Université "Viticulture et agroécologie" 1/2
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Ver de Terre Production s'invite à Paysages in Marciac 2020 ! 😍🍃
Et pour cette nouvelle édition mixée présentiel/visio, on vous propose aujourd’hui une journée consacrée à la viticulture et à l'agroécologie :
9H-10H : « Les cépages résistants » – Lilian Baucher
10H-11H : « La taille douce » – François Dal, Marceau Bourdarias, Davy Chodjaï
11H-12H30 : « Vitiforesterie » – Alain Canet, Hervé Covès, Marceau Bourdarias
14H30-15H30 : Introduction par Konrad Schreiber et Karl Todeschini (vigneron)
15H30-16H : « Les couverts semés » – François Dargelos (vigneron)
16H-16H30 : « Les couverts spontannés » – Christian Gourgourio
16H30-17H : « Les couverts se mesurent » – Stephan Reinig (responsable technique chez Estandon Vignerons)
Avec la collaboration d'Arbre & Paysage 32.
Retrouvez tout le programme par ici 👋 https://paysages-in-marciac.fr/programmation/
Accueil de la journée consacrée à la viticulture
La matinée s’ouvre par un mot d’accueil adressé au public présent dans la salle, ainsi qu’aux personnes qui suivent l’événement sur YouTube. Il est rappelé que les questions en ligne peuvent être posées à tout moment et qu’elles seront relayées au fil des interventions.
Cette journée, très attendue, est entièrement consacrée à la viticulture, dans le cadre de l’Université « Viticulture et agroécologie ». L’introduction insiste sur le fait que la vigne est aujourd’hui au croisement de nombreuses questions majeures :
- l’eau ;
- les sols ;
- le carbone ;
- la biodiversité ;
- les hybrides ;
- les coûts de production ;
- la compaction ;
- les maladies ;
- l’hydromorphie ;
- le nombre d’interventions ;
- le parasitisme.
L’idée directrice posée d’emblée est celle d’un possible changement de regard. Au-delà du constat de crise, il s’agit de mettre sur la table les mots de la « remise en état » et le triptyque de l’agroécologie :
- un sol vivant ;
- un environnement de qualité ;
- une plante élaborée, taillée et portée par une génétique adaptée.
L’objectif annoncé n’est pas de prétendre apporter toutes les réponses, mais d’ouvrir le débat avec des techniciens, des vignerons, des viticulteurs et des chercheurs, afin de sortir de pratiques qualifiées d’« obsolescence programmée » de la vigne.
Mise au point sur les cépages résistants
La première intervention est confiée à Lilian Baucher, qui propose une mise au point sur la question des hybrides, sujet présenté comme particulièrement chargé d’idées reçues.
Parcours de Lilian Baucher
Lilian Baucher commence par rappeler son parcours. Il produit du vin depuis douze ans, après une vie de citadin. Installé dans le Beaujolais, il cultive aujourd’hui environ trois hectares et demi de vigne et produit des vins naturels depuis 2012.
S’étant orienté d’emblée vers l’agriculture biologique, il a rapidement été confronté aux difficultés de ce mode de culture :
- traitements ;
- travail du sol ;
- pression des maladies.
En 2015, il entend parler pour la première fois des cépages résistants. Ce qui l’interpelle immédiatement, c’est l’idée que certains de ces cépages nécessitent peu ou pas de traitements. Mais cette curiosité initiale est tempérée par un discours très répandu selon lequel ces variétés produiraient des vins de qualité médiocre.
Il décide alors de vérifier par lui-même :
- dégustations de vins, bons ou mauvais ;
- visites de vignobles ;
- rencontres avec des viticulteurs qui cultivent ces cépages.
En 2016, il plante 200 pieds de 12 variétés allemandes différentes. En 2017, il replante une parcelle plus grande avec deux autres variétés allemandes. En 2018, il plante des vieilles variétés françaises et une variété suisse, puis continue à enrichir sa collection. Il indique avoir aujourd’hui environ quarante variétés en expérimentation, allant d’un pied à 1500 pieds selon les cas.
Définition des cépages résistants
Lilian Baucher préfère parler de cépages tolérants plutôt que de cépages résistants, afin d’éviter une simplification excessive. Selon lui :
- ils ne sont pas résistants à toutes les maladies ;
- leurs résistances sont variables selon les variétés ;
- ils sont néanmoins beaucoup moins sensibles que les Vitis vinifera traditionnels.
Il rappelle qu’en fonction :
- du degré de résistance propre à chaque variété ;
- des conditions météorologiques du millésime ;
ces cépages peuvent nécessiter de 0 à 3 traitements maximum.
Historiquement, ils ont reçu plusieurs noms :
- hybrides ;
- hybrides producteurs directs ;
- cépages interspécifiques ;
- aujourd’hui, cépages résistants.
Il dit apprécier aussi l’expression « cépages paysans », car ils furent largement cultivés dans la polyculture paysanne.
Coévolution, écosystèmes et introduction des maladies américaines
L’intervention revient ensuite sur la notion d’écosystème et de coévolution. Dans un écosystème, des populations de micro-organismes interagissent et tendent vers des équilibres. La reproduction sexuée, en brassant les patrimoines génétiques, est présentée comme un des grands mécanismes naturels de cette coévolution.
Lilian Baucher souligne ensuite que l’impact humain sur les écosystèmes, notamment via les échanges commerciaux, a profondément bouleversé ces équilibres.
Dans le cas de la vigne, l’exemple majeur est celui de l’introduction des maladies américaines au XIXe siècle. Il cite successivement :
- l’oïdium ;
- le phylloxéra ;
- le mildiou ;
- le black rot ;
- puis les cicadelles vectrices de maladies.
Les vignes européennes n’étaient pas armées génétiquement pour résister à ces pathogènes introduits. Deux grandes réponses historiques ont alors émergé :
- la technique du porte-greffe contre le phylloxéra ;
- la lutte chimique, d’abord avec le cuivre et le soufre, puis avec les pesticides de synthèse.
Il rappelle qu’aujourd’hui encore, la viticulture reste très largement dépendante de cette lutte chimique.
La cicadelle et la flavescence dorée
Comme exemple contemporain particulièrement préoccupant, il évoque la cicadelle vectrice de la flavescence dorée, introduite accidentellement en 1958. Elle oblige à plusieurs traitements insecticides sur les secteurs contaminés, y compris en agriculture biologique, ce qui contribue selon lui à l’effondrement de la biodiversité.
L’hybridation comme alternative à la lutte chimique
Lilian Baucher présente ensuite l’hybridation comme une solution alternative à la lutte chimique.
Le principe est simple : croiser une vigne américaine, porteuse de résistances naturelles, avec une vigne européenne, dans l’espoir d’obtenir une descendance réunissant :
- la résistance naturelle aux pathogènes du parent américain ;
- la qualité gustative du vinifera.
Il insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’OGM, mais de pollinisation croisée, technique utilisée depuis toujours en agriculture. Il rappelle au passage que les premiers travaux européens d’hybridation datent des années 1830, avant même l’énonciation des lois de Mendel.
Selon lui, la confusion vient souvent de l’emploi du mot « hybride », aujourd’hui associé à l’industrie semencière moderne, alors qu’ici il s’agit de croisements sexués traditionnels.
Les premiers hybrides naturels en Amérique
Il explique également que la nature elle-même a précédé les hybrideurs. Les colons européens arrivés sur la côte est de l’Amérique avaient emporté avec eux des vinifera, mais ils ne sont pas parvenus à les cultiver correctement face aux pathogènes présents sur place.
Ils ont alors commencé à utiliser des variétés locales, sans toujours savoir que certaines étaient déjà des croisements spontanés entre vinifera et espèces américaines. Il cite notamment le Catawba, identifié plus récemment comme issu d’un croisement spontané entre du sémillon et une vigne américaine.
Cela l’amène à rappeler que, dès lors que les espèces sont réunies géographiquement et qu’elles possèdent la même structure chromosomique, des croisements fertiles sont possibles.
Historique des hybrideurs français
Lilian Baucher retrace ensuite l’histoire des hybrideurs français, en insistant sur le fait qu’il ne s’agit en rien d’une nouveauté.
Il cite parmi les pionniers :
- Georges Couderc ;
- Albert Seibel.
Ces hybrideurs, notamment ardéchois, ont créé un très grand nombre d’hybrides producteurs directs, souvent identifiés par des numéros. Les anciens les appelaient d’ailleurs simplement « les numéros ».
Il mentionne plusieurs variétés devenues connues, comme :
- Seibel 54-55, devenu le Plantet ;
- Seibel 54-09, devenu le Rayon d’or ;
- Couderc 13-03 ;
- Couderc 71-20 ;
- le Baco 22 A.
Il cite aussi la génération suivante d’hybrideurs :
- Baco ;
- Bertille Seyve ;
- Villard ;
- Kuhlmann ;
- Oberlin.
Leur méthode consistait à repartir des meilleures variétés créées précédemment pour tenter d’améliorer encore la qualité ou la résistance.
L’extension considérable des hybrides en France
Lilian Baucher insiste particulièrement sur l’importance historique des hybrides en France, qu’il juge très sous-estimée dans la littérature sur le vin.
Il donne plusieurs repères :
- environ 50 000 hectares au début du XXe siècle ;
- 100 000 hectares en 1930 ;
- 200 000 hectares dans la décennie suivante ;
- jusqu’à 400 000 hectares recensés en 1958, soit environ 30 % du vignoble de l’époque.
Il précise que ce chiffre est probablement sous-estimé, car la chasse aux hybrides était déjà engagée et certains producteurs pouvaient déclarer autre chose.
Selon lui, il y avait donc, il y a à peine soixante ans, l’équivalent de la moitié du vignoble français actuel planté en cépages hybrides.
Le déclin des hybrides
L’intervenant explique ensuite pourquoi on est passé de 400 000 hectares en 1958 à environ 20 000 hectares en 2010.
Il évoque plusieurs facteurs :
- la surproduction viticole après la reconstitution du vignoble ;
- le poids du vignoble algérien ;
- la volonté politique de réguler les volumes ;
- le fait que ces cépages étaient surtout cultivés par des paysans en polyculture, souvent hors des circuits fiscaux et commerciaux organisés ;
- la transformation agricole d’après-guerre :
- mécanisation ;
- intrants ;
- remembrement ;
- spécialisation ;
- grande distribution ;
- baisse de la consommation familiale.
Il rappelle aussi l’interdiction dans les AOC : la présence d’un seul pied hybride sur une exploitation pouvait entraîner la perte du bénéfice de l’appellation pour toute l’exploitation.
Il dénonce au passage un paradoxe : moins de cépages résistants, mais toujours plus de passages et d’interventions. Il cite une moyenne nationale de 41 passages, toutes interventions confondues.
Le reproche du méthanol
Lilian Baucher mentionne également le reproche historique concernant les taux de méthanol supposés élevés des cépages hybrides. Il affirme que cet argument a été scientifiquement invalidé, certaines variétés de vinifera produisant davantage de méthanol que les cépages interdits pour ce motif.
Situation actuelle
Aujourd’hui, selon lui, les cépages résistants reviennent sur le devant de la scène pour plusieurs raisons :
- leur intérêt agronomique ;
- l’espoir d’une viticulture moins gourmande en pesticides ;
- le réchauffement climatique ;
- l’intérêt croissant des consommateurs, en particulier des jeunes publics.
Il rappelle qu’ils restent cultivés dans de nombreux pays où l’attachement exclusif au vinifera est moins fort, par exemple :
- au Canada ;
- aux États-Unis ;
- au Japon ;
- en Chine ;
- en Hongrie ;
- en Italie ;
- en Allemagne ;
- en Suisse.
L’état de la recherche
Lilian Baucher indique que les hybrideurs sont toujours actifs, en particulier à l’étranger. Il souligne qu’en France, à partir de 1949, des dispositions financières ont pratiquement mis fin à l’activité des hybrideurs privés. Les variétés françaises les plus intéressantes ont alors été reprises dans d’autres pays, notamment en Allemagne, où elles ont servi de base à de nouveaux programmes de sélection.
Concernant l’INRA, il explique que la stratégie actuelle vise plutôt à créer des pinots résistants, des gamays résistants, etc. Il rappelle cependant que croiser un pinot avec un pinot ne donne pas un pinot, la vigne étant fortement hétérozygote.
Il met aussi en garde contre l’essor des techniques d’édition génomique, notamment CRISPR-Cas9, qui pourraient, à terme, produire des cépages modifiés présentés comme non-OGM sur le plan réglementaire.
Catalogue, législation et AOC
L’intervenant rappelle que la culture des cépages résistants reste encadrée par une réglementation complexe :
- un catalogue national, avec environ quarante variétés autorisées ;
- l’encépagement des AOC, qui reste très restrictif.
Il juge ce système absurde, dès lors que l’hybridation est une pollinisation croisée naturelle et qu’il existe potentiellement des milliers de variétés cultivables.
Il déplore également que ces cépages soient exclus des dispositifs aidés à la plantation, alors même qu’ils permettraient de réduire significativement l’usage des pesticides.
Freins et opportunités
En conclusion, Lilian Baucher distingue des freins et des opportunités.
Parmi les freins :
- une législation trop contraignante ;
- la perte de l’AOC ;
- le poids de la tradition ;
- la part d’inconnu pour les viticulteurs ;
- le coût de plantation ;
- le prix du foncier dans certaines régions ;
- un discours encore très négatif dans certains milieux.
Parmi les opportunités :
- l’intérêt agronomique ;
- la perspective d’une viticulture moins dépendante des pesticides ;
- le réchauffement climatique, qui oblige déjà à repenser les encépagements ;
- l’intérêt des consommateurs, notamment des jeunes ;
- la question de la flavescence dorée, certaines variétés étant peu ou pas attractives pour la cicadelle.
Il termine en affirmant qu’il défend avant tout l’hybridation comme processus de brassage génétique, plus encore que tel ou tel cépage déjà existant. Selon lui, la viticulture devrait chercher à retrouver une « harmonie parallèle à la nature ».
Questions et échanges autour des cépages résistants
Plusieurs échanges suivent cette intervention.
Commercialisation et statut réglementaire
À une question sur l’interdiction des hybrides, Lilian Baucher précise qu’il faut distinguer :
- les six cépages encore interdits à la commercialisation ;
- les variétés inscrites au catalogue, qui peuvent être cultivées et vinifiées en vin de France.
Il cite les six interdits historiques :
- Noah ;
- Othello ;
- Isabelle ;
- Jacquez ;
- Clinton ;
- Herbemont.
Il rappelle qu’il cultive lui-même ses vins en vin de France sans difficulté particulière de commercialisation.
Disponibilité des plants
Il est également interrogé sur l’approvisionnement en matériel végétal. Il mentionne notamment les pépinières Guillaume en Haute-Saône, qui conservent quelques vieilles variétés résistantes, tout en soulignant la difficulté persistante à trouver ces cépages en quantité.
Hybridation intra-vinifera
Une question de Marceau Bourdarias porte sur la possibilité de recréer du brassage génétique à l’intérieur même du vinifera, sans recourir aux espèces américaines. Lilian Baucher répond que oui, c’est possible, et qu’il soutient même ce principe. Mais il rappelle que, statistiquement, les chances de trouver des résistances naturelles fortes sont plus faibles au sein du seul vinifera qu’en croisant avec des espèces ayant coévolué avec les pathogènes américains.
Cépages les plus intéressants
Interrogé sur les cépages qu’il juge les plus prometteurs, il répond qu’il privilégie d’abord l’intérêt agronomique. Il indique avoir identifié quelques variétés qu’il ne traite pas du tout et qui lui paraissent réellement résistantes, certaines variétés de table allemandes notamment. Sur le plan gustatif, il affirme avoir reçu un accueil plutôt favorable sur ses premières cuvées, même si tout reste à affiner.
Introduction à la taille douce et à la physiologie de la vigne
La séquence suivante est introduite par Marceau Bourdarias, accompagné de François Dal et d’un témoin vigneron, Davy Chodjaï.
Marceau Bourdarias explique qu’il ne vient pas à l’origine du monde viticole, mais plutôt de l’arboriculture ornementale. Son regard sur la physiologie des plantes ligneuses l’a conduit à s’intéresser à la vigne, notamment après une rencontre avec Aude Bernos, ingénieure viticole travaillant à Agrobio Gironde, puis avec François Dal.
Il explique avoir voulu confronter les approches, souvent présentées comme différentes, pour montrer qu’au fond elles reposent sur une même structure de compréhension de la plante.
Présentation de François Dal
François Dal se présente comme technicien dans la région de Sancerre, où il travaille au sein d’une structure appartenant aux vignerons. Il intervient sur l’ensemble de la viticulture, de la plantation à la récolte.
Arrivé de Champagne dans une région très touchée par les maladies du bois, notamment sur sauvignon, il a été frappé par l’importance de la mortalité des pieds. Il explique qu’il a rapidement observé des différences fortes entre vignerons, non pas tant liées aux facteurs agronomiques généraux qu’aux pratiques culturales, et notamment à la taille.
Présentation de Davy Chodjaï
Davy Chodjaï se présente comme responsable de production, de formation chimiste environnemental et œnologue. Il explique qu’il voulait au départ seulement faire du vin, avant de comprendre que la qualité du vin se joue d’abord à la vigne. Il s’est alors intéressé à la taille, qu’il trouvait peu logique dans sa forme habituelle, puis a mis progressivement en place cette approche sur son domaine, avec des résultats rapides sur la production et les rendements. Il situe son domaine dans la région de Bordeaux, entre Pomerol et Lalande-de-Pomerol.
Comprendre la circulation de sève et l’architecture de la vigne
Marceau Bourdarias propose ensuite une lecture très schématique mais structurante du fonctionnement de la plante.
La plante comme empilement annuel
Une vigne est décrite comme un système qui, chaque année, reconstruit une nouvelle plante sur la précédente :
- une tige ;
- des bourgeons ;
- des feuilles ;
- des tissus conducteurs ;
- un développement en longueur ;
- un développement en épaisseur.
Les feuilles sont présentées comme le moteur principal de la circulation de la sève brute, via l’évapotranspiration. Elles créent une tension qui permet l’aspiration de l’eau depuis le sol. À cela s’ajoutent :
- des phénomènes de cohésion de l’eau ;
- la turgescence, c’est-à-dire la capacité de la plante à maintenir ses tissus en état de fonctionnement.
Cette présentation sert à faire comprendre que la plante repose sur un système de circulation de sève qui doit rester étanche.
Importance de l’étanchéité
Selon Marceau Bourdarias, l’étanchéité entre les racines et les feuilles est une condition fondamentale pour que la vigne continue à absorber de l’eau et à fonctionner, notamment en période de forte tension hydrique.
Cette idée d’étanchéité devient alors la clé pour comprendre les conséquences de certaines coupes de taille.
Maladies du bois, plaies de taille et désorganisation des flux
François Dal explique que l’observation de pieds ouverts a montré à quel point l’intérieur de nombreux ceps âgés était dégradé, avec parfois 50 à 80 % de bois mort.
Les coupes qui perturbent la plante
L’un des phénomènes décrits est celui des grosses coupes de rabattage, quand on cherche à « redresser » ou à faire repartir un pied plus bas ou sur le côté. Ces pratiques laissent des zones mortes et obligent la circulation de sève à faire des détours de plus en plus complexes.
Les intervenants expliquent que :
- les flux de sève de la vigne sont en partie sectorisés ;
- dès qu’on abandonne brutalement un côté, on déséquilibre fortement la plante ;
- les bois morts qui se forment deviennent ensuite le terrain de développement des champignons de décomposition.
Ils montrent que les nécroses internes et les étranglements de circulation sont très souvent la conséquence directe des pratiques de taille.
Les principes de la taille douce et de la taille Poussard
François Dal explique qu’il a progressivement reconstitué, à partir de ses observations, les principes d’une taille limitant les dégâts. En avançant dans cette voie, il a découvert qu’il rejoignait en fait très largement les travaux de Simonit & Sirch ? Non, dans cette transcription c’est surtout M. Poussard qui est évoqué, via les travaux de René Lafon.
La référence centrale présentée est donc la taille Poussard.
Principe général
Dans sa forme classique en guyot, la taille Poussard consiste à :
- travailler avec deux bras ;
- placer une baguette d’un côté ;
- un courson de l’autre ;
- alterner si possible la baguette d’une année sur l’autre ;
- éviter les grosses plaies mutilantes ;
- conserver des flux de sève continus.
Cette logique peut, selon François Dal, se décliner à toutes les formes de taille, y compris :
- gobelet ;
- cordon ;
- guyot simple ;
- guyot double.
L’essentiel n’est pas la forme extérieure de la taille, mais le respect des flux de sève et la limitation des perturbations internes.
La notion de compromis
François Dal insiste toutefois sur le fait qu’il n’existe pas de solution idéale universelle. Toute taille est une affaire de compromis, variable selon :
- le temps disponible ;
- la surface ;
- le niveau de formation des équipes ;
- la mécanisation ;
- le cahier des charges de l’appellation ;
- les objectifs du domaine.
L’important est de comprendre l’impact de ses choix.
Allongement de la vigne et maîtrise de la structure
Marceau Bourdarias souligne ensuite un point essentiel : une plante ligneuse s’allonge. Chercher à cultiver une vigne en refusant systématiquement cet allongement conduit selon lui à produire de la pathologie.
Il distingue alors deux enjeux :
- accepter un allongement minimal, compatible avec le fonctionnement de la plante ;
- tout en maintenant une structure gérable dans le palissage.
Davy Chodjaï intervient pour dire que, selon lui, le système à deux bras de la taille Poussard peut finir par poser un problème d’allongement et de croisement, et qu’il préfère, dans certains cas, travailler avec une logique plus unilatérale.
François Dal répond que cet allongement peut être maîtrisé à condition de bien construire la plante, et cite l’exemple de pieds ayant très peu allongé en vingt ans.
Surface foliaire, énergie et productivité
Marceau Bourdarias recentre ensuite la discussion sur la fonction des feuilles. Pour lui, la vigne ne peut être pensée seulement comme une charpente ou un ensemble de bois. Elle doit aussi être vue comme un système de production et de stockage d’énergie.
Les feuilles servent à :
- mûrir le raisin ;
- fabriquer du bois ;
- constituer des réserves ;
- fabriquer les composés nécessaires à la protection de la plante, notamment des tanins et autres métabolites.
L’architecture de la vigne doit donc aussi permettre une bonne exposition de la surface foliaire à la lumière. Il compare cela à des panneaux photovoltaïques : l’enjeu n’est pas d’empiler des feuilles, mais d’optimiser la surface réellement exposée.
Selon lui, une plante bien construite, avec une surface foliaire bien distribuée et un nombre de raisins cohérent avec cette surface, devient plus résiliente :
- meilleure reprise après gel ou grêle ;
- meilleure résistance relative aux maladies ;
- meilleure aptitude à supporter l’enherbement ;
- meilleure longévité.
Questions sur la taille, le rognage et le recépage
Taille et productivité
À une question sur la productivité, Davy Chodjaï indique que dans son expérience, mieux tailler permet au contraire d’augmenter les rendements, car une plante mal conduite consacre d’abord son énergie à survivre et à pousser, avant de produire.
Marceau Bourdarias explique également que certaines façons de couper, par exemple trop bas dans le bois d’un cordon, finissent par plafonner la production.
Le rognage
Une question porte ensuite sur le rognage. Marceau Bourdarias répond que rogner consiste à enlever l’apex, c’est-à-dire l’organe qui organise la pousse. Couper cet organe désorganise la plante.
Il explique que :
- les entre-cœurs qui repartent ensuite ne remplacent pas le fonctionnement de l’apex principal ;
- rogner coûte de l’énergie à la plante ;
- cela revient à multiplier des perturbations qui la forcent à se réorganiser.
François Dal nuance toutefois en rappelant que, dans certaines situations de forte pression mildiou ou de contraintes de conduite, il peut être difficile de s’en passer complètement.
Recépage
Interrogés sur le recépage, les intervenants répondent qu’il faut d’abord tout faire pour ne pas avoir à y recourir. Mais lorsqu’un pied est déjà très dégradé, le recépage peut être préférable à l’arrachage.
François Dal explique qu’un bon recépage se prépare sur plusieurs années :
- faire partir un gourmand ;
- le laisser se développer ;
- attendre qu’il atteigne un diamètre suffisant ;
- puis seulement supprimer l’ancien tronc.
Le but est d’éviter de couper brutalement et de provoquer une réaction trop forte des bois morts.
Curetage
Sur le curetage, François Dal indique qu’il ne s’agit pas d’une technique à généraliser préventivement, mais d’un moyen de sauver un pied malade, comparable au soin d’une carie. Il affirme que dans certaines conditions, notamment sur guyot simple et sur cépages sensibles comme le sauvignon, les résultats peuvent être très bons.
Intervention d’Olivier Husson : compaction, énergie et fonctionnement du sol
À la suite de cette séquence, Olivier Husson est invité à apporter un regard transversal sur la viticulture à partir de ses travaux agronomiques sur d’autres cultures et latitudes.
Il explique que son intérêt de chercheur repose justement sur le fait qu’en milieu tropical les processus sont accélérés, ce qui permet de mieux comprendre des mécanismes universels.
Énergie, feuilles et couverts
Reprenant les propos précédents, il souligne que les feuilles sont des panneaux solaires. Il pose alors la question du nombre de mètres carrés de feuilles par mètre carré de sol.
Il compare :
- forêt tropicale dense : 8 à 15 m² de feuilles par m² de sol ;
- culture de blé ou de riz en fin de cycle : 8 à 10 m² ;
- vigne : beaucoup moins, souvent 0,8 à 2 m² selon les systèmes.
D’où son point : si l’inter-rang reste nu, on se prive d’une énorme part de l’énergie solaire qui pourrait être captée par des plantes de couvert et redistribuée au système.
Carbone, stockage et biologie
Il revient ensuite sur le stockage de l’énergie, sous forme :
- de bois dans la plante ;
- de carbone dans le sol.
Mais il précise qu’un sol riche en carbone n’est pas automatiquement un sol vivant. Le carbone doit nourrir de l’activité biologique ; sinon, ce n’est qu’un « semi-remorque vide ».
Compaction et cercle vicieux
Pour lui, le premier problème de la vigne est la compaction. Il décrit un cercle vicieux :
- le sol compacté s’engorge quand il pleut ;
- les racines s’asphyxient ;
- lorsqu’il sèche, il s’oxyde fortement ;
- la plante alterne entre noyade et stress oxydatif ;
- elle se nourrit mal ;
- elle devient plus sensible ;
- on passe davantage avec le pulvérisateur ;
- on compacte encore davantage.
Il prend l’exemple du manganèse :
- en sol trop oxydé, il devient indisponible ;
- en sol trop réduit, il peut devenir toxique.
Dans les deux cas, la plante dysfonctionne.
Nécessité de cercles vertueux
Olivier Husson conclut en disant qu’il faut inverser ces cercles vicieux en cercles vertueux, et qu’il est frappant de voir qu’en partant d’approches très différentes, les intervenants de la matinée convergent vers les mêmes conclusions.
Intervention d’Hervé Covès : biodiversité, liens vivants et « page blanche »
Hervé Covès intervient ensuite dans un registre plus libre, philosophique et imagé, mais toujours centré sur la question agronomique.
La page blanche
Son point de départ est l’image de la page blanche. Pour lui, cette page représente tout ce qu’il reste possible d’inventer avec la nature. Vouloir immédiatement des listes toutes faites, des recettes ou des espèces à implanter, c’est risquer de manquer l’essentiel : l’observation et la relation.
Il invite à construire une histoire d’amour avec la parcelle, plutôt qu’à appliquer mécaniquement des solutions.
Continuités biologiques
Reprenant la question de la continuité des vaisseaux évoquée sur la vigne, il élargit à l’extérieur de la plante : il parle de continuité des vies, notamment via :
- les champignons mycorhiziens ;
- les racines ;
- les connexions entre plantes ;
- les liens avec les arbres, les haies, les bords de parcelles.
Il propose l’idée qu’au-delà de la circulation de la sève dans la vigne, il existe aussi une circulation de la vie autour de la vigne, à laquelle il faut se relier.
Le vin vivant et la vie autour de la vigne
Il pose ensuite la question du « vin vivant ». Si l’on souhaite produire un vin vivant, alors il faut se demander d’où vient cette vie et comment elle entre dans le vin.
Sa réponse est que cette vie vient de tout ce qui entoure la vigne :
- les plantes compagnes ;
- les arbres ;
- les fleurs ;
- les oiseaux ;
- les champignons ;
- les micro-organismes du milieu.
Le cœur du domaine
Hervé Covès appelle de ses vœux la création d’un cœur de vie au sein du domaine, placé à un endroit stratégique, même si c’est un espace coûteux. Ce cœur pourrait prendre des formes variées :
- bosquet ;
- mare ;
- grands arbres ;
- lieu de biodiversité ;
- espace habité par les rêves du vigneron.
Ce cœur serait à la fois :
- un lieu d’observation ;
- un réservoir de vie ;
- un miroir du domaine ;
- un point de rayonnement vers l’ensemble du vignoble.
Atelier collectif : dessiner une vigne agroécologique
Dans la foulée, un exercice collectif est proposé avec plusieurs tableaux blancs. L’idée est de faire émerger, à partir du public, les composantes d’une vigne insérée dans un environnement agroécologique cohérent.
Ce dont la vigne a besoin
Sur le premier tableau, les participants proposent ce dont la vigne a besoin :
- du soleil ;
- de l’eau ;
- un sol vivant ;
- des vers de terre ;
- des champignons ;
- des oiseaux ;
- de l’air ;
- de l’amour ;
- des vignerons ;
- des tuteurs.
L’idée est rappelée que la vigne est une liane ayant coévolué avec l’arbre.
L’environnement de la vigne
Sur le second tableau, consacré au paysage autour de la vigne, sont évoqués :
- la ripisylve ;
- les haies ;
- les corridors ;
- les mares ;
- les arbres ;
- les fleurs ;
- les insectes ;
- les chauves-souris ;
- les reptiles et batraciens ;
- les broussailles ;
- les cavités ;
- les zones humides ;
- les nuages ;
- les migrations d’oiseaux.
Hervé Covès insiste notamment sur :
- le rôle des zones humides dans les corridors biologiques ;
- le rôle des oiseaux migrateurs comme vecteurs de brassage microbiologique ;
- le rôle possible du lierre, cité comme plante très fréquemment associée à la vigne dans les milieux naturels.
Il est aussi question de la forêt, non pas seulement comme décor, mais comme structure capable de :
- faire tomber la pluie ;
- produire des noyaux de condensation ;
- remettre de la continuité dans le paysage.
Le vin, la cave et le partage
Un troisième tableau est consacré à la cave et à la finalité humaine du système. On y évoque :
- la table ;
- le pain ;
- les amis ;
- les enfants ;
- la joie ;
- la bouteille ;
- le partage.
L’idée qui se dégage est que le vin n’est pas seulement un produit, mais un aboutissement relationnel : si l’on veut produire un vin vivant, il faut aussi le penser dans sa destination humaine, dans le partage et dans la convivialité.
Conclusion de la matinée : azote, fertilité et cycle du carbone
En clôture, Konrad Schreiber est invité à conclure brièvement sur un point-clé : l’azote.
Il rappelle que l’un des grands enseignements de l’agronomie des sols vivants est que lorsque le sol mange du carbone, il produit de l’azote. Plus précisément :
- plus la ration organique donnée au sol est riche en carbone ;
- plus la biologie du sol se développe ;
- plus cette biologie est capable de capter l’azote de l’air et de le redistribuer à l’ensemble du vivant.
Cette idée résume une grande partie du fil rouge de la matinée :
- couvrir les sols ;
- diversifier les apports ;
- nourrir la biologie ;
- sortir des cercles vicieux ;
- reconstruire des continuités ;
- faire de la fertilité in situ.
La matinée se termine sur l’annonce de la reprise de l’après-midi, centrée sur la poursuite de ces réflexions autour de l’agroécologie viticole.