Pour que la recherche contribue à l'écologie et l'environnement - Marcel Bouché

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Dans cette intervention, Marcel Bouché défend l’idée que la recherche doit contribuer sérieusement à l’agroécologie et à l’environnement. Selon lui, l’agriculture conventionnelle s’est développée avec des techniques — labour, pesticides de synthèse, engrais chimiques — dont les effets réels sur les sols ont été insuffisamment évalués. Il dénonce une recherche trop abstraite, éloignée du terrain, qui prétend faire de l’écologie sans en respecter la définition scientifique : une science globale fondée sur l’observation, la rigueur et la critique. À partir de ses travaux sur les vers de terre en prairie permanente, Marcel Bouché montre concrètement comment ces organismes participent au cycle de l’azote et à la fertilité des sols. Son message est clair : l’avenir de l’agroécologie passe par une véritable écologie scientifique, attentive aux écosystèmes réels, capable d’intégrer les connaissances de terrain et de renouveler les pratiques agronomiques.

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Résumé
Dans cette intervention, Marcel Bouché défend l’idée que la recherche doit contribuer sérieusement à l’agroécologie et à l’environnement. Selon lui, l’agriculture conventionnelle s’est développée avec des techniques — labour, pesticides de synthèse, engrais chimiques — dont les effets réels sur les sols ont été insuffisamment évalués. Il dénonce une recherche trop abstraite, éloignée du terrain, qui prétend faire de l’écologie sans en respecter la définition scientifique : une science globale fondée sur l’observation, la rigueur et la critique. À partir de ses travaux sur les vers de terre en prairie permanente, Marcel Bouché montre concrètement comment ces organismes participent au cycle de l’azote et à la fertilité des sols. Son message est clair : l’avenir de l’agroécologie passe par une véritable écologie scientifique, attentive aux écosystèmes réels, capable d’intégrer les connaissances de terrain et de renouveler les pratiques agronomiques.


Une carence majeure de la recherche scientifique

Marcel Bouché explique d’emblée qu’il ne parlera pas seulement des vers de terre, même s’il ne peut pas s’en empêcher, mais surtout d’un problème beaucoup plus large : une carence fondamentale du monde scientifique. Après des décennies passées dans ce milieu, il estime que cette carence explique en grande partie la catastrophe agronomique actuelle, celle de l’agriculture dite conventionnelle, ou intensive.

Selon lui, les techniques caractéristiques de cette agriculture conventionnelle sont aujourd’hui rejetées par l’agroécologie : le labour, les travaux mécaniques lourds consommateurs d’énergie, les pesticides de synthèse, les engrais chimiques. À l’inverse, l’agroécologie préfère le non-labour, le semis direct, les engrais verts, le recyclage de matières organiques.

Mais, dit-il, on ne dit pas assez pourquoi ces techniques sont rejetées. La raison fondamentale, du point de vue du chercheur, est que la recherche n’a pas fait son travail jusqu’au bout : elle n’a pas évalué sérieusement l’impact réel de ces techniques dans les champs. Elle n’a pas étudié ce que deviennent réellement les produits chimiques une fois apportés au terrain. Le terrain, affirme-t-il, n’intéresse ni la recherche agronomique dominante, ni la recherche académique lorsqu’elles prétendent faire de l’écologie.

La définition oubliée de l’écologie

Pour Marcel Bouché, le problème vient d’abord d’un oubli fondamental : la définition même de l’écologie.

Il rappelle que cette définition a été formulée en allemand, dans le royaume de Prusse, en 1866, par Ernst Haeckel. Il insiste sur le fait qu’il a lui-même dû la redécouvrir après des années, alors même qu’il était diplômé d’un troisième cycle d’écologie à Orsay. Lorsqu’il demandait à ses professeurs ce qu’était l’écologie, ils ne savaient pas répondre correctement. Il lui a fallu retrouver la définition originale, la traduire, puis parvenir à la publier en 1990.

Pour lui, l’écologie est une science exacte de la matière. Elle ne relève ni du baratin, ni d’un vague discours, ni d’un simple mouvement politique. Elle s’appuie sur les sciences exactes : physique, chimie, biologie, climatologie, phénologie, etc. Il n’y a donc aucune raison, selon lui, de se contenter d’approximations.

Il insiste sur un point essentiel : l’écologie est une science globale. Cela signifie qu’elle oblige à intégrer les savoirs acquis dans les champs, les élevages et plus largement dans les milieux réels. Or, selon lui, cette intégration n’est pas faite par les institutions scientifiques actuelles. C’est là, dit-il, une carence majeure.

Une « méta-écologie » au lieu d’une vraie écologie

Marcel Bouché affirme que ce qu’on appelle aujourd’hui écologie scientifique n’est bien souvent pas de l’écologie véritable. Il parle à ce propos de « méta-écologie », par analogie avec la métaphysique par rapport à la physique : un discours largement abstrait, hors sol.

Selon lui, beaucoup de scientifiques disent faire de l’écologie, mais travaillent en réalité sur des modèles, dans des boîtes, sur ordinateur ou au laboratoire, sans validation dans les champs. Ils parlent d’autre chose que de ce qu’ils observent réellement.

Il rappelle alors ce qu’il considère comme les bases de la méthode scientifique :

  • observer ce qui existe réellement, et parler de ce qu’on observe, pas d’autre chose ;
  • employer un langage accessible à tous, sans jargon inutile ;
  • soumettre toutes les interprétations à la critique.

À ses yeux, ces principes sont oubliés dans une grande partie de la recherche qui se dit écologique. Les modèles sur ordinateur peuvent être utiles, dit-il, mais seulement s’ils sont ensuite confrontés au réel. Sinon, ils restent des constructions abstraites.

L’absence d’évaluation réelle des techniques agricoles

L’un des reproches centraux adressés par Marcel Bouché à la recherche est de ne pas avoir évalué, dans les champs, l’impact des techniques agricoles modernes.

Il prend l’exemple des pesticides. Selon lui, ils sont souvent évalués en laboratoire, dans des boîtes de Petri, à travers des tests qui n’ont pas de sens écologique réel s’ils ne sont pas replacés dans les conditions concrètes des écosystèmes. Il critique notamment l’usage du terme « écotoxicologie » lorsque celui-ci désigne seulement des manipulations de laboratoire. Pour lui, l’écotoxicologie devrait être l’étude des toxiques dans les écosystèmes, pas seulement dans des dispositifs artificiels.

Cette substitution d’une écologie réelle par une pseudo-écologie de laboratoire permet, selon lui, toutes les falsifications : en laboratoire, on peut manipuler les conditions et faire sortir les résultats qu’on veut, tant qu’on ne valide pas sur le terrain.

Le sol comme « boîte noire »

Marcel Bouché souligne que, dans l’agronomie dominante, le sol reste une « boîte noire ».

Autrement dit, on regarde ce qu’on introduit : engrais, traitements, techniques culturales. On regarde aussi ce qui sort : rendements, productions. Mais on ne regarde pas sérieusement ce qui se passe dans le sol. On ignore donc les processus réels, les circulations de matière, les pollutions, les transformations biologiques.

Les conséquences ne deviennent visibles qu’après coup, par exemple lorsque des pollutions apparaissent dans les rivières, ou lorsque des effets délétères de l’agriculture intensive sont constatés par ceux qui observent réellement les champs.

C’est pourquoi il défend une écologie rigoureuse et scientifique, appliquée aux agroécosystèmes eux-mêmes.

Une démonstration par l’étude des vers de terre

Pour illustrer concrètement ce qu’est une véritable approche écologique, Marcel Bouché présente ses travaux sur les vers de terre, qu’il appelle aussi lombriciens.

Il a travaillé dans une prairie permanente de l’abbaye de Cîteaux, existant au moins depuis 1840, et probablement depuis saint Bernard, malgré une lacune documentaire due à la Révolution française. Cette prairie avait conservé, sur une très longue durée, le même mode de gestion : une année de fauche, une année de pâture, avec des vaches, et autrefois parfois des chevaux.

Il insiste sur le fait qu’en écologie, il ne faut pas détruire l’objet d’étude. Il a donc mis au point des méthodes d’observation permettant de prélever des vers de terre sans casser le fonctionnement du milieu. Dans des carrés de sol de 50 cm sur 50 cm, il a pu extraire des vers de terre, qu’il a ensuite ramenés au laboratoire.

Là, il a développé des techniques pour les reconnaître et les suivre, notamment en les marquant grâce à l’azote 15, un isotope non radioactif de l’azote. Ces vers de terre ainsi marqués ont ensuite été réintroduits dans le sol d’origine, non perturbé, dans des conditions écologiques respectueuses de l’écosystème.

Le rôle des vers de terre dans le cycle de l’azote

L’expérience permet de suivre ce que deviennent les éléments sécrétés par les vers de terre.

Marcel Bouché explique que les vers de terre marqués à l’azote 15 perdent ensuite cet azote en excrétant, notamment sous forme d’ammoniac et de produits azotés. Cet azote passe brièvement dans le sol, puis est récupéré par les plantes. Au bout de quarante jours, la totalité de l’azote sécrété par les vers de terre se retrouve dans les plantes, racines et parties aériennes comprises.

Cette expérience montre donc une partie concrète et dynamique du cycle de l’azote. Elle met en évidence que les vers de terre nourrissent les plantes. Pour Marcel Bouché, c’est une illustration de ce qu’on ne voit jamais dans les livres classiques, parce qu’on ne regarde pas réellement ce qui se passe dans le sol.

Il oppose ici une approche dynamique, fondée sur des mesures dans le temps, à une approche statique qui se contenterait de compter les vers de terre, de décrire leur couleur ou celle du sol.

Le tube digestif des vers de terre comme lieu de transformation du sol

Marcel Bouché montre aussi ce qu’on trouve dans le tube digestif des vers de terre : un mélange de terre minérale et de matières organiques, y compris des débris végétaux comme des aiguilles de pin. Il rappelle que les vers de terre brassent des quantités considérables de matière.

Selon ses mesures, environ 300 tonnes de terre par hectare et par an passent en moyenne dans le tube digestif des vers de terre en France. Cette terre est mélangée à la matière organique produite par les plantes, mais aussi aux déjections déjà émises par les vers eux-mêmes, qui peuvent être redigérées plusieurs fois, après préparation par les micro-organismes.

Cette activité transforme profondément le sol. Elle montre que le sol n’est pas un simple support inerte, mais un milieu vivant, dynamique, organisé par l’activité biologique.

Une écologie opérationnelle appuyée sur l’informatique

Pour Marcel Bouché, l’avenir de l’agroécologie suppose de pouvoir enfin s’appuyer sur une véritable écologie. Cela implique une gestion intelligente des connaissances, rendue possible aujourd’hui par l’informatique.

Mais il précise immédiatement que l’informatique ne suffit pas : on peut mettre n’importe quoi dans un ordinateur et obtenir n’importe quoi en sortie. L’outil informatique n’a de valeur que s’il est alimenté par des observations rigoureuses, faites sur le terrain, dans le respect des règles de la méthode scientifique.

Il plaide ainsi pour une « écologie opérationnelle par ordinateur », c’est-à-dire une écologie réellement fondée sur des données de terrain, organisées et exploitées de façon cohérente.

Des travaux ignorés par les institutions

Marcel Bouché déplore enfin l’omerta qui, selon lui, entoure ses travaux les plus fondamentaux. Ses livres sur les vers de terre ont rencontré un succès public et éditorial, mais ses travaux sur la méthode scientifique, sur l’écologie opérationnelle et sur l’environnement n’ont suscité ni débat, ni critique, ni véritable prise en compte par les institutions.

Il y voit la preuve que ce qui dérange le plus n’est pas la question des vers de terre en elle-même, mais la remise en cause des fondements de la recherche scientifique lorsqu’elle prétend parler d’écologie sans en respecter la définition ni la méthode.

Il mentionne aussi la reconnaissance internationale de ses travaux sur les vers de terre, évoquant notamment un congrès international à Shanghai en 2018, dont il a été président.

Conclusion

Le message central de Marcel Bouché est un appel adressé aux responsables des institutions scientifiques, qu’elles soient académiques ou appliquées. Si la recherche veut contribuer sérieusement à l’écologie, à l’agroécologie et à l’environnement, elle doit revenir à une écologie véritable : une science exacte, globale, rigoureuse, fondée sur l’observation des milieux réels et soumise à la critique.

Tant que cette exigence ne sera pas prise en compte, l’agroécologie progressera surtout grâce aux praticiens qui changent leurs pratiques et observent les champs, tandis que la recherche continuera, selon lui, à rester en retard sur les réalités vivantes du sol et des écosystèmes.