Témoignages agris : le numérique sur les fermes
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L'enregistrement commence en cours d'échange, alors que Maxime Melac termine la présentation de ses débouchés en filière.
Valoriser ses cultures en filière bas carbone
Maxime Melac, agriculteur en grandes cultures dans le Gers, termine la présentation de ses débouchés liés à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, donc bas carbone. Son exploitation n'est malheureusement plus dans la zone d'un premier débouché (nom inaudible dans l'enregistrement), mais elle valorise désormais aussi ses tournesols cultivés en interculture pour une filière de carburant d'aviation. Cela permet d'aller chercher une rémunération supplémentaire dans une période économiquement très compliquée. Ce débouché est suivi avec son négoce, qui lui a soufflé l'idée d'utiliser ces semences, et le retour est franchement bénéfique pour l'exploitation.
L'exploitation essaie d'optimiser le peu d'irrigation dont elle dispose. Cette année, elle a réussi à apporter 20 mm au mois d'août, ce qui a permis au tournesol de tenir : à 15 jours ou 3 semaines de la récolte, il a rattrapé le temps perdu. C'est un débouché très intéressant pour l'exploitation.
La personne qui anime la table ronde résume : grâce au programme Empreinte, Maxime Melac valorise bien mieux son couvert, avec une filière gérée par Saipol. Les deux agriculteurs sont ensuite invités à présenter leur exploitation et les solutions ou méthodes numériques qui les aident au quotidien.
Fabien Guyot : le numérique pour libérer du temps sur une micro-ferme maraîchère
Fabien Guyot est maraîcher dans le Tarn-et-Garonne, installé depuis 8 ans. Il commercialise exclusivement en vente directe, sur quatre marchés, et depuis peu cinq. Il cultive un hectare : « c'est vraiment une micro-ferme ». Ils y travaillent à trois, avec deux salariés. Les marchés prennent énormément de temps : cinq marchés par semaine, tenus à deux.
Son usage du numérique est parti de ce constat : à un moment, il devenait plus intéressant pour lui d'aller vendre et défendre ses prix sur les marchés que de faire des tâches répétitives sur la ferme.
Automatiser l'ouverture des serres et l'irrigation
Premier défi, très simple : automatiser l'ouverture des serres. Au printemps, on peut les ouvrir et les fermer plusieurs fois par jour. Ses tunnels représentent 10 portes, soit au minimum 1 h 30 de travail le matin et 1 h 30 le soir. Ces 3 heures quotidiennes sont aujourd'hui totalement automatisées par un dispositif numérique extrêmement simple.
Deuxième chantier : la gestion de l'irrigation. Selon lui, on parle déjà de numérique dès qu'on installe un simple programmateur pour piloter l'irrigation. Aller ouvrir et fermer des vannes à la main, c'est une perte de temps et de rentabilité qui se passe d'explications. Depuis son installation, le numérique est allé beaucoup plus loin, et même à l'échelle de sa ferme, l'intelligence artificielle commence à entrer dans certains usages.
Planifier les cultures avec un logiciel de gestion
Dans un deuxième temps, il a adopté un logiciel de gestion des calendriers et du suivi de cultures. Lors de sa formation, il avait visité une exploitation dont le responsable disait : « Chez nous, les cultures arrivent quand elles arrivent, elles s'arrêtent quand elles s'arrêtent. » En maraîchage diversifié, on peut avoir tendance à voir les choses ainsi : une cinquantaine de cultures à suivre, une vingtaine de séries de salades par an, voire plus. Il est difficile de prévoir à la semaine près la fin de chaque culture. Mais avec un minimum d'organisation, un peu de numérique et un outil qui fonctionne, cela devient possible. Il existe même aujourd'hui des modèles capables de calculer, à partir des températures et des heures d'ensoleillement, si une culture aura une semaine d'avance ou de retard.
Numériser une ferme à ce niveau permet surtout de dégager du temps, donc de mieux suivre les cultures et de prévoir des cultures intermédiaires, rémunératrices pour l'exploitant ou bénéfiques pour le sol. Jusqu'ici, sur sa ferme ultra-diversifiée, il n'avait ni les moyens ni le temps de prévoir des engrais verts. Cette pratique sera probablement mise en place l'an prochain ou dans deux ans, car il sait désormais qu'il pourra les intercaler : il pourra l'anticiper, avoir les semences à portée de main et les semer rapidement.
Occitanum : des sondes capacitives en autoconstruction
Il lui est ensuite demandé de présenter le programme Occitanum, qu'il a rejoint il y a quelques mois, et le bénéfice qu'il voit pour ses sols grâce aux sondes, notamment pour l'irrigation.
Pour lui, le projet part d'un constat simple : le numérique est un très bel outil, encore faut-il avoir les moyens de le mettre en place. Quant à savoir si le numérique est une bonne chose, il ne faut plus se poser la question : « il faut y aller ». Le climat change vite, et face à un obstacle, il y a deux attitudes : refuser l'obstacle, « et dans ce cas autant arrêter tout de suite », ou accélérer pour le franchir. Le numérique est son accélérateur : c'est ce qui lui permettra de gagner du temps, d'aller plus vite et plus loin, et de s'adapter plus vite au changement climatique et aux défis à venir.
Occitanum vise à permettre à de petites exploitations comme la sienne d'accéder au numérique par l'autoconstruction, avec par exemple des formations à la fabrication de sondes capacitives pour le sol. Il a travaillé sur ce projet et en teste deux sur la ferme. Elles sont « largement perfectibles », mais font déjà le travail un peu mieux que lui lorsqu'il mettait le doigt dans la terre pour juger de l'humidité. Elles ne valent pas un sondage à la tarière à 30 et 60 cm, mais par le passé, il lui est arrivé de ne tout simplement pas avoir le temps de sortir la tarière. Il se retrouvait alors avec des cultures en excès ou en manque d'eau, en difficulté faute de temps.
En autoconstruction, une sonde capacitive ne dépasse pas la centaine d'euros, contre plus de 1 000 € chez les fabricants. C'est là tout l'enjeu : le numérique doit être accessible pour être déployé à grande échelle. Même chose pour ses portes de serre : le premier automaticien contacté lui proposait de payer, en gros, deux fois le prix de la serre pour l'automatiser. Passé par l'autoconstruction, il le fait aujourd'hui pour 200 à 300 € par tunnel, au lieu de 3 000 €. Pour les petites structures, l'autoconstruction est un passage obligé. Occitanum travaille sur un spectre très large de projets, dont un, semble-t-il, d'automatisation des tunnels pour les maraîchers.
Maxime Melac : optimiser l'eau et les intrants en grandes cultures
Sur son exploitation, Maxime Melac irrigue à partir d'un lac collinaire aux ressources limitées : il faut optimiser le peu d'eau disponible. Il a lui aussi installé des sondes capacitives pour irriguer aux moments les plus opportuns. L'expérience a montré qu'il utilisait parfois mal l'eau : trop ou pas assez, des tours d'eau trop tôt ou trop tard. « C'est vraiment un OAD » : un outil qui aide à prendre une décision jugée désormais opportune.
Pour lui, le numérique doit aider à prendre des décisions qui font avancer, pas compliquer la décision. Il faut que ce soit clair. Rien ne remplacera les discussions entre agriculteurs, qui aident beaucoup à échanger et à décider, mais le numérique doit être, pour reprendre les mots de Thibaut plus tôt dans la journée, vraiment pragmatique. On collecte beaucoup de données, mais il est souvent très compliqué de les traduire, et certains modèles peinent à retranscrire ce qui se passe réellement.
Il donne un exemple concret. L'exploitation implante des couverts végétaux. Ses hauts de coteaux sont très sableux, avec la roche à 50 cm. Grâce à la collecte de données, lorsqu'il sème ses féveroles de couvert, il module les densités de semis : davantage sur ces hauts de coteaux, moins dans les bas-fonds qui n'en ont pas spécialement besoin. Pour lui, il est essentiel que le numérique serve l'optimisation et se concrétise vraiment sur le terrain.
En résumé : gain de productivité, gain de temps et gain de rentabilité, puisqu'on ne met pas d'eau là où ce n'est pas nécessaire ou là où l'on sait que c'est perdu d'avance.
Qui fait fonctionner les outils au quotidien ?
Autre frein évoqué lors de la préparation : une fois le numérique intégré, qui le fait fonctionner au quotidien ?
Chez Maxime Melac, la partie réglementaire a énormément évolué en peu de temps. Ses parents et son oncle, plus âgés, travaillent encore sur l'exploitation et le numérique ne les intéresse pas : c'est complexe pour l'ancienne génération. Le renouvellement des générations viendra, mais ceux qui travaillent avec lui au quotidien ont beaucoup de mal à s'en imprégner, et moins envie d'y aller. D'où la nécessité que tout soit très simple. Du numérique, il y en a partout sur les tracteurs, et énormément de données sont intégrées. Mais comme ce n'est pas simple, des idées préconçues freinent l'adoption.
Sur son exploitation, il utilise des outils d'aide à la décision et des sondes capacitives, ainsi que des cartes de modulation pour la partie machinisme. Tous ses outils sont compatibles ISOBUS, la norme censée les faire dialoguer avec les tracteurs, et pourtant « on est encore à l'âge de pierre » : il a tous les jours de grosses difficultés à faire fonctionner ses outils avec ses tracteurs. Tout cela doit encore énormément évoluer, on n'en est qu'aux prémices.
Chez Fabien Guyot, c'est surtout lui qui utilise les outils. Côté mécanisation, aucune technologie : la ferme n'a qu'un vieux tracteur pour quelques bricoles, ce n'est pas son outil principal. On y travaille beaucoup à la main, c'est le mode de production choisi ; il dit qu'il ne saurait même pas démarrer un tracteur récent. En revanche, tout le monde sur la ferme sait utiliser les outils numériques.
Un logiciel unique pour la production, la vente et la comptabilité
L'essentiel de son numérique passe par un logiciel qu'il tient à faire connaître, « Ouvre ta ferme », développé par un développeur indépendant. Très simple d'utilisation, il est aussi très puissant. Il permet à un petit producteur de gérer :
- la production : calendriers de culture, assolements. Le jour même, il a reçu une notification annonçant l'arrivée du module phytosanitaire, pour être en conformité avec l'obligation du 1er janvier 2027 ;
- la commercialisation : sur le marché, une tablette connectée enregistre directement les ventes, et tout est automatisé. Auparavant, il fallait tout noter dans un cahier, puis, pour un minimum de suivi, le recopier au retour à la ferme : environ une heure de travail par marché. Avec quatre, puis cinq marchés par semaine, cet outil lui fait gagner 5 heures d'administratif, de comptabilité et de suivi des ventes ;
- la gestion et la comptabilité : tout le monde est concerné par la facturation électronique et par le reporting des ventes, obligatoire l'an prochain, y compris en vente directe, mois après mois. Demain, il clôturera sa vente sur le marché, les ventes basculeront dans les journaux de caisse, eux aussi obligatoires en vente directe, et d'un clic tout partira « dans cette machine dont je n'ai même pas envie de savoir comment elle marche ». L'administratif n'est pas son métier : moins cela lui prend de temps, mieux c'est.
Il invite tous les producteurs en vente directe, de légumes, de fruits, de produits laitiers ou autres, à s'y intéresser. Le logiciel est en grande partie gratuit, avec des fonctionnalités payantes relativement modestes. Tout le monde l'utilise sur la ferme. Sa mère, 75 ans, qui l'aidait aux retours de marché et aux rapports de vente, « est au chômage technique… enfin, à la retraite ».
Bénéfices pour les sols et rentabilité vont de pair
Pour conclure, l'animation souligne qu'on ne peut pas séparer les bénéfices pour les sols de la rentabilité que ces outils apportent à l'exploitation. L'après-midi, des solutions ayant un réel impact sur la rentabilité des fermes seront présentées, notamment l'application de Milpa ou encore Tellia. Le numérique doit profiter à toutes les facettes de l'exploitation, agronomique comme économique.
Fabien Guyot ajoute un point sur les bienfaits du numérique pour les sols. En acceptant de participer, il s'était lui-même posé la question, mais l'intérêt est certain : « quand je fais 4 heures d'administratif en moins, je fais 4 heures d'agronomie en plus ». Ses journées ne sont pas plus courtes ; il a gagné en vivabilité et prend un peu plus de temps pour lui et sa famille, mais concrètement, il est plus présent pour ses cultures et ses sols. Ses interventions sur le sol sont mieux raisonnées qu'avant. Avant, il se disait « il faut y aller, on y va », sans forcément s'y prendre de la meilleure façon. Aujourd'hui, il réfléchit davantage.
Questions du public
Un outil pour valoriser les pratiques bas carbone ?
Bastien, agriculteur dans le Gers comme Maxime Melac, demande : si un outil permettait de valoriser les nouvelles pratiques, notamment bas carbone, et d'en tirer un revenu supplémentaire, serait-ce une contrainte de plus ou une valorisation bienvenue, y compris pour ceux qui utilisent déjà des applications comme Ouvre ta ferme ?
Maxime Melac a déjà mis en place, avec son négoce, une valorisation du carbone. Pour y travailler quasiment depuis le début, il ne va pas mentir : la rémunération rapportée au temps de travail est pour l'instant rédhibitoire. Le cœur du sujet est de trouver de grandes entreprises, « des pollueurs, disons », pour valoriser cette captation de carbone. Et une année comme celle-ci, il craint que ses couverts, implantés la semaine précédente, ne dépassent pas 10 cm faute de pluie : la captation de carbone lui paraît compliquée si les épisodes climatiques de ce type se répètent.
Il reconnaît que l'agriculteur a malheureusement besoin d'une « carotte ». En discutant avec ses voisins, il constate qu'ils sont très peu à pratiquer les couverts dans son secteur, à cause des contraintes météorologiques et du foncier : dans les terres argileuses, détruire les couverts est très compliqué. Ces pratiques ne sont pas encore ancrées, mais peuvent le devenir si l'on montre leurs bénéfices pour le sol. Lui-même n'était pas tout à fait satisfait au départ. Les années sont très différentes : certaines donnent un couvert magnifique, facile à détruire au printemps, avec un bénéfice derrière. Il observe un bénéfice « impressionnant » sur la levée du blé l'année suivante. Il ne faut pas tirer de conclusions hâtives, positives ou négatives. Mais si une rémunération est proposée avec un outil facile à utiliser, les agriculteurs répondront présent.
Fabien Guyot, peu au fait des pratiques en grandes cultures, comprend la question ainsi : des outils numériques supplémentaires permettraient-ils d'aller plus loin dans certaines pratiques ? Pour lui, oui. En maraîchage, certaines cultures pourraient être développées avec l'appui du numérique. Certaines productions sont rémunératrices mais difficiles à commercialiser : il faut étendre son réseau de distribution. Quand on passe déjà énormément de temps sur les marchés, la porte qui reste à ouvrir est la vente directe par une plateforme ou un site de vente. Les deux points bloquants sont le coût de production de ces cultures et la saturation des réseaux de distribution. C'est ce qui l'amène à développer une partie vente en ligne sur commande.
Comment décider d'investir dans un outil numérique ?
Une personne qui conçoit des outils d'aide à la décision demande aux deux agriculteurs d'expliquer avec leurs mots ce qu'ils appellent retour sur investissement, et comment ils décident d'acheter une solution numérique, capteur, logiciel ou autre. Des agriculteurs lui ont déjà dit : « Entre un pneu et un logiciel, le pneu, j'en ai besoin. Le logiciel, c'est du temps, donc je peux m'en passer. »
Pour Maxime Melac, l'achat d'un outil numérique doit avoir un effet économique : c'est le nerf de la guerre, comme l'a montré la dernière campagne. L'optimisation porte d'abord sur les intrants : une carte de modulation permet de mettre l'engrais au bon endroit et au bon moment, avec un effet économique bénéfique. Le raisonnement est souvent économique, mais il porte aussi sur le temps. Il utilise par exemple un OAD pour le stockage de ses céréales : l'exploitation stocke toute sa récolte, dans des cellules séchantes et des cellules ventilées. Si la nuit annonce 10 °C, l'outil se règle seul et allume les ventilateurs. Ce temps gagné sert à autre chose. Comme Fabien Guyot, il passe énormément de temps au bureau : c'est le quotidien de la nouvelle génération, qui doit monter des dossiers, et le numérique l'aide à optimiser ce temps.
Fabien Guyot rappelle que son système est un peu marginal : il travaille sur un hectare. En arrivant sur la ferme, il a « planté quatre piquets » et choisi un modèle intensif et non extensif, qui n'a pas vocation à s'agrandir. Ils travaillent à trois et leurs objectifs financiers sont atteints. La mécanisation y a atteint ses limites. Sa question n'est donc pas d'acheter un plus gros tracteur, mais plutôt : ai-je vraiment besoin de sortir le tracteur, ou puis-je m'en passer, et faire l'économie des pneus et du carburant ? C'est propre à son système.
Pour investir dans le numérique, il évalue, comme pour le reste, le rapport entre bénéfice, risque et investissement. Pour automatiser ses portes de serre, le besoin était là et le cahier des charges simple. Mais quand on lui demandait 3 000 à 4 000 € pour automatiser une serre achetée 8 000 € hors taxes, le compte n'y était pas. Il a mis deux ans à trouver une solution à bas coût qui fonctionne. L'investissement reste donc un frein.
Il évalue surtout le temps de travail. Le plus important pour lui est de gagner du temps sur la production : c'est le premier critère. Le second est de savoir si l'outil lui fera gagner de l'argent au regard de ce qu'il a coûté. Mais certains outils ne rapporteront pas forcément d'argent : le seul gain de temps peut suffire à déclencher l'investissement.