Santé des sols & des hommes, par Odette Ménard
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Ce week-end, on vous propose quelques interventions données lors de nos 1ères Rencontres Internationales de l'Agriculture du Vivant !
Introduction
Odette Ménard commence en disant que c’est toujours un privilège d’être invitée pour partager son « petit savoir ». Elle remercie le public d’être présent, en soulignant avec humour que c’est bon pour l’estime de soi.
Elle fait ensuite un parallèle avec des cours suivis autrefois entre parents sur l’estime de soi et l’éducation des enfants. Dans ces formations, les intervenants disaient souvent que les personnes qui auraient le plus besoin d’entendre ce message n’étaient pas dans la salle. Selon elle, on retrouve un défi semblable lorsqu’on parle de santé des sols et de conservation des sols au Québec : les personnes déjà convaincues sont présentes, mais il faut encore élargir la prise de conscience.
Elle oppose aussi deux réalités agricoles très différentes : celle du Québec au 25 février, et celle d’endroits où, à la même date, le blé mesure déjà 10 à 15 cm. Pourtant, malgré ces contextes différents, le souci reste le même : il est possible partout de travailler à la santé des sols.
Elle présente ensuite son environnement de travail, en précisant avec humour qu’elle réalise même des profils de sol en hiver.
La « première fois » comme fil conducteur
Pour structurer son intervention, Odette Ménard choisit de parler de plusieurs « premières fois » de sa vie professionnelle et personnelle. Elle joue volontairement avec cette expression pour capter l’attention du public, avant d’expliquer qu’elle souhaite partager les moments fondateurs qui l’ont amenée à réfléchir autrement à l’agriculture, aux sols et à leur santé.
Son premier emploi
Son premier emploi, à 16 ans, a été dans une usine de fabrication de tuyaux de tôle ondulée galvanisée. Elle y travaillait de 17 h à 5 h du matin. Son travail consistait à produire, de manière répétitive, des quantités très importantes de tuyaux ou de petites pièces métalliques, sur des machines qu’elle décrit comme extrêmement dangereuses.
À la fin de cet été de travail, elle vit ce qu’elle appelle sa première vraie leçon de vie : elle dépense tout l’argent gagné en seulement dix minutes. Cette expérience lui fait comprendre très concrètement pourquoi elle travaillait, mais aussi que, lorsqu’on n’a pas de plaisir dans ce que l’on fait, les choses perdent beaucoup de leur valeur. Sa mère, raconte-t-elle, était bien découragée de voir avec quelle facilité elle pouvait dépenser cet argent.
Cette première expérience lui apprend donc très tôt que le sens et le plaisir dans le travail comptent autant que la rémunération.
La première remise en question professionnelle
Odette Ménard explique qu’au Québec, elle est diplômée en génie agricole, avec une maîtrise dans cette discipline. Sa spécialité est alors les structures de bâtiments. Au début de sa carrière, elle se voit comme une ingénieure de bâtiments agricoles, passionnée par cette dimension technique.
Elle décroche finalement un emploi au ministère de l’Agriculture. Mais dès son arrivée, son patron lui annonce qu’on n’a finalement pas besoin d’une ingénieure en bâtiments. En revanche, comme c’est ce poste qui pouvait être officiellement ouvert, c’est sur cette base qu’elle a été embauchée. Son patron lui demande donc de s’occuper non pas des bâtiments, mais de la conservation des sols.
En quelques minutes, elle passe ainsi des structures de bâtiments à la problématique de l’érosion hydrique. Son patron lui annonce même qu’elle devra donner, deux jours plus tard, une conférence sur les phénomènes d’érosion hydrique et les moyens de les corriger.
Odette Ménard rappelle alors, non sans humour, qu’à cette époque internet n’existe pas. Il faut aller à la bibliothèque, et les présentations se font sur acétates. En deux jours, elle devient donc spécialiste de l’érosion hydrique en courant entre les rayons de la bibliothèque.
Les débuts du semis direct et la protection du sol
Très rapidement, une idée s’impose : pour corriger l’érosion hydrique, il faut couvrir les sols. Le phénomène étant un phénomène de surface, la première réponse consiste à protéger cette surface.
Avec ses collègues, elle se met donc à développer toutes sortes de projets de semis direct. Les résidus de culture deviennent pour elle une « armure » qui protège le sol contre l’érosion. La machinerie existe, les aspects techniques sont en grande partie maîtrisés, mais il reste encore beaucoup à apprendre. Ils essaient, se trompent, réfléchissent, corrigent, avancent.
Le semis direct apparaît alors non seulement comme une technique, mais comme une manière différente de regarder le fonctionnement du sol.
La rencontre avec les vers de terre
L’une des grandes découvertes de ce parcours est la rencontre avec les vers de terre. Odette Ménard demande au public s’il a déjà rencontré ses vers de terre, s’il les a déjà vraiment observés.
Elle explique que, dans certains champs, on peut compter environ 12 turricules ou « cabanes » de vers de terre par mètre carré. En extrapolant à l’hectare, cela représente environ 120 000 traces visibles, ce qui correspond à près de 3 à 4 millions de vers de terre à l’hectare.
Pour elle, la présence de ces cabanes devient un indice très fort qu’il se passe quelque chose de positif dans le sol. On ne voit plus seulement des résidus en surface : on voit les trous d’entrée des vers de terre, les structures qu’ils ont construites, l’activité biologique à l’œuvre.
Elle s’attarde ensuite à la durée de vie des tunnels de vers de terre. Certains vers creusent des galeries verticales très profondes, jusqu’à la nappe phréatique ou jusqu’à une couche très dure. Le ver peut vivre plusieurs années, de l’ordre de 7 à 9 ans dans les conditions évoquées, mais ses galeries peuvent persister bien au-delà de sa propre vie. Elle cite un chercheur américain ayant suivi la stabilité de ces tunnels pendant 30 ans, jusqu’à l’arrêt de l’observation, non parce que les tunnels avaient disparu, mais parce que le chercheur est mort et que personne n’a repris le travail.
Cette persistance montre que les vers de terre construisent durablement la structure du sol.
Comprendre son sol au-delà de l’analyse chimique
Odette Ménard insiste ensuite sur la nécessité de vraiment rencontrer son sol. Elle donne l’exemple de deux échantillons prélevés à environ 50 cm l’un de l’autre. Visuellement et physiquement, ils sont très différents. Si l’on se place du point de vue d’une plante, l’un semble nettement plus favorable à la croissance, à l’aération et à l’enracinement que l’autre.
Pourtant, si l’on réalise une analyse chimique traditionnelle, les deux échantillons donneront sensiblement les mêmes résultats. Cela montre, selon elle, qu’il faut aller plus loin que la seule chimie pour comprendre les caractéristiques vivantes et fonctionnelles du sol.
Elle insiste sur l’importance de distinguer un sol vivant d’un sol endommagé.
Le test de stabilité structurale
Elle évoque le test de stabilité structurale, qu’elle demande au public s’il connaît et s’il a déjà réalisé chez lui. Ce test est, selon elle, simple à mettre en œuvre et très révélateur.
Il permet de voir immédiatement la différence entre un sol en mauvais état et un sol en bon état structural. C’est une manière concrète et accessible d’aller à la rencontre de son sol et de mieux comprendre son niveau de santé.
Les simulateurs de pluie et l’infiltration
Odette Ménard parle ensuite des simulateurs de pluie. Elle précise que, si certaines personnes ne les connaissent pas, elle pourra les montrer après la conférence.
Le principe est de mesurer d’un côté l’érosion produite et de l’autre l’infiltration. Les résultats sont parlants : sur un sol nu, 70 à 75 % de l’eau de pluie peut être perdue par érosion. Dans ce cas, l’infiltration est très faible voire absente.
À l’inverse, dans un sol mieux protégé, il y a très peu d’érosion et une infiltration réelle. La qualité de cette infiltration est elle aussi importante : une eau claire indique une meilleure situation, tandis qu’une eau plus foncée montre que l’eau entraîne encore des particules du sol.
Ainsi, il ne suffit pas seulement de réduire l’érosion de surface. Il faut aussi améliorer l’infiltration dans le profil de sol, afin que l’eau entre dans le sol sans emporter avec elle des particules.
L’écologie du sol
Odette Ménard introduit alors la notion d’écologie du sol. Dans un sol en santé, environ 95 % du volume est composé de matière minérale, d’eau et d’air. Les 5 % restants correspondent à la matière organique.
Mais, à l’intérieur même de cette matière organique, on trouve une biomasse vivante considérable. Les vers de terre, pourtant très visibles, ne représentent qu’environ 22 % de cette biomasse vivante totale. Cela signifie que, derrière les 3 à 4 millions de vers de terre par hectare, il y a encore beaucoup plus de micro-organismes.
Elle rappelle qu’une simple poignée de sol peut contenir jusqu’à un milliard de bactéries. En multipliant par quelques poignées, on atteint des ordres de grandeur comparables à la population mondiale, mais concentrés dans nos mains.
Cette biomasse vivante peut représenter l’équivalent de dix unités animales à l’hectare. À partir de là, elle interpelle les agriculteurs présents : personne n’envisage de laisser des animaux sans les nourrir, pas même quelques heures dans certains cas. Mais quand a-t-on nourri pour la dernière fois sa chaîne alimentaire du sol ? Quand s’est-on réellement préoccupé de cette vie souterraine ?
Pour elle, c’est bien cette chaîne alimentaire du sol qui constitue l’« armée » essentielle au fonctionnement des sols.
Le défi de la transition vers des sols en santé
Odette Ménard compare ensuite la transition vers des sols en santé à la préparation d’un marathon. Peu de personnes sont capables de courir un marathon dès demain. En revanche, avec deux ans d’entraînement, presque tout le monde peut y parvenir. Tous n’auront pas la même performance, ni le même potentiel athlétique, mais tous peuvent progresser.
Selon elle, il en va de même pour les sols. Tous les sols ont un potentiel de très grande santé. Il faut simplement mettre en place les bonnes stratégies, se donner du temps et progresser étape par étape. Une fois engagée, cette amélioration ne peut aller qu’en se poursuivant.
La rencontre avec les cultures de couverture
La logique du semis direct mène ensuite à la rencontre avec les cultures de couverture. Avec elles, on ne se contente plus de protéger la surface : on maintient aussi des racines vivantes dans le sol, ce qui assure une continuité biologique tout au long de l’année.
Parmi les premières espèces travaillées dans leur contexte, Odette Ménard cite le radis, en particulier un type qu’elle présente comme très impressionnant par sa vigueur. Cette plante donnait l’impression de pouvoir à elle seule corriger les problèmes de compaction. Mais, avec le temps, ils ont compris qu’il fallait aller plus loin.
Ils sont passés des espèces seules aux mélanges. Et aujourd’hui, selon elle, il faut aller encore plus loin que les mélanges : il faut réinventer l’architecture de l’agriculture. Il ne suffit pas de prolonger les pratiques existantes ; il faut penser différemment, recomposer les systèmes, imbriquer les cultures, créer de nouvelles organisations.
Réinventer l’architecture des cultures
Odette Ménard donne plusieurs exemples de cette nouvelle architecture.
Des intercultures dans le maïs
Elle évoque le cas d’un producteur qui souhaitait obtenir une bonne biomasse de culture intercalaire dans le maïs. Des essais ont été menés pour déterminer le meilleur moment de semis. Le résultat a permis d’obtenir une biomasse intéressante entre les rangs de maïs, sans pénaliser les rendements.
Le choix de l’architecture de semis a été déterminant : le semis sur certains rangs précis, plutôt qu’à la volée, a permis de concilier la culture principale et la culture de couverture.
Le lin comme brise-vent dans le blé d’hiver
Dans un autre cas, un producteur sème du lin après des cultures de conserverie. Ensuite, il implante le blé dans ce lin. Le lin joue alors un rôle de petit brise-vent pendant l’hiver. Odette Ménard montre l’impact de cette organisation au printemps et insiste sur le fait que cette nouvelle architecture change réellement le fonctionnement du système de culture.
À la récolte, on obtient un blé d’hiver uniforme, ce qui confirme l’intérêt de cette stratégie.
Du soya puis du seigle dans une même séquence
Elle décrit aussi une parcelle divisée en deux : sur une moitié, du soya a été implanté. Le blé a été récolté, puis du seigle d’hiver a été semé. Ainsi, lorsque le soya est récolté, le champ est déjà à nouveau en production de racines.
C’est précisément pour cette raison qu’elle parle d’architecture : il ne s’agit plus de cultures séparées et bien carrées, mais d’un ensemble imbriqué, vivant, continu.
Le maïs en rangs espacés
Autre exemple : un producteur sème son maïs en organisant les rangs selon une structure particulière, avec de grands espacements périodiques. Une partie de la parcelle est conduite de manière conventionnelle, l’autre selon ce nouveau dispositif.
L’objectif est de favoriser davantage le développement des cultures de couverture entre les rangs les plus espacés. Dans ces zones, les couverts poussent beaucoup mieux, sans perte de rendement du maïs. Selon Odette Ménard, l’intérêt principal de ce système apparaît surtout dans la culture suivante : le soya semé après un retour de biomasse très important bénéficie nettement de cette organisation.
On n’est donc plus dans une simple technologie ajoutée au système, mais dans un changement de regard complet sur la manière de construire la rotation.
Les trois bases de la santé des sols
Odette Ménard résume ensuite son message en trois bases essentielles de la santé des sols.
Couvrir et nourrir tout le temps
La première base est de couvrir et nourrir les sols en permanence. Cela signifie maintenir des résidus en surface, mais aussi de la vie et des apports dans l’ensemble du profil.
Réinventer les rotations
La deuxième base est de repenser les rotations. Il ne s’agit pas seulement d’alterner quelques cultures, mais de revoir l’organisation générale du système pour multiplier les effets positifs sur le sol.
Éliminer le travail du sol
La troisième base est d’éliminer le travail du sol. Cette orientation revient comme un point central de sa démarche : pour préserver la structure, la vie biologique, les galeries, l’infiltration et la stabilité du sol, il faut réduire au maximum les perturbations mécaniques.
À cela, elle ajoute un élément indispensable : le réseautage. Aujourd’hui, avec les outils électroniques et les plateformes d’échange, il n’y a aucune raison de rester isolé. Il est essentiel de s’entourer de producteurs, de conseillers, de vulgarisateurs et de chercheurs. Ce réseau dynamique fait progresser à la fois techniquement et humainement.
Prendre du recul : la leçon du saut en parachute
Dans la dernière partie de son intervention, Odette Ménard invite à regarder les choses sous un angle différent.
Elle présente son fils, Frédéric, qu’elle décrit comme un garçon extraordinaire. Vers 16 ans, alors qu’il semblait peu attiré par l’école et sans direction claire, il découvre le parachutisme. Cette expérience change sa vie. Depuis, il a accumulé plus de mille sauts et accompagne même des personnes en tandem.
Odette Ménard raconte avec humour que, lorsque son fils a voulu devenir producteur agricole, elle lui a conseillé de trouver une conjointe dont le père serait agriculteur, ce qu’il a effectivement fait peu après. Elle souligne aussi que son fils répète souvent aux producteurs : « ma mère dit qu’il faut faire ça », ce qui la ramène constamment à la réalité agricole.
Mais ce qu’elle retient surtout du parachutisme, c’est la capacité de prendre de la hauteur. En voyant les photos rapportées par son fils, elle s’est demandé à quel moment, en agriculture, on prend vraiment du recul sur ce que l’on fait. À quel moment on « saute en parachute » pour observer l’impact réel de ses actions sur la terre.
Pour elle, cette prise de recul est essentielle.
La peur de manquer quelque chose et la nécessité de faire confiance
Elle termine en évoquant la peur de manquer quelque chose, ce phénomène très contemporain lié aux téléphones cellulaires et à la connexion permanente. Nous voulons être informés de tout, tout le temps, au point qu’il existe désormais des vacances où l’on paie pour se faire enlever son cellulaire.
Elle applique cette idée au monde agricole : on est entouré de discours, de promesses technologiques, de solutions qui prétendent garantir de meilleurs rendements. Ces innovations ont leur place et les personnes qui les portent sont importantes. Mais, selon elle, l’essentiel est ailleurs : il faut connaître, apprendre, comprendre et faire confiance.
Lorsqu’on place la santé des sols au cœur de ses préoccupations, il faut se faire confiance. Cela fonctionne, dit-elle, mais il ne faut pas avoir peur de prendre le temps nécessaire et de poursuivre sa démarche.
Conclusion
Odette Ménard conclut en réaffirmant que la santé des sols repose sur une compréhension vivante des systèmes agricoles. Elle ne se réduit ni à une recette, ni à une technologie isolée. Elle exige de couvrir et nourrir les sols, de maintenir des racines vivantes, de limiter le travail du sol, de repenser les rotations, d’observer réellement le fonctionnement biologique et de s’appuyer sur un réseau d’échange.
Son message final est à la fois technique et humain : pour transformer les sols, il faut du temps, de l’apprentissage, du recul et de la confiance.