10 ans de semis-direct au Cambodge, par Stéphane Boulakia (Septembre 2013)

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Dans cette conférence, Stéphane Boulakia présente dix ans de recherche-développement sur le semis direct au Cambodge. Il replace d’abord son travail dans un contexte de fortes migrations agricoles, d’extension rapide des cultures de rente (maïs, manioc, soja) et de pression croissante sur les forêts. Son approche repose sur un diagnostic agraire, l’expérimentation de systèmes de culture en semis direct avec couverture végétale, puis leur test chez les agriculteurs. Les résultats montrent que ces systèmes peuvent restaurer progressivement la fertilité des sols dégradés, améliorer les rendements et stabiliser les marges, notamment dans les rotations maïs-soja-manioc. Mais l’adoption reste limitée chez les petites exploitations les plus fragiles : au-delà de la performance technique, l’accès au foncier, au crédit, à l’organisation collective et aux débouchés est décisif. La présentation s’ouvre ainsi sur une réflexion plus large : comment passer de l’innovation locale à un véritable changement d’échelle, articulant agriculture familiale, agro-industrie et aménagement durable du territoire.

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Résumé
Dans cette conférence, Stéphane Boulakia présente dix ans de recherche-développement sur le semis direct au Cambodge. Il replace d’abord son travail dans un contexte de fortes migrations agricoles, d’extension rapide des cultures de rente (maïs, manioc, soja) et de pression croissante sur les forêts. Son approche repose sur un diagnostic agraire, l’expérimentation de systèmes de culture en semis direct avec couverture végétale, puis leur test chez les agriculteurs. Les résultats montrent que ces systèmes peuvent restaurer progressivement la fertilité des sols dégradés, améliorer les rendements et stabiliser les marges, notamment dans les rotations maïs-soja-manioc. Mais l’adoption reste limitée chez les petites exploitations les plus fragiles : au-delà de la performance technique, l’accès au foncier, au crédit, à l’organisation collective et aux débouchés est décisif. La présentation s’ouvre ainsi sur une réflexion plus large : comment passer de l’innovation locale à un véritable changement d’échelle, articulant agriculture familiale, agro-industrie et aménagement durable du territoire.

Aujourd'hui, Stéphane Boulakia, du Cirad, nous présente 10 ans de R&D en agriculture de conservation au Cambodge ! Bon visionnage ;)

vidéo réalisée par Agropolis international : https://vimeo.com/76856406

Introduction

Cette séance présente un retour sur dix années de recherche-développement au Cambodge autour du semis direct et plus largement des systèmes de culture relevant de l’agriculture de conservation. L’intervention est assurée par Stéphane Boulakia, agronome, ingénieur de recherche au Cirad depuis 1998.

Après une formation initiale en sélection à l’Agro de Rennes, Stéphane Boulakia explique que l’essentiel de sa carrière s’est tourné vers la création et la sélection de systèmes de culture. Il évoque plusieurs terrains successifs : Madagascar, puis le Gabon, dans des contextes très contrastés, et enfin l’Asie du Sud-Est, avec des séjours au Vietnam et près de dix ans au Cambodge.

L’exposé se présente comme un résumé nécessairement imparfait de dix ans de recherche-développement sur le développement de systèmes de culture à base de semis direct, en articulant :

  • l’invention technique, centrée sur les systèmes de culture ;
  • les processus d’innovation ;
  • les questions de changement d’échelle et de passage vers le développement.

Les principaux financeurs de cette période ont été :

  • l’AFD ;
  • à partir de 2010, un appui de l’Union européenne via la facilité Asie ;
  • au Cambodge, le partenaire institutionnel principal était le ministère de l’Agriculture, à travers la direction générale de l’agriculture.

L’intervenant précise qu’il se concentrera surtout sur les systèmes pluviaux en plein développement au Cambodge, fortement connectés au marché, et n’abordera pas en détail :

  • les travaux sur les différentes formes de riziculture inondée et irriguée ;
  • les travaux menés parallèlement sur les associations agroforestières entre hévéa et espèces forestières.

Le contexte agricole cambodgien

Un pays structuré par l’eau et par de forts contrastes territoriaux

Le Cambodge est présenté comme un pays d’Asie du Sud-Est structuré par un système hydrographique complexe :

  • le Mékong ;
  • ses bras ;
  • le Tonlé Sap.

Une simplification des agroécosystèmes du pays permet de distinguer quatre grandes unités :

  • des zones d’agriculture pluviale ;
  • des zones de riziculture inondée sur plaines hydromorphes ;
  • des plaines hydromorphes où la riziculture commence en conditions pluviales et se termine avec l’arrivée des crues ;
  • des zones très inondables le long du Mékong et du Tonlé Sap, où l’agriculture se pratique avant et après la crue.

L’intervention se concentre principalement sur les zones pluviales.

Une population concentrée sur une faible partie du territoire

Une caractéristique majeure du Cambodge est la très forte concentration de la population autour du Mékong et du Tonlé Sap : près de 90 % de la population sur moins de 40 % du territoire. Cela se traduit par une polarisation du pays :

  • une zone centrale très peuplée, où l’agriculture occupe presque tout l’espace cultivable, avec surtout de la riziculture ;
  • des régions périphériques, au nord et au sud-ouest, encore largement forestières, mais soumises à de fortes pressions.

Il en résulte un contraste entre :

  • une agriculture de subsistance dominante dans la région centrale, faite en majorité de petites exploitations, souvent de moins d’un hectare, peu intensives et peu connectées au marché ;
  • une agriculture commerciale émergente dans les périphéries, qui exerce une forte pression sur les ressources naturelles, notamment la forêt.

Migrations, fronts pionniers et cultures de rente

Depuis le rétablissement de la paix à la fin des années 1990, le pays a connu d’importantes migrations vers :

  • l’ouest ;
  • le nord ;
  • les hauts plateaux de l’est.

Ces migrations s’accompagnent du développement spontané d’une agriculture pluviale de rente.

Les cultures mises en avant sont :

  • le maïs ;
  • le manioc ;
  • le soja.

Selon les statistiques officielles du ministère de l’agriculture, ces surfaces ont fortement progressé, avec une domination récente du manioc et du maïs. Stéphane Boulakia estime qu’en 2012 cette agriculture paysanne de rente couvrait probablement 800 000 à 900 000 hectares.

Cette dynamique s’accompagne d’une pression très forte sur les forêts.

Déforestation et concessions économiques

L’exposé insiste sur la rapidité de la déforestation. Les cartes présentées montrent :

  • la régression du couvert forestier ;
  • la présence d’aires protégées, notamment dans le sud-ouest ;
  • le développement de concessions économiques attribuées depuis les années 1990.

Certaines zones du sud-ouest appartiennent à un des grands « hotspots » mondiaux de biodiversité, représentant des écosystèmes de forêts humides de moyenne altitude sous influence maritime.

Le développement agricole observé sur les fronts pionniers suit souvent une séquence typique :

  • dégradation progressive de la forêt ;
  • extraction des plus beaux bois ;
  • abattage-brûlis ;
  • installation d’une agriculture de rente, en particulier à base de manioc.

Pour l’intervenant, cela pose une question centrale : comment utiliser ces espaces pour le développement futur du Cambodge, sans les détruire ?

La démarche méthodologique

Une recherche-action articulant création, diffusion et formation

La méthodologie mobilisée relève de la recherche-action et de la recherche-développement. Elle a d’abord été pensée comme « création-diffusion », puis enrichie d’une dimension de formation.

La démarche suit une logique en plusieurs étapes :

  1. réaliser un diagnostic agraire initial ;
  2. analyser les structures, les systèmes de production, les systèmes de culture et l’environnement des exploitations ;
  3. s’appuyer sur un référentiel technique préexistant ;
  4. adapter ce référentiel aux conditions biophysiques et socio-économiques locales.

Des dispositifs combinant milieu contrôlé et diffusion chez les agriculteurs

Le travail repose sur plusieurs types de dispositifs :

  • des matrices de systèmes de culture, croisant modes de gestion des sols, successions culturales et niveaux de fumure ;
  • des essais thématiques d’ajustement, notamment sur les variétés ;
  • des parcelles de démonstration en zones de diffusion ;
  • un suivi de l’adoption volontaire par les agriculteurs.

La logique est itérative :

  • les systèmes sont testés en milieu contrôlé ;
  • les meilleurs sont transférés sur des parcelles de démonstration ;
  • les agriculteurs choisissent éventuellement de les adopter ;
  • les retours de terrain réalimentent la mise au point.

Selon l’intervenant, le travail au Cambodge a concerné environ 350 à 400 hectares et 250 à 300 familles, soit une échelle intermédiaire, utile mais encore limitée.

Des bases locales de formation et d’échange

Ces dispositifs jouent aussi le rôle de bases permanentes de formation et d’échange autour des technologies.

Ils comprennent notamment :

  • des matrices expérimentales sur différents types de sols ;
  • jusqu’à une vingtaine de parcelles de démonstration ;
  • des banques de gènes et collections de matériel végétal ;
  • des surfaces de production de grains et de semences, y compris de plantes de couverture.

L’équipe a ainsi accumulé un capital génétique important, portant à la fois sur :

  • les plantes de couverture ;
  • le soja ;
  • le riz pluvial et irrigué ;
  • le manioc ;
  • d’autres espèces disponibles.

Les deux régions étudiées

La région du centre-sud

La première région d’étude se situe dans le centre-sud du Cambodge, dans une zone ancienne de mise en culture, principalement depuis les années 1980.

Au départ, les systèmes dominants étaient encore des monocultures de soja. Mais en quelques années, la région a basculé vers la monoculture de manioc, sous l’effet combiné :

  • d’opportunités de prix ;
  • de la dégradation des sols ;
  • de la baisse de performance du soja.

Cette agriculture est fortement connectée au marché vietnamien, et dans une moindre mesure au marché thaïlandais. Le manioc y alimente surtout :

  • la provende pour l’alimentation animale au Vietnam ;
  • un peu de bioéthanol.

Une typologie des exploitations a été réalisée. Le projet a surtout travaillé avec des exploitations disposant de moins de deux hectares de surfaces pluviales.

La région de l’ouest

La seconde région est située dans l’ouest du Cambodge. Elle a été mise en valeur plus récemment, à partir de la fin des années 1990 et du début des années 2000.

Il s’agit de fronts pionniers sur :

  • de très bons sols d’origine volcanique ;
  • des substrats sédimentaires.

Là aussi, l’agriculture est fortement connectée aux marchés, en particulier thaïlandais et vietnamiens, pour le maïs et le manioc.

L’amélioration des routes a renforcé cette connexion et mis en concurrence les acheteurs thaïlandais et vietnamiens, ce qui a amélioré les prix payés aux agriculteurs.

Les bases techniques du travail sur le semis direct

Un référentiel hérité d’autres travaux tropicaux

Stéphane Boulakia souligne qu’au Cambodge, le travail n’est pas parti de zéro. Il a pu s’appuyer sur un référentiel technique déjà construit, notamment à partir de travaux menés au Brésil, dans le Cerrado, à une latitude comparable.

Même si les échelles de mécanisation et les contextes socio-économiques diffèrent, il existait des cohérences fortes concernant :

  • le comportement des plantes ;
  • la gestion des couverts ;
  • l’organisation des systèmes.

Les travaux plus anciens avaient exploré un grand nombre de combinaisons entre :

  • travail du sol ;
  • successions culturales ;
  • dates de semis ;
  • densités ;
  • variétés.

Dans les matrices cambodgiennes, cette combinatoire est simplifiée. Selon l’intervenant, une partie du « problème du labour » a déjà été résolue : on ne laboure plus en principe, même si l’expérience cambodgienne conduira ensuite à nuancer cette règle.

Les trois principes du modèle conceptuel

Le modèle conceptuel mobilisé repose sur trois grands principes :

  • pas de travail du sol ;
  • couverture permanente du sol par mulch ou plantes ;
  • maximisation de la diversité des espèces et des successions.

La notion de « bio-pompe »

Un concept jugé essentiel est celui de bio-pompe. Il s’agit de biomasses produites avant ou après la culture principale, ou en association avec elle, et capables de :

  • occuper les périodes marginales de la saison des pluies ;
  • croître pendant la saison sèche ;
  • contribuer au fonctionnement du système.

Dans le contexte cambodgien, ces bio-pompes prennent souvent la forme de plantes de couverture associées à la culture principale, puis poursuivant leur développement ensuite.

Les systèmes de culture de référence

Dans le centre-sud, les systèmes de référence sur lesquels le projet doit se greffer sont :

  • une succession dominante sésame-soja au départ ;
  • puis une monoculture de manioc de plus en plus marquée.

Dans l’ouest, le système de référence est principalement une monoculture de maïs, avec parfois un ou deux cycles par an.

L’intervenant note que dans cette région, les agriculteurs perçoivent déjà les effets du changement du régime climatique, en lien selon lui avec la déforestation massive, qui perturbe les pluies, en particulier sur les marges de saison.

Les systèmes développés à base de soja, maïs et manioc

Autour du soja : remplacer le sésame par de la biomasse

Les premiers systèmes proposés autour du soja restent très proches de ce que font les agriculteurs. L’idée initiale est simple : remplacer le sésame par une production de biomasse.

Le sésame est alors jugé de plus en plus aléatoire économiquement. Sur cinq ans, les agriculteurs ne le récoltent vraiment que deux à trois fois ; une partie du temps, la marge reste nulle ou à peine positive.

Soja avec sorgho et Stylosanthes en association

Un second niveau d’évolution consiste, à la fin du cycle de soja, à semer en association :

  • du sorgho ;
  • du Stylosanthes guianensis ou un type proche, appelé dans l’exposé « stylo dantès ».

Le semis se fait très simplement, à la volée, au moment où le soja commence à se défolier. Les doses citées sont d’environ :

  • 15 kg/ha de sorgho ;
  • 3 kg/ha de stylosanthes.

On reste donc proche d’une monoculture de soja, mais avec une plante de couverture intercalée. En saison sèche, le stylosanthes végète, puis à la reprise des pluies, sorgho et stylosanthes redémarrent. Le sorgho a l’avantage de pouvoir repartir de son pied lorsqu’il est bien installé.

Passage à des rotations biannuelles

Une étape supplémentaire consiste à proposer de vraies rotations sur deux ans, notamment pour :

  • accroître la diversité biologique ;
  • renforcer la résistance aux fluctuations économiques ;
  • produire davantage de biomasse.

Le maïs apparaît alors comme une meilleure culture-support que le soja pour induire une grosse production de biomasse associée.

L’intervenant insiste sur une limite des semis tardifs à la volée : leur réussite dépend fortement des dernières pluies de saison. Si les pluies s’arrêtent tôt, la biomasse produite est insuffisante, ce qui impose de repartir sur des productions de début de saison suivante.

Essais plus complexes, dont le tournesol

Des systèmes plus complexes ont aussi été testés, par exemple :

  • introduction d’un tournesol après soja ;
  • semis du tournesol non plus à la volée, mais en ligne manuellement dans l’interrang du soja.

Ces systèmes n’ont pas été diffusés, mais ils donnent une idée du continuum d’évolution envisagé.

Les résultats sur le soja

Sur les matrices de référence, les performances du soja restent d’abord faibles et l’effet de la fumure apparaît limité. Les rendements oscillent globalement entre 500 kg/ha et 1 t/ha.

En comparant :

  • le système de référence ;
  • une monoculture de soja avec sorgho et stylosanthes ;
  • des systèmes en rotation ;

l’équipe observe que les gains les plus marqués viennent des rotations.

Sur une parcelle très dégradée suivie de 2005 à 2010, les rendements de soja passent d’environ 500 kg/ha à près de 2 t/ha. Le maïs, une fois certains problèmes résolus, passe lui aussi de rendements un peu supérieurs à 3 t/ha à environ 7,5 t/ha.

L’intervenant souligne la puissance du système : en sixième ou septième année de semis direct, on atteint 7,5 t/ha de maïs avec une fertilisation modérée, ce qui traduit une forte valorisation des intrants lorsque le système devient cohérent.

Malgré cela, le soja reste peu adopté, car il n’atteint pas un niveau de rentabilité suffisamment attractif face au manioc très bien payé. Pour devenir vraiment compétitif, il aurait fallu atteindre environ 2,8 à 3 t/ha, ce qui n’était envisageable qu’après plusieurs années supplémentaires.

Les systèmes développés autour du manioc

Partir de la monoculture de manioc, incontournable pour les agriculteurs

Le manioc est la culture la plus rémunératrice dans les zones concernées. Il n’est donc pas possible d’arriver en demandant directement aux agriculteurs de faire autre chose. Les premières propositions ont donc consisté à travailler sur une monoculture de manioc associée à une plante de couverture.

Le système testé associe le manioc au stylosanthes. Mais comme le manioc est récolté tardivement, en pleine saison sèche, puis replanté en général fin avril, il laisse peu de temps à la plante de couverture pour se développer suffisamment.

Les difficultés du semis direct strict en manioc

L’expérience montre rapidement que, dans ces contextes de forte dégradation, le semis direct strict en manioc donne des performances sensiblement inférieures à celles du labour.

Cela pose un problème majeur puisque, dans le même temps, des agriculteurs commencent à adopter les recommandations du projet.

L’équipe introduit alors un travail minimum sur la ligne de plantation, de type strip tillage, réalisé à l’aide d’un chisel. Il s’agit de travailler uniquement sur la ligne, tous les 80 cm environ, afin de :

  • couper le mulch ;
  • ouvrir la ligne ;
  • permettre une meilleure installation du manioc.

Dès l’introduction de ce minimum tillage sur la ligne, les performances s’améliorent nettement.

Rotations maïs-manioc

Des rotations biannuelles maïs-manioc sont également proposées. Elles permettent d’introduire plus de diversité et de biomasse, mais elles restent parfois peu attractives économiquement lorsque les prix du manioc sont très élevés.

L’équipe commence donc à réfléchir à des systèmes plus complexes, par exemple :

  • manioc planté au début de la saison sèche plutôt qu’au début des pluies ;
  • alternance sur deux ans permettant d’obtenir du manioc et du maïs ;
  • éventuellement insertion d’un tournesol si les conditions pluviales deviennent défavorables.

L’intervenant rappelle toutefois qu’en cherchant à optimiser davantage les revenus, on augmente aussi les risques.

Les résultats sur le manioc

Sur une matrice installée en 2006 sur sols noirs d’origine basaltique, l’équipe observe que les rendements de manioc restent élevés longtemps, y compris en monoculture labourée, ce qui traduit la richesse minérale initiale de ces sols et leur résistance relative.

Cependant, les suivis de parcelles chez les agriculteurs montrent une situation plus préoccupante :

  • une tendance à la baisse des rendements ;
  • des pertes de l’ordre de 500 à 600 kg/ha/an ;
  • des niveaux de productivité plus faibles que sur les dispositifs expérimentaux.

Quand on compare labour, semis direct strict et minimum tillage sur la ligne, le semis direct strict apparaît insuffisant. En revanche, le minimum tillage sur la ligne redonne des résultats nettement meilleurs.

Sur les parcelles de démonstration, les rendements de maïs obtenus dans les rotations atteignent selon les cas 4 à 7 tonnes au niveau de fumure intermédiaire. Chez les agriculteurs, les rotations maïs-manioc permettent progressivement des redressements.

Un cas de suivi individuel illustre bien le processus :

  • départ sur des sols très dégradés ;
  • première année de semis direct avec plante de couverture : augmentation de la productivité mais hausse des charges, donc peu de gain net ;
  • entrée ensuite dans une rotation ;
  • en troisième année de semis direct, plus de 10 t/ha de manioc et des marges brutes très fortement augmentées.

L’intervenant insiste sur un point : les dépenses en intrants dans cette phase doivent être vues moins comme des charges annuelles que comme un investissement dans le redressement du capital sol.

Les systèmes dans l’ouest, dominés par le maïs

Le problème des sols calcaires et l’échec du stylosanthes

Dans l’ouest, l’idée initiale est de proposer un système simple de type maïs + plante de couverture. Mais l’équipe se heurte rapidement à un problème inattendu : certains sols sont des mollisols sur substrat calcaire affleurant, avec un pH compris entre 7 et 8.

Or le stylosanthes ne supporte pas bien ces conditions. Il faut donc engager une nouvelle phase de sélection participative avec les agriculteurs pour identifier d’autres plantes de couverture.

Essais avec Vigna umbellata puis Cajanus

Des plantes déjà utilisées ailleurs, comme Vigna umbellata, sont testées mais rejetées par les agriculteurs, car elles grimpent sur le maïs. Or les producteurs aiment souvent laisser leur maïs mûrir tardivement pour attendre de meilleurs prix ; avoir une plante qui couvre et grimpe dans un environnement à cobras est très mal accepté.

L’équipe se tourne alors vers le Cajanus cajan (pois d’Angole). Mais cette plante, plus arbustive, impose des ajustements. Les agriculteurs refusent de multiplier les passages de semis, jugés trop risqués dans un contexte climatique incertain.

Une solution testée consiste à :

  • semer maïs et cajanus en même temps ;
  • les placer sur la même ligne ;
  • resserrer l’écartement entre lignes de maïs à 40-45 cm, tout en conservant la densité initiale.

Le cajanus est mélangé avec l’engrais et semé sur la ligne de maïs. L’objectif est de tout installer en un seul passage.

Une phase de transition encore fragile

Dans l’ouest, l’absence initiale de vrai mulch limite fortement les effets attendus du semis direct sur le contrôle de l’enherbement et la restauration de la fertilité. Les performances des systèmes testés chez les agriculteurs restent donc modestes pendant les premières années et peu attractives en termes de marge.

Les pratiques dominantes de désherbage restent très problématiques :

  • pulvérisation de Gramoxone en post-semis, parfois avec masque, parfois sans ;
  • ou mélanges atrazine + alachlore (ou produits équivalents), avec des substances interdites dans de nombreux pays.

L’équipe espère qu’avec l’installation progressive de plantes de couverture et de mulch, ces pratiques pourront évoluer.

Les performances économiques et les limites de l’adoption

Un réseau de diffusion qui plafonne vite

Les courbes présentées montrent l’évolution :

  • du nombre d’agriculteurs impliqués ;
  • des surfaces engagées dans les réseaux de diffusion.

Tant qu’un système de crédit gratuit intégré au projet existe, la diffusion progresse. Lorsque cet appui s’arrête en 2012, la dynamique chute immédiatement chez les petits agriculteurs, alors qu’elle se maintient mieux chez ceux qui disposent de bases agraires plus solides, avec 3 à 10 hectares ou plus.

Une adoption limitée chez les plus pauvres

En réponse à une question de la salle sur le faible taux d’adoption de l’agriculture de conservation au Cambodge, Stéphane Boulakia développe un point central de son analyse.

Selon lui, il faut abandonner l’idée selon laquelle une innovation technique performante diffuse spontanément. L’expérience cambodgienne montre au contraire que :

  • les systèmes techniquement cohérents ne diffusent pas forcément ;
  • l’adoption dépend fortement du milieu socio-économique ;
  • les agricultures les plus pauvres ne peuvent pas toujours s’inscrire dans des changements techniques systémiques profonds.

Dans la région centre, de nombreux agriculteurs disposant de moins de deux hectares sont déjà engagés dans des trajectoires de sortie de l’agriculture. Même lorsque les marges progressent, le gain supplémentaire reste insuffisant pour justifier les investissements et les risques perçus. Beaucoup mettent en culture de manière extensive puis partent travailler ailleurs, à Phnom Penh, en Thaïlande ou au Vietnam, avant de revenir pour la récolte.

Pour l’intervenant, quand une technique devient cohérente mais ne diffuse pas, il faut interroger non plus seulement la technique, mais le milieu social et agraire lui-même.

Une vision prospective pour le développement

Une question nationale d’aménagement du territoire

Le Cambodge est présenté comme un pays où les enjeux fonciers restent considérables. Sur environ :

  • 18 millions d’hectares au total ;
  • environ 3,5 millions d’hectares cultivés ;
  • environ 1,5 million d’hectares occupés par le grand lac en pleine crue ;

il reste de très vastes espaces au cœur de décisions à prendre sur le futur du pays.

Ces décisions concernent :

  • le développement agricole ;
  • les infrastructures routières, énergétiques et ferroviaires ;
  • la conservation de la biodiversité ;
  • les ressources hydriques.

L’intervenant appelle donc à une planification intégrée.

L’hypothèse volontairement provocatrice de 5 millions d’hectares en semis direct

Stéphane Boulakia propose ensuite une prospective très volontaire, presque provocatrice : 5 millions d’hectares de semis direct au Cambodge.

En raisonnant à partir de 2004, il montre qu’un tel objectif impliquerait une progression des surfaces de l’ordre de 75 % par an. Il pousse ensuite le raisonnement pour faire apparaître les ordres de grandeur :

  • nombre de familles potentiellement concernées ;
  • emploi généré ;
  • marges brutes au champ ;
  • valeur ajoutée induite par l’agro-industrie.

Avec des hypothèses jugées conservatrices, il avance que 5 millions d’hectares pourraient générer :

  • environ 3,75 milliards de dollars de marge brute au niveau des champs ;
  • près de 2 milliards de dollars supplémentaires de valeur ajoutée dans l’agro-industrie ;
  • des millions d’emplois directs et indirects.

Il insiste sur le fait qu’il s’agit d’une construction simplifiée, mais qui permet de poser politiquement la question de l’ampleur des enjeux.

Des coûts initiaux élevés, surtout publics

Le raisonnement intègre aussi un coût d’investissement initial élevé, en grande partie public, puis une montée progressive de financements privés avec les économies d’échelle.

L’idée est qu’un tel effort reste comparable, dans ses ordres de grandeur, à l’aide annuelle reçue par le Cambodge. L’intervenant note aussi qu’à la différence de certains périmètres irrigués, où le capital se déprécie et doit être entretenu par l’État, un système de semis direct bien conçu conduit au contraire à une appréciation du capital sol.

Une proposition de montée en échelle

Des bassins de production et des périmètres de développement

Pour passer de la recherche-développement au développement, Stéphane Boulakia imagine des dispositifs à l’échelle de :

  • bassins de production ;
  • périmètres SCV.

Ces dispositifs pourraient comprendre trois phases successives :

  1. une phase pilote de recherche-développement ;
  2. une phase de pré-développement, travaillant sur les organisations paysannes, le crédit, la sécurisation de l’environnement d’adoption ;
  3. une phase de développement proprement dite.

Le tout se déroulerait dans une logique concentrique et sur des pas de temps d’environ dix ans.

Un exemple chiffré

Un périmètre de l’ordre de 15 000 hectares d’appui direct est évoqué, pour un coût total d’environ 37 millions de dollars, soit des coûts unitaires décroissants.

Ce type d’approche devrait être accompagné par :

  • des mesures incitatives de l’État ;
  • des infrastructures ;
  • des plateformes attirant l’agro-industrie de transformation ;
  • des formes de location foncière à des acteurs privés, mais sur des bases très différentes des grandes concessions économiques classiques.

Articuler agricultures familiales et agro-industrie de transformation

L’intervenant ne plaide pas pour exclure les acteurs privés, mais pour les repositionner. Selon lui, ils devraient surtout s’inscrire dans :

  • la transformation ;
  • l’appui à des bassins de production ;
  • l’interaction avec des agricultures familiales préalablement renforcées.

Il oppose ce modèle à celui de grandes concessions de plantation, jugé peu créateur d’emplois et socialement fragile.

Discussions avec la salle

Sur le faible taux d’adoption de l’agriculture de conservation

Une question revient explicitement sur le fait que l’adoption de l’agriculture de conservation reste modeste au Cambodge. Stéphane Boulakia répond que le problème ne vient pas seulement de la technique, mais du fait qu’on a surtout fait de la recherche-développement, sans construire de véritables dispositifs de développement.

Il prend l’exemple des périmètres irrigués : lorsqu’ils sont financés, ce n’est pas seulement un canal qui est construit, mais aussi tout un environnement :

  • organisation des producteurs ;
  • crédit ;
  • sécurisation foncière ;
  • appui agronomique.

Selon lui, le développement des SCV devrait être pensé de la même manière, avec une véritable ingénierie d’accompagnement.

Sur les savoirs agricoles et la riziculture cambodgienne

À une question sur la perte supposée de savoirs agricoles dans un pays d’Asie à tradition ancienne, l’intervenant répond que la riziculture cambodgienne traditionnelle n’était pas une riziculture intensive de type chinois ou deltaïque. C’était surtout une riziculture très extensive, appuyée sur :

  • de faibles densités de population ;
  • des réserves foncières ;
  • des ressources halieutiques exceptionnelles.

Selon lui, cette riziculture n’a pas porté historiquement de forte dynamique d’intensification, et elle a aujourd’hui atteint ses limites.

Sur le pois d’Angole et les plantes de couverture

À propos du Cajanus, il est précisé que le principal problème n’est pas seulement son port, mais son insertion dans les stratégies de désherbage et de gestion du travail des agriculteurs. L’équipe travaille aussi à des valorisations complémentaires, notamment pour l’embouche bovine, car les récoltes de cajanus peuvent bien coïncider avec les besoins de trésorerie des producteurs.

Sur la Thaïlande comme point de comparaison

Interrogé sur l’histoire agricole thaïlandaise comme possible miroir de l’avenir cambodgien, Stéphane Boulakia répond qu’il connaît imparfaitement les systèmes thaïlandais, mais qu’il a surtout observé une forte compensation des dégradations par les intrants.

À sa connaissance, il n’existe pas de grand programme d’adaptation et de transfert du semis direct en Thaïlande comparable à ceux conduits au Laos ou au Cambodge. Il signale toutefois un intérêt du Land Development Department thaïlandais pour ces travaux.

Sur la réception de ces propositions par les bailleurs et les autorités

À la question de savoir comment les bailleurs et les autorités cambodgiennes reçoivent ce type de présentation, l’intervenant répond que l’idée implicite a souvent été : « transférons une technique performante, elle diffusera ». Face à l’absence de diffusion spontanée, certains en concluent à tort qu’il s’agit de techniques « pour les riches ».

Il estime que les politiques publiques et les bailleurs restent encore insuffisamment mobilisés pour construire les conditions du changement d’échelle. Il critique en particulier les approches fragmentées, courtes, ou trop focalisées sur les procédures.

Sur la place de l’agro-industrie et des concessions

En réponse à une question sur les concessions économiques et l’agro-industrie, Stéphane Boulakia distingue :

  • l’agro-industrie de plantation, peu créatrice d’emplois et souvent fondée sur de grandes emprises foncières ;
  • l’agro-industrie de transformation articulée à des bassins de production familiaux, qu’il juge plus pertinente.

Il cite implicitement les exemples thaïlandais et vietnamiens, où l’agro-industrie de transformation est greffée sur des agricultures familiales.

Sur les coûts pour les agriculteurs

À une question sur les changements concrets pour un agriculteur adoptant ces systèmes, l’intervenant rappelle que les systèmes conçus ont été adaptés à des exploitations déjà partiellement mécanisées, recourant au travail à façon.

L’adoption implique :

  • de nouveaux équipements ou services de semis ;
  • des intrants supplémentaires au départ ;
  • des changements dans la gestion des adventices ;
  • des investissements qui doivent être compris comme un redressement du capital sol.

Il suggère que ce type d’investissement pourrait justifier une part de soutien public, le sol étant à la fois un bien privé et un bien collectif.

Conclusion

En conclusion, Stéphane Boulakia insiste sur plusieurs idées fortes.

D’abord, les processus de transition touchent à la fois :

  • les agroécosystèmes ;
  • les performances techniques ;
  • les représentations des agriculteurs ;
  • mais aussi celles des chercheurs, des bailleurs et des décideurs.

Ensuite, les systèmes de culture cohérents et durables peuvent constituer un fil rouge de recherche au sein même des processus de développement, à condition de les articuler à une véritable ingénierie de l’environnement d’adoption.

Enfin, il plaide pour une recherche reconnectée au développement, et pour des actions coordonnées entre :

  • agronomie ;
  • économie ;
  • foncier ;
  • crédit ;
  • organisations de producteurs ;
  • politiques publiques.

La discussion finale souligne que ce type de travail montre bien que l’agroécologie ne peut pas être pensée uniquement comme un objet biophysique isolé : elle se construit au cas par cas, dans des contextes agraires et territoriaux précis, avec toutes les difficultés de capitalisation et de communication que cela implique.