il n'a que sa vision et ses connaissances. Si le numérique donne accès à davantage de connaissances, tant mieux, il n'a pas vocation à tout savoir mieux que tout le monde. Il raconte que des agriculteurs, après une journée de formation sur les analyses de sol qu'ils jugeaient trop compliquée, ont essayé de voir si l'IA pouvait le remplacer. « On n'y est pas encore », mais ils avaient mieux compris ce que l'IA faisait.
Des outils conçus pour le réglementaire plutôt que pour l'agriculteur
Henri de Richecour distingue deux sujets. D'une part, beaucoup d'outils numériques ont été conçus pour des usages réglementaires, et non pour l'intérêt de l'agriculteur, ou du moins sans lui expliquer qu'en construisant correctement ses données, il en tirerait un bénéfice. Avec Itinera, lorsqu'on importe les données saisies dans SMAG, Géofolia ou d'autres logiciels, l'agriculteur s'aperçoit qu'il n'a saisi que le minimum réglementaire. Il comprend alors qu'avec des données plus complètes, il obtiendrait une vision bien plus riche de son système. Pouvoir s'en servir pour son propre bénéfice, et pas seulement pour satisfaire une obligation fixée par un ministère ou une administration, change la donne. Mais les outils n'ont pas été conçus dans cette logique, et encore moins présentés ainsi aux agriculteurs. On découvre seulement maintenant que la collecte de données recèle un bénéfice potentiel non négligeable pour eux.
D'autre part, sur le rôle du conseiller : dire que les données sont au bénéfice de l'agriculteur ne signifie pas qu'il pourra « faire sa cuisine » tout seul. Sur des sujets aussi complexes que le vivant et l'organisation de systèmes techniques dans des contextes pédoclimatiques très spécifiques, l'œil extérieur d'un conseiller reste précieux, pour rebondir, mettre en perspective et apporter des connaissances que l'agriculteur n'a pas. Au départ, Itinera était pensé comme un outil pour l'agriculteur ; en réalité, il est bien plus intéressant utilisé par le conseiller avec l'agriculteur. Beaucoup de solutions numériques, notamment d'IA, deviennent intéressantes dès lors qu'un regard critique s'exerce, et ce regard bénéficie souvent de la présence d'un tiers.
L'IFT, contre-exemple pédagogique
Thibaut Pélissier insiste sur la pédagogie. L'IFT a été présenté aux agriculteurs comme un indicateur pour progresser techniquement ; il est devenu un enjeu réglementaire, une contrainte dont on ne peut plus se passer. Le développement du numérique sur les fermes exigera beaucoup de pédagogie, car les agriculteurs ont une forte mémoire de ce type d'expérience.
Henri de Richecour renchérit : l'IFT n'est pas un outil numérique mais un indicateur, typiquement conçu pour une contrainte réglementaire, sans quasiment aucun intérêt pour aider l'agriculteur à progresser. C'est « un machin mécanique » pour remplir trois cases, qui ne permet pas de mieux comprendre son système ni d'optimiser sa production en réduisant ses intrants : « la caricature du machin inutile », dit-il, en reconnaissant être un peu direct.
Aucun modèle n'avait prévu cet été
Baptiste Fainéant complète sur l'opposition entre agriculteur et outil. Une IA ou un modèle qui viendrait remplacer la décision de l'agriculteur se fonde sur des données historiques, or ces données manquent parfois. Surtout, cette année, il n'y a pas d'historique : on n'a jamais connu une récolte comme celle de cet été. Saipol a mené une étude sur les impacts du changement climatique sur son approvisionnement français en colza et tournesol, et aucun modèle n'avait prévu ce qui s'est passé, ni sur la récolte de tournesol, ni sur les semis de colza en cours, du moins pas aussi rapidement, ni les pics de canicule malheureusement attendus pour les années suivantes. La donnée alimentera des modèles et l'IA pour aider à prendre de meilleures décisions, et peut-être à innover sur le plan agronomique, mais elle n'aidera pas forcément à innover, notamment en agroécologie. L'agriculteur est indispensable : c'est lui qui porte la connaissance de son territoire et de son exploitation, comme les conseillers. La donnée ne remplacera jamais ses choix, ne serait-ce que parce que ce que nous vivrons demain sera nouveau : « elle ne va pas inventer ce qui se passera demain ».
Synthèse de l'animateur
L'animateur conclut ce temps d'échange. Le numérique permet de collecter des données pour alimenter des outils, et de produire des connaissances pour construire des outils d'aide à la décision, utilisés seuls ou avec les conseillers. Les pratiques agroécologiques englobent les systèmes agronomiques dans leur intégralité, sur plusieurs années, avec des rotations qu'on veut plus longues et plus diversifiées : elles apportent de la complexité. Remettre le vivant au cœur, c'est appréhender sa complexité, et les outils numériques aident à saisir cet ensemble et les interactions entre les compartiments du système. Ils permettent aussi de diffuser la connaissance, d'échanger et de simuler. On parle même de jumeau numérique : une réplique numérique de l'exploitation pour tester des choses avant de les expérimenter sur le terrain.
Le numérique doit rester un outil au service des agriculteurs et des conseillers, avec un regard critique apporté par le technicien, l'agriculteur ou ses pairs, car rien ne remplacera les échanges entre personnes. Des chantiers restent ouverts, à commencer par l'interopérabilité : que les outils communiquent entre eux et évitent les ressaisies. C'était déjà un combat il y a 20 ans, ça l'est encore. Mais il voit surtout des perspectives, vu la vitesse d'évolution du numérique. ChatGPT n'existe que depuis deux ans et demi ou trois ans, et c'est selon lui le moment où l'intelligence artificielle est devenue accessible au plus grand nombre, parce qu'on avait l'impression de parler avec quelqu'un. L'IA reste de la prédiction du mot suivant, mais au vu de la vitesse de son développement, il reste persuadé que le numérique a encore de belles promesses à offrir.
Échanges et réactions
S'inspirer d'autres contextes pédoclimatiques dans le monde ?
Une personne du public demande : si aucun modèle ne peut prévoir ce qui se passera, peut-on s'inspirer, à l'échelle du monde, de contextes pédoclimatiques ressemblant à ceux que la France connaîtra, en Australie ou en Amérique du Sud par exemple ? L'IA peut-elle aider à les étudier pour apprendre d'eux ?
Henri de Richecour, qui précise ne pas être agronome, répond que c'est conceptuellement ce qu'essaie de faire Triple Performance. Dans l'idéal, la plateforme documenterait le plus de scénarios possible, avec des exemples du monde entier, pour donner de la matière et comprendre ce qui est possible dans des contextes différents qui deviendront peut-être les nôtres. Il y a encore peu de documentation sur l'Australie, quelques exemples sur l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Mais même à l'échelle de la France ou de l'Europe, des pratiques du sud pourront inspirer le nord ou le centre de la France. Documenter et rendre accessible cette documentation peut donner des idées et dessiner des chemins ; et si tout cela est ouvert, l'IA peut s'en emparer et accélérer encore leur construction. C'est un gros travail que le monde agricole doit accepter : documenter davantage ce qui se fait ici et là, sans y voir de la concurrence mais une occasion d'apprendre et de progresser. C'est l'idée même de Triple Performance.
Baptiste Fainéant préfère parler d'effet d'inspiration. L'Australie, par exemple, rate son colza une année sur trois à cause de la sécheresse. Et les agricultures sont extrêmement différentes à travers le monde, et même entre le nord et le sud de la France, alors que l'on sait que des climats chauds et secs vont remonter vers le nord. Il y a énormément d'inspiration à tirer d'ailleurs sur le plan pédoclimatique, mais ces expériences reposent sur des variables absentes du contexte agricole français. Par ses pratiques et ses types d'agriculture, la France a une spécificité, même au sein de l'Europe, qui fait qu'elle n'aura pas les mêmes leviers d'adaptation que l'Australie, le Canada ou même le pourtour méditerranéen. C'est une source d'inspiration très riche, mais qui ne fera pas tout : l'agriculteur et son entourage restent indispensables pour s'en saisir au mieux.
Faut-il remplacer l'IFT ?
Une autre personne prend la défense de l'IFT, « qui en a pris pour son grade » : il permet tout de même de quantifier l'usage des produits phytosanitaires sur la ferme et leur baisse. Que proposer à la place, alors que l'enregistrement numérique des traitements phytosanitaires deviendra obligatoire au 1er janvier 2027 ? Elle rappelle aussi que certaines réglementations sont de vrais garde-fous, comme celles nées de la crise de la vache folle, et protègent notre santé.
Thibaut Pélissier précise sa pensée : il n'a pas dit que l'IFT était bon ou mauvais, mais qu'il avait été mal amené pédagogiquement. On l'a présenté comme une centralisation des données pour fournir un indicateur technique, et il est devenu réglementaire. Sur sa valeur technique, il rejoint son interlocuteur : il n'a pas de meilleur indicateur à proposer. Mais connaître son IFT dit seulement si l'on est un peu au-dessus ou en dessous de ses voisins, sans aider à progresser. On parle aujourd'hui de l'IQ, un indicateur plus international de la toxicité des molécules. Sans trancher sur sa qualité, il trouve intéressant qu'il évalue la toxicité d'un produit : même en bio, utiliser du sulfate de cuivre en permanence donne un IQ, ce qui « remet l'église au centre du village ». Il ne sait pas encore si cet indicateur peut se substituer complètement à l'IFT, mais la question est de savoir sur quoi on veut évaluer. Quand, pour optimiser un IFT, il suffit de changer le nom du produit pour que l'IFT passe par exemple d'une valeur à une autre et se dilue, on n'a pas progressé, rien n'a changé dans le système. Techniquement, l'IFT n'est pas le bon indicateur pour réduire et améliorer ses pratiques ; réglementairement, il répond à l'enjeu. Son propos n'était pas de dire qu'il ne faut rien encadrer ou tout déréguler : il est content d'être en France, dans un système doté d'un cadre légal.
Henri de Richecour est « mille fois d'accord ». Il n'a jamais dit qu'il fallait supprimer l'IFT, mais ce n'est objectivement pas un outil pédagogique qui permet de progresser. Itinera propose d'ailleurs le calcul de l'IFT et de l'IQ, pour disposer d'une notion plus toxicologique à côté de l'IFT, nécessaire parce que réglementaire. On comprend l'intérêt de la réglementation pour contrôler l'usage des produits phytosanitaires, mais il est dommage d'avoir conçu un indicateur mécanique qui n'incite pas à réfléchir à des pratiques différentes.
Combien de temps pour s'approprier le numérique ?
Une dernière question porte sur le temps d'appropriation des outils numériques. L'ISOBUS, la norme de communication entre tracteurs et outils attelés, a mis du temps à être adopté : les agriculteurs ont dû s'approprier le sujet et voir ce qu'il apportait à leur exploitation. Aujourd'hui, beaucoup d'outils numériques existent sur le marché et les agriculteurs ne s'y retrouvent pas forcément ; on leur propose une palette dans laquelle ils ne savent pas toujours choisir. Ce temps de maîtrise sera-t-il plus court que pour l'ISOBUS, grâce au renouvellement des générations ?
Pour Thibaut Pélissier, la question vaut pour toute technologie de rupture. Il ne connaît pas l'ISOBUS, « je ne vais pas bluffer ». Les agriculteurs étant en moyenne plus âgés que dans d'autres secteurs, et moins habitués au travail de bureau, ils mettent plus de temps à s'approprier les nouvelles technologies. Certains de ses agriculteurs n'ont pas de boîte mail ; d'autres lui disent qu'ils n'ont presque plus envie d'avoir de téléphone, lassés d'être sollicités. Mais ce n'est pas la majorité, et ce n'est pas ce qui l'emportera : le renouvellement des générations arrive, beaucoup d'ingénieurs s'installent comme agriculteurs et beaucoup de jeunes reprennent des fermes. Cela se fera progressivement, peut-être plus lentement qu'ailleurs, mais largement, car le gain de temps et d'usage rend l'évolution inévitable. Il y a encore des agriculteurs qui résistent avec un vieux tracteur sans aucune technologie, face à ceux qui utilisent le guidage GPS, mais la concurrence imposera ces technologies.
Henri de Richecour n'est pas sûr que les agriculteurs soient très différents du reste de la population. À partir du moment où ces technologies sont partout, chacun les adopte, et c'est aussi une question de survie. Pour lui, l'enjeu est ailleurs : apprendre à utiliser le numérique comme un outil, c'est-à-dire le laisser à sa place d'outil. C'est bien plus compliqué, et ce n'est pas un problème agricole : nous sommes envahis par le numérique et devons apprendre à l'utiliser au bon moment, pour la bonne activité, et à le poser quand on n'en a pas besoin, comme le téléphone ou les réseaux sociaux. Le temps fera son œuvre, et les jeunes générations sont largement familières de ces outils.
Un intervenant cite les robots de traite : malgré leur grande complexité de prise en main, rares sont aujourd'hui les installations envisagées sans eux.
Baptiste Fainéant reprend cet exemple : si le numérique facilite le métier, il y aura davantage de reprises d'exploitations par des jeunes, et la jeune génération sera bien plus à l'aise avec le numérique que l'ancienne. Il voit un élément qui a bouleversé la donne récemment. Comme l'a rappelé l'animateur, cela fait 10 ans qu'on parle d'interopérabilité entre logiciels de gestion d'exploitation, ce qui est « un peu flippant », car cela signifie que les choses n'ont guère évolué. Mais l'intelligence artificielle arrive dans tous les secteurs, et le monde agricole accuse un retard de numérisation conséquent. Elle va bouleverser l'agriculture et tous les fournisseurs de solutions agricoles : il devient presque facile de développer une application ou un outil, dès lors qu'on a la connaissance agronomique et qu'on sait ce qu'on veut en faire. L'IA va donc révolutionner le développement des outils, plus que leur usage par les agriculteurs. Dans un scénario possible, les outils actuels auront disparu, seront intégrés ailleurs ou redéveloppés pour être plus faciles à utiliser et mieux adaptés aux agriculteurs. Les choses iront beaucoup plus vite, par obligation. Pour les jeunes agriculteurs, faciliter le travail, avec les robots de traite mais aussi, comme le montreront les démonstrations de l'après-midi, avec les drones ou la robotique, favorisera les reprises d'exploitation.
La séance se termine sur l'annonce de la suite du programme : les témoignages d'agriculteurs, puis la Fermothèque.