Comprendre, préserver, améliorer le fonctionnement hydrique des sols (Lionel ALLETTO)

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Dans cette conférence, Lionel Alletto (INRAE, Toulouse) explique le fonctionnement hydrique des sols et les leviers pour le préserver ou l’améliorer. Il rappelle que l’eau circule et se stocke selon la structure du sol, sa porosité, sa teneur en carbone et l’activité biologique. L’enjeu est double : favoriser l’infiltration de l’eau plutôt que le ruissellement, et mieux retenir l’eau utile aux plantes. Le rôle central de la matière organique et du carbone du sol est mis en avant : ils améliorent la stabilité des agrégats, soutiennent l’activité biologique et renforcent le fonctionnement du réservoir en eau. Parmi les pratiques efficaces, Lionel Alletto cite la couverture des sols, les couverts végétaux, les apports de biomasse et la réduction du travail du sol, à condition de les combiner. Il souligne enfin que ce n’est pas seulement la quantité d’eau stockée qui compte, mais aussi la qualité du fonctionnement hydrique du sol dans le temps.

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Résumé
Dans cette conférence, Lionel Alletto (INRAE, Toulouse) explique le fonctionnement hydrique des sols et les leviers pour le préserver ou l’améliorer. Il rappelle que l’eau circule et se stocke selon la structure du sol, sa porosité, sa teneur en carbone et l’activité biologique. L’enjeu est double : favoriser l’infiltration de l’eau plutôt que le ruissellement, et mieux retenir l’eau utile aux plantes. Le rôle central de la matière organique et du carbone du sol est mis en avant : ils améliorent la stabilité des agrégats, soutiennent l’activité biologique et renforcent le fonctionnement du réservoir en eau. Parmi les pratiques efficaces, Lionel Alletto cite la couverture des sols, les couverts végétaux, les apports de biomasse et la réduction du travail du sol, à condition de les combiner. Il souligne enfin que ce n’est pas seulement la quantité d’eau stockée qui compte, mais aussi la qualité du fonctionnement hydrique du sol dans le temps.

Lors de la réunion de Présentation technique / Formation, Lionel Alletto d'Inrae à Toulouse a exposé les éléments essentiels concernant le fonctionnement hydrique des sols, en soulignant leur composition et leur rôle crucial dans des enjeux environnementaux tels que la sécurité alimentaire et la biodiversité. Il a décrite les processus d'infiltration et de ruissellement, précisant l'importance de la porosité du sol pour l'acheminement de l'eau et des nutriments aux plantes, ainsi que l'impact du couvert végétal sur la réduction du ruissellement. La gestion du carbone et de la matière organique a été présentée comme une stratégie clé pour améliorer la capacité d'infiltration des sols, alors que les résultats prévus d'un programme de recherche, Baguera, ont été mentionnés pour évaluer ces processus à partir de 2025.


Notes

Introduction au fonctionnement hydrique des sols

  • Présentation par Lionel Alletto d'Inrae Toulouse sur les éléments de compréhension du fonctionnement hydrique des sols
  • Le sol est composé de trois fractions: solide (45-60%), liquide et gazeuse (porosité variant de 5 à 55%)
  • Le sol est un système interactif entre des états physiques, chimiques et biologiques
  • Le sol est au cœur des enjeux de sécurité alimentaire, santé globale, biodiversité et adaptation au changement climatique
  • Plus d'un tiers des sols à l'échelle mondiale sont modérément ou sévèrement dégradés
  • Illustrations de formes de dégradation: érosion hydrique, érosion éolienne, artificialisation, contamination

Processus hydrologiques fondamentaux

  • Explication des processus régissant l'arrivée d'une goutte d'eau sur le sol: infiltration vs ruissellement
  • Augmentation du ruissellement par rapport à l'infiltration dans la plupart des bassins versants actuels
  • Distinction entre macroporosité (visible à l'œil nu, >0,1mm) et microporosité
  • Le remplissage des pores commence par les micropores (charges électriques plus denses) avant les macropores
  • Les galeries de vers de terre (macropores) font principalement circuler l'air dans le sol, non l'eau, sauf en cas de saturation
  • Les racines des plantes suivent préférentiellement les parois des macropores où elles trouvent eau et nutriments

Réservoir utilisable et rétention d'eau

  • Le réservoir utilisable des sols correspond à l'eau disponible pour les plantes entre le point de ressuyage et le point de flétrissement
  • Les macropores contribuent très peu au réservoir utilisable des sols
  • Présentation des leviers pour favoriser l'infiltration: réduire l'énergie cinétique des pluies, stabiliser les agrégats, accroître l'infiltration
  • L'importance du matelas végétal pour amortir l'impact des gouttes d'eau
  • À partir de 30% de couverture du sol (environ 1 tonne de résidus/ha), le ruissellement est réduit à presque rien
  • Efficacité de 80-90% d'abattement du ruissellement avec une bonne couverture du sol

Carbone et matière organique

  • La gestion du carbone est un levier majeur pour améliorer le fonctionnement hydrique des sols
  • Les fractions de matière organique ont des durées de vie variables : labiles (semaines à mois), lentes (année à décennie), stables (siècles)
  • Les couverts végétaux sont le levier le plus efficace pour les céréaliers pour stocker du carbone additionnel
  • La partie racinaire est deux fois plus efficace que la partie aérienne pour former des matières organiques stables
  • Le travail du sol seul ne permet pas d'augmenter significativement les stocks de carbone, mais modifie leur localisation

Impacts sur l'infiltration et perspectives

  • Les capacités d'infiltration augmentent de 2,5 à 5 fois dans les sols peu travaillés avec beaucoup de matière organique
  • La densité plus élevée dans les systèmes ACS n'empêche pas une bonne infiltration grâce à la connectivité des pores
  • Le réservoir utilisable augmente de 5-10% sur le profil total et 10-15% sur l'horizon de surface après 20 ans d'ACS
  • Ce n'est pas tant la taille du réservoir qui compte que son mode de fonctionnement (vidange et recharge)
  • Les fonctions classiques d'estimation du réservoir utilisable ne sont pas adaptées aux systèmes peu travaillés
  • Présentation du programme de recherche Baguera à partir de 2025 sur le bassin Adour Garonne pour caractériser ces processus


Mieux comprendre l’équilibre entre le bon fonctionnement d’un sol et ses besoins en intrants En décembre 2024, la Chambre d'Agriculture du Tarn a réuni une centaine de participants, agriculteurs et techniciens, pour sa traditionnelle Journée Sol.

3 chercheurs de INRAE Lionel Ranjar, Stéphane Cordeau, Lionel Alletto ainsi que Yves FERRIE agronome à la Chambre d'Agriculture du Tarn  et Ingénieur Réseau DEPHY Ecophyto y ont présenté les résultats de leurs travaux devant un public d'initiés toujours en demande de nouvelles informations sur le sujet.

3 vidéos reprennent leurs interventions :

  1. La biodiversité au service d'une société durable (Lionel RANJARD)
  2. On a les adventices qu'on mérite, mais ce n'est pas toujours mauvais signe (Stéphane CORDEAU)
  3. Comprendre, préserver, améliorer le fonctionnement hydrique des sols (Lionel ALLETTO)






Introduction

Lionel Alletto, d’Inrae Toulouse, propose dans cette intervention des éléments de compréhension sur le fonctionnement hydrique des sols. L’objectif est d’abord de rappeler des bases générales sur le sol, puis de montrer comment certaines pratiques agricoles influencent l’infiltration, le ruissellement, la rétention de l’eau et l’alimentation des plantes. Enfin, l’intervention ouvre sur quelques conclusions et perspectives de recherche à l’échelle nationale et internationale.

Le sol : un milieu à trois fractions

Le sol est présenté comme un milieu composé de trois fractions :

  • une fraction solide ;
  • une fraction liquide ;
  • une fraction gazeuse.

Leurs proportions varient selon les types de sol et selon leur état structural.

La fraction solide représente environ 45 à 60 % du volume. La porosité, qui peut être occupée soit par de l’eau soit par de l’air, peut varier de 5 à 55 %. La fraction gazeuse varie généralement de 0 à 50 %.

Même si les fourchettes de variation peuvent sembler limitées, en particulier pour la fraction solide, ces écarts ont des conséquences majeures. Un sol avec 60 % de fraction solide est presque dépourvu de porosité : il est très compact ou très dense, ce qui limite fortement le développement des plantes. À l’inverse, avec 45 % de fraction solide, la porosité est très importante, mais le sol peut alors présenter des problèmes de structure ou de stabilité structurale.

La solution du sol, l’air du sol et la fraction solide

La fraction liquide correspond à la solution du sol. Celle-ci est complexe : elle contient de l’eau, des éléments nutritifs, des éléments minéraux, et potentiellement aussi des polluants. Dans cette présentation, Lionel Alletto insiste surtout sur l’aspect quantitatif de l’eau, plus que sur sa qualité, même si les deux dimensions sont évidemment liées.

L’air du sol est proche de l’air ambiant, avec toutefois une teneur en CO2 plus élevée dans les premiers centimètres.

La fraction solide comprend notamment des argiles, des limons et des sables, dans des proportions variables. C’est l’agencement tridimensionnel de ces particules qui donne au sol sa structure.

Sol et terre : une distinction importante

Lionel Alletto insiste sur un point souvent mal formulé : lorsqu’on prélève un échantillon en creusant, on perturbe la structure. On n’amène donc pas réellement un « échantillon de sol » à analyser, mais plutôt un « échantillon de terre ». Le sol doit être considéré comme un compartiment quadridimensionnel : il existe dans les trois dimensions de l’espace, mais aussi dans le temps. Sa structure évolue continuellement.

Un système où physique, chimie et biologie interagissent

Le sol est un système dans lequel les états physiques, chimiques et biologiques sont intimement liés. Agir sur l’un de ces états a nécessairement des conséquences sur les autres. Les amendements, la fertilisation ou tout autre apport modifient à la fois le fonctionnement chimique, physique et biologique du sol.

Le message central est qu’on ne peut pas analyser le fonctionnement hydrique indépendamment du reste. Les approches simplificatrices ont conduit à des erreurs. Aujourd’hui, il faut raisonner le fonctionnement global du sol, en veillant notamment à ne pas améliorer le fonctionnement hydrique au détriment de l’état biologique.

Le sol au croisement des grands enjeux

Le sol est présenté comme un compartiment central face aux grands enjeux contemporains :

  • la sécurité alimentaire ;
  • la santé globale ;
  • la préservation de la biodiversité ;
  • la qualité et la quantité des eaux ;
  • l’adaptation au changement climatique ;
  • la durabilité énergétique.

Environ 95 % de l’alimentation dépend de systèmes s’appuyant sur le sol. Des approches émergentes de santé globale suggèrent aussi des continuités entre microbiote du sol, microbiote des plantes et microbiote humain.

Le sol joue également un rôle dans la préservation des eaux, dans le stockage potentiel du carbone et dans l’adaptation des milieux aux effets du changement climatique.

À l’échelle internationale, plus d’un tiers des sols sont aujourd’hui en état modérément ou sévèrement dégradé.

Des formes multiples de dégradation des sols

Plusieurs formes de dégradation sont évoquées.

L’érosion hydrique et éolienne

L’érosion hydrique est illustrée par des exemples du Gers, mais des situations comparables existent aussi dans d’autres territoires. Lionel Alletto rappelle également les phénomènes de Dust Bowl aux États-Unis dans les années 1930 comme exemple d’érosion éolienne. Sans dire que ce type de situation est aujourd’hui généralisé, il note que certains phénomènes de vents de sable ou d’érosion éolienne réapparaissent localement, dans un contexte de changement climatique.

L’artificialisation

L’artificialisation liée aux constructions, routes ou autoroutes affecte durablement les sols. Cette perte est considérée comme non renouvelable à l’échelle d’une génération humaine. Lionel Alletto souligne qu’en ramenant les surfaces artificialisées à l’échelle agricole, tous les 10 à 15 km d’autoroute représentent environ une surface agricole utile moyenne d’exploitation qui disparaît.

La contamination durable des sols

L’exemple de la chlordécone en Martinique est donné comme illustration marquante des conséquences possibles des pratiques agricoles. Certaines zones sont contaminées pour au moins 500 ans. Les restrictions qui en découlent sont très fortes, notamment sur la consommation de légumes racines ou de certaines espèces aquatiques. À ce jour, aucune solution satisfaisante n’existe pour remédier à cette contamination.

La diminution de la terre disponible par habitant

La surface de terre disponible par habitant diminue progressivement, ce qui pose la question de l’augmentation de la productivité par hectare ou du recours à des systèmes hors sol, avec d’autres questions en retour, notamment sur la santé globale.

Le rôle central du carbone dans les sols

La « bonne nouvelle » mise en avant par Lionel Alletto est qu’un levier majeur permet d’améliorer une grande partie de ces problèmes : mieux gérer le carbone dans les sols. Toute la présentation sur l’eau est donc aussi, en réalité, une présentation sur le carbone.

La gestion couplée du cycle de l’eau et du cycle du carbone est présentée comme centrale.

Matière organique et carbone

Le carbone constitue 45 à 60 % de la matière organique du sol. Parler de matière organique revient donc très souvent à parler de carbone du sol.

Cette matière organique agit sur :

  • la fertilité physique ;
  • la fertilité chimique ;
  • la qualité de l’air ;
  • la quantité et la qualité des eaux ;
  • la fertilité biologique.

Un sol riche en matière organique peut, par exemple, mieux stocker certains polluants organiques et favoriser leur transformation biologique en matière organique stable du sol.

Le fonctionnement hydrique du sol : les grands processus

Pour comprendre ce fonctionnement, Lionel Alletto décrit le devenir d’une goutte d’eau qui arrive sur le sol.

Les pluies et les irrigations peuvent générer :

  • de l’infiltration ;
  • du ruissellement.

Aujourd’hui, sur de nombreux bassins versants, la répartition entre infiltration et ruissellement s’est décalée en faveur du ruissellement. L’artificialisation en est une cause majeure.

L’eau infiltrée peut ensuite suivre deux voies :

  • une partie est retenue dans le sol ;
  • une partie s’écoule par gravité.

On ne peut pas empêcher l’action de la gravité. En revanche, on peut chercher à en réduire certains effets négatifs, notamment lorsque l’eau qui s’écoule entraîne avec elle des nitrates, pesticides ou autres solutés.

Dans l’eau retenue, on distingue :

  • l’eau liée très fortement aux particules du sol, non valorisable par la plante ;
  • l’eau disponible pour la plante, correspondant à ce qu’on appelait autrefois la réserve utile, et qu’on appelle aujourd’hui plutôt le « réservoir utilisable ».

À cela s’ajoutent l’évaporation du sol et la transpiration des plantes.

Comment l’eau circule dans le sol

Lionel Alletto détaille ensuite la circulation de l’eau dans les pores du sol.

Microporosité, mésoporosité et macroporosité

Le sol contient des pores de tailles différentes. La macroporosité correspond à la porosité visible à l’œil nu, typiquement à partir d’environ 0,1 mm de diamètre. Elle comprend par exemple les galeries de vers de terre ou les anciennes galeries racinaires.

Un point important est que l’eau ne commence pas par remplir les gros pores. Elle commence par remplir les plus petits pores, sous l’effet des forces exercées par la matrice du sol.

Le rôle des charges électriques

Les argiles et la matière organique portent globalement des charges négatives. Le calcium, notamment, contribue à lier ces constituants. Les molécules d’eau, qui sont des дипôles, viennent s’organiser autour de ces charges et former des sphères d’hydratation.

Dans les pores de petit diamètre, la densité de charges est plus forte : les molécules d’eau y sont donc captées en priorité. Ensuite, de proche en proche, l’eau remplit des pores de diamètre croissant.

Cela explique pourquoi :

  • les petits pores sont remplis en premier ;
  • les macropores ne s’activent qu’en dernier, lorsque les pores plus fins sont déjà saturés.

Les macropores : des voies de circulation rapides mais particulières

Quand l’eau circule dans un macropore, elle va très vite. Cela contribue peu au stockage d’eau à l’échelle d’une saison culturale, mais cela peut transporter rapidement des solutés vers la nappe ou vers les cours d’eau.

Une galerie de ver de terre est donc très utile pour aérer le sol et évacuer des excès d’eau en période saturée, mais elle peut aussi favoriser des transferts rapides de contaminants.

Au centre d’un macropore saturé, l’eau est dominée par la gravité et s’écoule verticalement. Il ne reste ensuite qu’un mince film d’eau sur les parois, d’autant plus que les vers de terre y déposent de la matière organique. En revanche, dans les micropores, l’eau est beaucoup plus fortement retenue.

Les racines vont souvent coloniser les parois des macropores, où elles trouvent un peu d’eau et des éléments nutritifs, mais la majeure partie de l’eau disponible pour elles est retenue dans une partie de la microporosité.

Le réservoir utilisable des sols

Le réservoir utilisable correspond à la quantité d’eau que la plante peut extraire entre deux bornes :

  • le moment où l’eau gravitaire s’est écoulée et où le sol commence à exercer une rétention significative ;
  • le moment où la plante ne peut plus extraire l’eau parce qu’elle est retenue trop fortement.

Cette quantité dépend du type de sol, en particulier de sa texture et de sa structure.

Capacité au champ et point de flétrissement permanent

Lorsque le sol est saturé, tous les pores sont pleins d’eau et la gravité domine. Puis le sol se ressuit progressivement. On atteint alors ce qu’on appelle la capacité au champ : le point à partir duquel l’eau ne s’écoule plus visiblement par gravité.

À l’autre extrémité, on trouve le point de flétrissement permanent, au-delà duquel la plante ne peut plus extraire l’eau.

La différence entre ces deux états définit le réservoir utilisable.

Un réservoir qui dépend des horizons du sol

Dans un profil de sol, chaque horizon possède son propre petit réservoir utilisable. Le réservoir total exploitable par la plante est la somme de ces réservoirs, à condition que les racines puissent explorer tout le profil. Une semelle de labour, une zone d’hydromorphie ou toute autre contrainte racinaire limitent cet accès.

L’intérêt des mesures en disponibilité plutôt qu’en quantité

Lionel Alletto souligne que pour piloter l’irrigation, il est souvent plus pertinent de mesurer la disponibilité de l’eau pour les plantes, par exemple avec des tensiomètres, que de mesurer seulement une quantité d’eau dans le sol, qui n’a pas la même signification selon la texture.

Deux idées reçues à corriger

« Les galeries de vers de terre font circuler l’eau dans les sols »

C’est partiellement vrai. La plupart du temps, elles font surtout circuler de l’air. Elles deviennent des voies importantes de circulation de l’eau lorsque le sol est saturé. Mais alors, elles peuvent aussi accélérer le transfert de solutés.

« Les macropores augmentent le réservoir utilisable »

C’est faux, ou seulement de manière très marginale. Les macropores stockent peu d’eau utile pour les plantes. Seul le film d’eau sur leurs parois peut contribuer un peu.

Cela éclaire aussi le dicton « un binage vaut deux arrosages » : en créant une couche de macroporosité et en cassant la continuité capillaire, le binage limite les remontées d’eau et donc l’évaporation.

Premier enjeu : favoriser l’infiltration et réduire le ruissellement

Lionel Alletto présente plusieurs leviers.

Réduire l’énergie cinétique des pluies

Le meilleur moyen d’amortir l’impact des gouttes d’eau est de maintenir un bon matelas végétal :

  • cultures associées ;
  • couverts végétaux ;
  • mulch maintenu en surface.

Ce couvert réduit fortement la dégradation des agrégats et donc l’érosion.

Les références américaines mobilisées pour définir l’agriculture de conservation retiennent notamment un seuil de 30 % de surface couverte. À ce niveau, le ruissellement peut devenir presque nul, de l’ordre de 0,5 % des précipitations, alors qu’il peut atteindre 45 % sur un sol nu. L’érosion devient également très faible.

Ces effets ont aussi été observés dans des projets conduits localement : avec un mulch ou un couvert en place, il peut encore y avoir du ruissellement, mais l’eau reste claire, signe que le transport de particules est très fortement réduit.

Ces pratiques valent aussi pour d’autres systèmes de production, comme la vigne ou l’arboriculture, où des mulchs peuvent être apportés.

Stabiliser les agrégats du sol

Le levier principal est l’augmentation des teneurs en carbone. La matière organique existe sous différentes formes :

  • des fractions labiles, à renouvellement rapide ;
  • des fractions lentes ;
  • des fractions stables.

Ces fractions n’ont pas les mêmes rôles. Les fractions labiles jouent un rôle important dans la stabilité structurale à court terme, tandis que les fractions stables influencent davantage des propriétés comme la capacité d’échange cationique, le réservoir utilisable et la stabilité à plus long terme.

L’augmentation du carbone permet donc d’améliorer rapidement la stabilité des agrégats, la biodiversité et l’alimentation des plantes.

Travail du sol et carbone

Pendant longtemps, on a pensé que la réduction du travail du sol suffisait à augmenter les stocks de carbone. Aujourd’hui, Lionel Alletto indique que ce n’est pas le levier principal. Réduire le travail du sol permet surtout de localiser davantage le carbone dans les horizons de surface et de limiter sa minéralisation, mais cela n’augmente pas fortement les stocks totaux à lui seul.

Le message est clair : il ne faut pas compter sur la seule réduction du travail du sol pour enrichir le sol en carbone. Cela a conduit à des échecs dans de nombreuses situations.

Le rôle déterminant des couverts végétaux

Les synthèses bibliographiques montrent que, pour augmenter les teneurs en carbone organique, il est plus efficace d’augmenter les entrées de carbone que de simplement chercher à diminuer la minéralisation.

Dans les systèmes céréaliers, l’introduction des couverts végétaux ressort comme le levier le plus efficace pour stocker du carbone additionnel, bien devant le semis direct seul.

L’efficacité dépend bien sûr de la biomasse produite. Un couvert peu productif aura des effets limités.

Ne pas négliger les racines

Lionel Alletto insiste aussi sur l’importance de la biomasse racinaire, souvent moins visible que la biomasse aérienne. Les travaux disponibles montrent que le carbone issu des racines est particulièrement efficace pour former des matières organiques stables du sol, probablement en lien avec la nature des composés racinaires et des exsudats.

Cela ouvre des perspectives importantes sur le choix des plantes de service et, plus largement, sur la sélection des espèces et variétés selon leurs traits racinaires.

Attention au bilan global

Stocker du carbone ne suffit pas à garantir un bilan climatique positif. Certains systèmes peuvent être très consommateurs d’intrants, notamment d’engrais, et voir ainsi une partie importante du bénéfice climatique annulée. Il faut donc raisonner en bilan global.

Accroître l’infiltration

Des mesures menées sur différents sites montrent que les systèmes peu perturbés, avec des couverts et une restauration de la matière organique en surface, augmentent les capacités d’infiltration, souvent de 2,5 à 5 fois selon les situations.

Un point important est la stabilité temporelle. Après un labour, par exemple, les capacités d’infiltration peuvent s’effondrer rapidement en quelques semaines à mesure que la surface se referme et que le sol se densifie.

Dans les systèmes très peu perturbés, la densité apparente du sol peut être plus élevée que dans les systèmes labourés, ce qui peut sembler paradoxal. Mais cette plus forte densité n’implique pas forcément une moins bonne infiltration. Le point clé est la connectivité du réseau poral. Il peut y avoir moins de pores au total, mais mieux connectés, donc plus efficaces pour faire circuler l’eau.

Un exemple de parcelles couplées montre qu’un sol travaillé régulièrement peut présenter un écoulement d’eau libre en subsurface, lié à une rupture de connectivité du réseau poral, alors que la parcelle voisine en agriculture de conservation reste simplement fraîche, sans écoulement libre.

Deuxième enjeu : mieux retenir l’eau dans le sol et alimenter les plantes

Les observations menées sur plusieurs parcelles montrent que les systèmes peu perturbés, avec davantage de matière organique, augmentent bien la quantité d’eau stockée dans le profil, mais dans des proportions plus modestes que ce que certains agriculteurs imaginaient.

L’augmentation observée est de l’ordre de :

  • 5 à 10 % à l’échelle du profil ;
  • 10 à 15 % dans l’horizon de surface.

Cela correspond environ à 1,5 à 2 jours d’évapotranspiration potentielle. Ce n’est pas énorme, mais l’essentiel n’est pas seulement la taille du réservoir. Ce qui compte surtout, c’est son mode de fonctionnement : un réservoir qui se remplit mieux et se vide mieux.

Autrement dit, l’amélioration du fonctionnement hydrique vient moins d’une forte augmentation du volume stocké que d’une meilleure dynamique de recharge et de vidange.

Des outils de prédiction à revoir

Les fonctions classiques utilisées pour estimer le réservoir utilisable ont été construites principalement sur des sols travaillés. Elles reposent en grande partie sur la texture, la teneur en matière organique et la densité apparente.

Or, dans les systèmes très peu travaillés, la densité apparente est souvent plus élevée jusqu’à 25 cm de profondeur, sans que cela se traduise par de moins bonnes capacités d’infiltration ou un moins bon fonctionnement hydrique. Cela montre que les référentiels actuels ne sont pas adaptés à ces systèmes et doivent être révisés.

Interactions avec la biologie du sol

Même si ce point n’est pas développé en détail, Lionel Alletto rappelle que, lorsque le travail du sol diminue, les champignons du sol, dont les mycorhizes, sont moins perturbés. Cela peut favoriser l’alimentation hydrominérale des plantes.

Ces interactions biologiques viennent donc s’ajouter aux effets physiques observés sur le réservoir et sur son fonctionnement.

Points de vigilance

Le principal effet négatif signalé concerne les sols couverts en permanence : il existe un risque d’assèchement, notamment en interculture longue et au moment du semis des cultures de printemps. C’est le principal risque identifié dans la gestion hydrique de ces systèmes.

Perspectives de recherche

Les fronts de recherche mentionnés sont :

  • mieux comprendre le couplage entre cycles du carbone, de l’azote et de l’eau ;
  • améliorer la modélisation ;
  • développer des référentiels adaptés aux systèmes de type agriculture de conservation ;
  • approfondir aussi les références en agriculture biologique de conservation.

Lionel Alletto annonce également le lancement, à partir de 2025, d’un nouveau programme de recherche nommé « Baguera » sur le bassin Adour-Garonne. Ce programme cherchera notamment des parcelles couplées chez des agriculteurs, avec une forte antériorité soit en agriculture de conservation, soit en agriculture biologique de conservation, comparées à des parcelles labourées, afin de caractériser plus finement tous ces processus.

Conclusion

Le message principal de l’intervention est que le fonctionnement hydrique des sols ne peut pas être compris indépendamment de la structure du sol, de son carbone, de son activité biologique et des pratiques agricoles.

Deux grands objectifs se dégagent :

  • favoriser l’infiltration et réduire le ruissellement ;
  • mieux retenir l’eau dans le sol pour alimenter les plantes.

Pour cela, les leviers les plus importants sont :

  • la couverture des sols ;
  • l’augmentation des entrées de carbone, notamment via les couverts végétaux ;
  • la stabilité des agrégats ;
  • la préservation d’une porosité bien connectée.

Enfin, Lionel Alletto insiste sur une idée forte : ce n’est pas seulement la taille du réservoir en eau qui compte, mais la manière dont ce réservoir fonctionne dans le temps, se recharge, se vide et interagit avec le reste du système sol-plante.