Rencontres Nationales 2022 - 1ére journée - Vincent Levasseur - La Mécanisation
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Deux journées autour du maraîchage sol vivant ont été organisées le 7 et 8 Novembre 2022. A l'issue de ces rencontres, plusieurs intervenants ont pu présenter leur fermes. Vincent Levavasseur, président de l'association Maraichage Sol Vivant Normandie, aborde le thème de la mécanisation sur les fermes : préparation des planches, apport de M.O., bâchage, implantation des cultures.
Introduction
Cette intervention de Vincent Levavasseur propose un état des lieux de la mécanisation en maraîchage, et en particulier en maraîchage sur sol vivant. Elle s’inscrit dans une journée où plusieurs autres ateliers et interventions sont également consacrés à ce sujet.
Cet état de l’art a été co-construit avec Céline Colombier, remerciée pour la réalisation des diapositives.
L’idée générale de l’intervention est de refaire un point sur :
- pourquoi mécaniser ;
- comment mécaniser ;
- quels sont les outils existants ;
- quelles tâches restent aujourd’hui encore difficiles à mécaniser en maraîchage sur sol vivant.
En toile de fond, Vincent Levavasseur rappelle qu’en maraîchage, de nombreuses tâches sont fatigantes, répétitives, épuisantes, avec beaucoup de ports de charges. Il souligne aussi qu’il existe encore des opérations que l’on ne sait pas vraiment faire correctement aujourd’hui. Il prend comme exemple le semis direct d’une graine en maraîchage sur sol vivant, qui reste très peu maîtrisé en France à l’échelle maraîchère, avec des outils adaptés à des planches étroites ou à des systèmes en monorang.
Pourquoi mécaniser ?
La première raison de mécaniser est de réduire la charge de travail.
Vincent Levavasseur évoque le cas de maraîchers qui se retrouvent en panne de tracteur pendant une semaine, deux semaines, un mois, voire deux mois. À ce moment-là, l’absence d’un outil indispensable peut suffire à désorganiser toute la ferme. Au bout de quelque temps, ce n’est pas seulement le travail qui prend du retard : c’est aussi le corps qui lâche, notamment le dos, et parfois même le projet maraîcher qui se fragilise.
La mécanisation répond donc à un double enjeu :
- la faisabilité technique du travail ;
- la préservation physique des personnes.
La question centrale de l’ergonomie
L’ergonomie est un sujet majeur, directement lié à la fatigue et au transport des charges.
Vincent Levavasseur rappelle qu’un maraîcher produit environ une dizaine de tonnes par an. Cette production doit être déplacée de nombreuses fois :
- une première fois du champ à la station de lavage ou au stockage ;
- une deuxième fois du stockage à la camionnette ;
- une troisième fois de la camionnette au lieu de vente.
Et parfois, il faut encore gérer les invendus et les retours. Cela signifie qu’une masse très importante est déplacée plusieurs fois au cours de la saison.
Pour lui, il faut donc regarder de très près tout ce qui concerne :
- le port de charge ;
- les transferts de récolte ;
- les outils de manutention ;
- la possibilité de faire porter la charge par un équipement plutôt que par le dos du maraîcher.
Comment mécaniser : l’impact sur l’organisation du jardin
La mécanisation n’est pas qu’une question d’outils. Elle a un impact direct sur l’organisation spatiale du jardin.
Vincent Levavasseur insiste sur le fait que :
- la largeur des planches ;
- la largeur des voies ;
- l’entraxe du tracteur ;
- l’entraxe d’une éventuelle remorque ;
doivent être pensés ensemble.
Il n’est pas obligatoire de faire passer un tracteur sur les planches. En revanche, si l’on veut épandre certaines matières difficiles à appliquer autrement qu’avec des épandeurs, il faut parfois prévoir des planches dimensionnées pour permettre le passage des roues ou d’outils adaptés.
Cette réflexion n’est jamais simple, car elle suppose souvent des adaptations techniques parfois lourdes :
- modification des voies des engins ;
- adaptation au gabarit des planches ;
- cohérence entre tous les matériels utilisés sur la ferme.
Les contraintes sous serre
Sous serre, la mécanisation se heurte à une contrainte supplémentaire : la hauteur disponible.
Dans les tunnels bas, qui peuvent ne faire qu’environ 2,20 m, il n’est pas toujours possible de faire passer des engins. Cela oblige à réfléchir spécifiquement à la mécanisation sous abri.
Cela peut avoir des conséquences sur :
- le choix des équipements ;
- le type d’organisation des cultures ;
- les modalités de transport ou de manutention sous serre.
Mécanisation et conception globale du jardin
La mécanisation renvoie plus largement à la conception du jardin :
- comment gérer les haies ;
- comment les tailler régulièrement ;
- comment assurer leur entretien ;
- comment faire passer l’eau ;
- comment organiser les circulations.
Un sujet important est celui des chemins d’accès et des réseaux.
Vincent Levavasseur souligne que, si toutes les parcelles étaient facilement accessibles avec un fourgon ou un véhicule, on pourrait parfois se passer de certaines opérations au tracteur. Il serait possible, dans certains cas, de charger directement les légumes au bout de la ligne ou de la planche, puis de les expédier sans station de lavage intermédiaire.
Mais dans la plupart des systèmes, des étapes de :
- conditionnement ;
- lavage ;
- stockage ;
imposent des manipulations supplémentaires.
Même si cela représente un investissement, l’aménagement des accès peut permettre de réduire fortement les manutentions inutiles.
Le tracteur : pas toujours indispensable, mais souvent central
Sur la préparation du terrain et sur l’organisation quotidienne, Vincent Levavasseur explique que le tracteur n’est pas forcément indispensable dans tous les cas. On voit apparaître des projets avec des quads, par exemple.
Cependant, il rappelle les limites du quad :
- il ne lève pas ;
- il ne fait pas tourner certaines machines ;
- il ne peut pas entraîner un broyeur, par exemple.
Le tracteur reste donc souvent la solution la plus simple et la plus efficace pour de nombreuses tâches.
Sur sa propre ferme, il explique que le tracteur est utilisé trois, quatre ou cinq fois par semaine, notamment pour :
- aider à la récolte ;
- assurer le transport des récoltes ;
- gérer certaines opérations logistiques.
Les alternatives au tracteur
Parmi les alternatives, il cite :
- les microtracteurs ;
- les tracteurs vignerons ;
- certains motoculteurs de transport.
Les microtracteurs constituent une alternative au quad :
- plus chers à l’achat ;
- moins puissants ;
- mais plus ergonomiques ;
- plus maniables ;
- plus passe-partout.
Les tracteurs vignerons peuvent aussi convenir, mais ils présentent souvent une limite : ils ne sont généralement pas équipés de fourche.
Il existe aussi des motoculteurs utilisés non pas pour travailler le sol, mais pour :
- transporter une brouette ;
- porter une petite remorque ;
- déplacer de la matière organique ;
- transporter les récoltes.
Les incontournables de la logistique quotidienne
Pour Vincent Levavasseur, les outils les plus importants ne sont pas forcément ceux du travail du sol, mais ceux qui permettent d’assurer la logistique du quotidien.
Il cite notamment :
- la benne basculante ;
- les bennes avec grandes rehausses ;
- le transpalette ;
- les palettes.
La benne basculante est jugée très importante. Avec de grandes rehausses, elle permet d’empiler les cagettes sur une grande hauteur, jusqu’à 2 m ou 2,50 m, sans que cela s’effondre.
Mais empiler des cagettes en hauteur pose ensuite un autre problème : il faut tout redescendre. D’où l’intérêt d’imaginer des systèmes avec :
- une palette au fond de la benne ;
- puis un transfert à plat en une seule fois ;
- grâce à un transpalette.
Le transpalette comme outil central d’ergonomie
Vincent Levavasseur insiste particulièrement sur le transpalette, qu’il ne faut surtout pas oublier.
Il est difficile de récolter directement sur les fourches d’un transpalette au champ, car les charges ne tiennent pas bien latéralement, sauf à les filmer ou à les cercler, ce qui prend du temps. En revanche, organiser toute la logistique autour de palettes permettrait de mieux gérer les transferts de charge :
- du tracteur à la station de lavage ;
- de la station de lavage au camion ;
- du camion au lieu de vente.
Avec une rampe dans le camion, le transpalette pourrait devenir le principal porteur de charge. L’idéal, du point de vue de l’ergonomie, serait que ce ne soit jamais le dos du maraîcher qui porte la récolte, mais toujours un outil de manutention.
Vincent Levavasseur note que très peu de fermes du réseau ont aujourd’hui réellement réfléchi toute cette chaîne, du champ jusqu’au magasin, à l’AMAP ou au marché.
Préparation des planches
En maraîchage sur sol vivant, on ne travaille pas le sol de manière classique, mais certaines opérations restent nécessaires.
Par exemple :
- marquer les planches ;
- repérer les passe-pieds ;
- ne pas les perdre d’une année sur l’autre ;
- réaliser des buttes permanentes.
Les buttes permanentes peuvent être particulièrement intéressantes dans des sols lourds, argileux ou humides, car elles permettent :
- un meilleur essuyage ;
- une meilleure gestion de l’eau.
Selon les contextes, cela peut nécessiter :
- un décompactage, sur des sols très difficiles, même si cela reste rare ;
- un mélange des matières ;
- l’utilisation de butteuses pour former les planches.
L’apport de matière organique
Pour l’apport de matière organique, l’outil multifonction de référence est l’épandeur.
Il permet de gérer notamment :
- les composts ;
- les broyats de déchets verts.
En revanche, pour la paille et le foin, c’est plus compliqué, sauf dans le cas de bottes carrées. Dans ces situations, on a plutôt besoin de pailleuses.
Vincent Levavasseur insiste sur l’intérêt des épandeurs viticoles, car ils sont adaptés aux petites largeurs :
- environ 1,20 m ;
- donc proches de la largeur de nombreuses planches maraîchères.
Cela en fait des outils potentiellement très intéressants pour les petits jardins maraîchers.
Il rappelle toutefois qu’un chantier d’épandage suppose souvent deux tracteurs :
- un tracteur qui reste sur l’épandeur ;
- un tracteur chargeur pour alimenter la matière organique.
Les pailleuses et la projection de matière
Les pailleuses existent sous différentes formes. Vincent Levavasseur mentionne notamment :
- des pailleuses utilisées en aviculture avec des tuyaux ;
- des systèmes très mécanisés en culture de fraises ;
- des petites machines capables de projeter la matière.
Il rappelle, de manière imagée, que si l’on a été capable « d’envoyer des fusées dans l’espace », on sait aussi aujourd’hui pailler de façon complètement mécanisée.
Certaines petites pailleuses, autour de 10 000 euros, permettent :
- de pailler au tuyau ;
- de faire du paillage par projection ;
- de projeter à 15 mètres.
Sur sa ferme, Vincent Levavasseur explique qu’il passe très peu au tracteur sur les planches, car il utilise une pailleuse capable de projeter à 15 m du fumier de cheval très pailleux. Ces outils sont selon lui très pratiques pour gérer :
- la paille ;
- le foin ;
- les fumiers de cheval bien fibreux.
Le bâchage
L’intervention aborde ensuite la question du bâchage.
Vincent Levavasseur compare différents types de bâches et indique que la bâche d’ensilage est souvent :
- la moins chère ;
- parfois disponible gratuitement ;
- perméable à l’eau et à l’air.
Il précise qu’au bout de deux ans d’utilisation au même endroit, il faut plutôt arrêter, car cela finit par assécher le sol. Mais deux ans constituent déjà une durée longue, qui permet par exemple de conduire deux cultures successives.
Il évoque notamment l’usage répété de bâches sur des espaces de prairie pour enchaîner ensuite des cultures comme les courges.
La mécanisation du bâchage
Le bâchage peut désormais être mécanisé sur de grandes surfaces, grâce à :
- des planteuses ;
- des dérouleuses ;
- des systèmes en injection directe.
L’injection directe signifie ici qu’il est possible de dérouler une bâche directement sur une prairie, sans travail préalable du sol.
Vincent Levavasseur cite notamment la dérouleuse Régarro, qui permet ce type d’opération mécanisée. Il précise toutefois qu’il ne s’agit pas forcément de bâches d’ensilage classiques, mais parfois de bâches plus légères.
Il mentionne aussi le géochanvre comme alternative, mais le juge trop cher en pratique, autour de 1 euro par mètre carré.
Le broyage
Sur le broyage, Vincent Levavasseur estime que le meilleur broyeur n’est pas forcément le gyrobroyeur.
Le problème du gyrobroyeur, sur des paillages épais, est qu’il a tendance à faire des andains sur le côté.
À l’inverse, les broyeurs à axe horizontal répartissent mieux la matière et savent gérer des paillages de plus grande hauteur.
Les semoirs
Concernant les semoirs, deux modèles sont présentés comme particulièrement répandus chez les maraîchers :
- le Terradonis ;
- le EarthWay.
Leurs avantages sont les suivants :
- ils sont légers ;
- pas trop chers ;
- faciles d’utilisation ;
- ils nécessitent peu de semences.
Ce dernier point est important, car beaucoup de semoirs demandent une quantité importante de semences, alors que les maraîchers ont parfois seulement besoin de semer 30 ou 60 mètres, sur un petit nombre de lignes.
Les semoirs multirangs, en revanche, sont difficiles à utiliser sur des sols peu réguliers. Cela impose une grande vigilance.
Le défi du semis direct
Pour Vincent Levavasseur, il y a en France un énorme travail à faire pour mobiliser le savoir-faire issu de l’agriculture de conservation et l’adapter au maraîchage.
L’enjeu est de pouvoir utiliser de vrais semoirs de semis direct à l’échelle maraîchère. Il cite notamment :
- le Semeato ;
- le Fitarelli ;
- des prototypes de l’USDA.
Ces équipements permettent de déposer les graines à la profondeur souhaitée, parfois à travers un paillage déjà en place.
Mais une difficulté importante apparaît lorsqu’on compare :
- le semis direct sur couverture végétale vivante puis détruite ;
- le semis direct sur un mulch rapporté.
Dans le cas du mulch rapporté, il y a un risque important de bourrage. Cela suppose donc de développer des outils spécifiques capables de :
- trancher ;
- découper ;
- ouvrir un passage dans le paillage avant le semis.
Vincent Levavasseur évoque à ce sujet un prototype développé dans le projet « paillage », avec un petit disque motorisé destiné à commencer l’ouverture du passage avant le semoir.
La plantation
Pour la plantation, il mentionne la canne à planter, encore beaucoup utilisée au quotidien.
Il évoque aussi des machines de plantation plus avancées, parmi lesquelles :
- la Checchi & Magli ;
- une autre machine qui devait être présentée par Johann Storch ;
- des planteuses développées par l’USDA ;
- des outils également développés au Brésil.
Certaines de ces planteuses fonctionnent derrière motoculteur et visent à rendre la plantation plus autonome et plus régulière.
La mécanisation des couverts végétaux
Vincent Levavasseur termine en abordant la mécanisation des couverts végétaux.
Pour le semis des couverts, il renvoie là encore à des semoirs brésiliens, capables de fonctionner non pas sur 3 mètres de large comme en grandes cultures, mais sur quelques rangs seulement.
Il cite aussi le Faunamaster, un outil danois développé au départ pour les chasseurs qui souhaitent semer du maïs ou des mélanges fourragers afin d’attirer le gibier. Cet outil fonctionne dans une prairie, ce qui laisse penser qu’il pourrait aussi fonctionner dans des résidus de paillage.
La destruction des couverts végétaux
Une fois les couverts implantés, il faut les détruire.
Pour cela, plusieurs outils ou méthodes sont mentionnés :
- les rouleaux Faca ;
- le rouleau Roll’n’Sem Orbis ;
- le désherbage thermique ;
- la bâche ;
- le broyage.
Vincent Levavasseur rappelle toutefois un point essentiel : à l’exception de la bâche, ces outils ne permettent jamais une destruction totale. Il faut donc apprendre à bien gérer la destruction des couverts pour pouvoir ensuite implanter correctement :
- un semis direct ;
- une plantation directe ;
juste derrière.
Attention aux broyeurs de branches
L’intervention se termine par un avertissement sur les broyeurs de branches.
Broyer :
- des branches ;
- des matières organiques ;
- des déchets verts issus de déchetteries ;
coûte très cher en temps et en énergie.
Beaucoup de maraîchers investissent dans de petits broyeurs, les utilisent un ou deux ans, puis finissent par les abandonner au bout de trois ans parce qu’ils les trouvent trop longs et trop pénibles à utiliser.
Pour que ces chantiers soient productifs, il faut disposer de matières :
- très droites ;
- très verticales ;
- longues ;
- faciles à avaler par la machine.
Sinon, cela prend énormément de temps. L’autre option consiste à mettre en place de gros chantiers mécanisés, mais cela demande alors des investissements beaucoup plus importants.
Selon Vincent Levavasseur, il faut donc bien mesurer le rapport entre :
- le temps passé ;
- le coût de l’équipement ;
- le gain réel pour la ferme.
Conclusion
Cette revue de la mécanisation en maraîchage montre que le sujet dépasse largement la seule question du choix d’un outil. La mécanisation concerne :
- l’ergonomie ;
- la logistique ;
- l’organisation spatiale du jardin ;
- l’accès aux parcelles ;
- la gestion des matières organiques ;
- la manutention ;
- les semis, plantations et couverts végétaux.
Un des messages centraux de Vincent Levavasseur est qu’il faut penser la mécanisation de manière globale, depuis le champ jusqu’au lieu de vente, avec pour objectif de limiter au maximum les manipulations inutiles et de préserver le corps du maraîcher.