Agriculture bio, agriculture de conservation, retours d'essais
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Les intervenants détaillent plusieurs essais conduits chez des agriculteurs des Hauts-de-France : gestion de luzerne, prairie, vulpin, ray-grass, chardon ou encore couverts permanents, avec des résultats contrastés mais riches d’enseignements. Un point ressort nettement : dès qu’on modifie le système, l’enherbement évolue fortement et impose de repenser les itinéraires techniques.
Au-delà des essais, le projet vise aussi à accompagner les producteurs, favoriser les échanges entre pairs et ouvrir des pistes concrètes pour des systèmes bio plus résilients.Dans ce webinaire organisé par le Centre national d’agroécologie, Noëlie Delattre, animatrice du projet ABAC, et Alain Delebecq, coordinateur pour Bio Hauts-de-France, ont abordé les relations entre la conservation des sols et l’agriculture biologique. Ils ont discuté de l’importance de ces thèmes à l’heure où l’agriculture fait face à de nombreux défis environnementaux, en particulier la dégradation des sols. Le projet ABAC se concentre sur la réduction du travail du sol et l’exploration de techniques innovantes permettant d’améliorer la vie du sol. À travers diverses études de cas, ils ont présenté des innovations dans l’agriculture biologique, illustrant les défis rencontrés et les leçons apprises au cours des années d’expérience. Les intervenants ont aussi évoqué la participation active des producteurs dans la recherche de solutions, rendant leur approche collaborative. Enfin, ils ont encouragé le partage des expériences entre agriculteurs pour promouvoir des pratiques durables.
Highlights
- 🌱 Partenariat fort : Le projet ABAC a été mis en place avec de nombreux partenaires techniques et financiers, renforçant la perspective collaborative dans la recherche d’innovations agricoles.
- 🌍 Importance de la conservation des sols : Le travail du sol a un impact direct sur les écosystèmes, en renforçant la vie du sol, qui est essentielle pour la durabilité des cultures.
- 🔍 Expérimentation essentielle : L’expérimentation sur le terrain est mise en avant, permettant de tester différentes méthodes dans des contextes variés pour améliorer la production agricole.
- 🌾 Bilan d’expérimentations : Plusieurs études de cas montrent la gestion de la luserne et d’autres cultures et leur impact sur la productivité et la conservation des sols.
- 🚜 Technologies d’agriculture de conservation : L’utilisation de techniques tels que le semi-direct et les couverts permanents est explorée pour réduire les interventions mécaniques et chimiques.
- 💡 Réseautage des agriculteurs : Les discussions croisées entre producteurs sont encouragées pour développer des solutions pratiques et adaptées au contexte local.
- 📆 Événements futurs : Annonce des journées nationales de la conservation biologique, offrant une plateforme pour échanger des pratiques et des résultats de recherche.
Key Insights
- 🌱 Innovation par le collectif : La collaboration entre agriculteurs, institutions de recherche et organisations techniques est cruciale pour développer des pratiques agricoles durables. Les producteurs eux-mêmes deviennent des acteurs essentiels dans l’innovation agronomique, partageant leurs expériences et défis.
- 🌾 Impact du travail du sol : La conférence rappelle que la manière dont les sols sont travaillés influence non seulement la qualité du sol, mais également la biodiversité qu’il renferme. La réduction du travail du sol peut aider à préserver la structure et la vitalité des sols.
- 🔄 Cycle des cultures diversifiées : Les essais effectués avec des doublés de cultures montrent qu’un mélange de cultures, comme le sarrazin et les légumineuses, peut améliorer la santé du sol tout en fournissant une source nutritive pour les cultures subséquentes.
- 🌼 Gestion des adventices : L’importance de l’utilisation des couverts végétaux pour la gestion des adventices et la préservation de la biodiversité. Les résultats montrent que des couverts bien choisis peuvent concurrencer efficacement les mauvaises herbes.
- 🚜 Éducation continue pour agriculteurs : Les agriculteurs engagés dans un apprentissage continu, grâce à des formations régulières, notamment sur des pratiques d’agriculture de conservation, augmentent leurs chances de succès tout en favorisant l’auto-suffisance.
- 📈 Résultats encourageants : Les premiers résultats des expérimentations indiquent des retours positifs, même s’ils sont entachés de défis comme la gestion des ravageurs. Les agriculteurs témoignent de leur satisfaction face aux solutions mises en œuvre pour améliorer leurs systèmes de culture.
- 🌍 Importance des réseaux et des échanges : La mise en réseau est essentielle dans le secteur agricole. Partager des succès, des échecs et des pratiques permet aux agriculteurs d’apprendre les uns des autres, ce qui est indispensable pour la transition vers des systèmes agricoles plus durables.
Ce webinaire illustre ainsi les enjeux contemporains de l’agriculture biologique et la nécessité d’avancer vers des modèles agricoles durables, tout en tenant compte de la vie et de la fonctionnalité des sols. La collaboration entre chercheurs et producteurs est mise en avant comme la clé pour relever ces défis.
Projet ABAC: Rencontre entre deux agricultures pour des sols vivants
Mise en ligne et diffusion dans le cadre du projet SOL Couvert financé par l'OFB / ECOPHYTO II+
Présentation du webinaire et des intervenants
Ce webinaire du Centre national d’agroécologie porte sur le lien entre agriculture biologique et agriculture de conservation des sols, à partir de retours d’essais et d’expériences de terrain.
Deux intervenants présentent les travaux du projet ABAC :
- Noëlie Delattre, pour Bio en Hauts-de-France, animatrice du projet ABAC, pour « agriculture biologique, agriculture de conservation » ;
- Alain Delebecq, coordinateur du projet pour Bio en Hauts-de-France, au sein d’une structure de référence sur les filières végétales.
Dès l’introduction, les intervenants insistent sur le fait qu’ils abordent ce sujet avec modestie. Après plusieurs années de travaux, ils estiment avoir autant de questions à partager que de réponses à apporter. Le projet leur a néanmoins permis d’accumuler de nombreux enseignements, notamment à partir des difficultés et des échecs rencontrés.
Le projet ABAC : objectifs et partenaires
Le projet ABAC est mené depuis 2019, dans la continuité de réflexions plus anciennes, suivies depuis une vingtaine d’années sur la réduction du travail du sol en agriculture biologique et sur les passerelles possibles avec l’agriculture de conservation.
Le projet réunit plusieurs types de partenaires :
- des partenaires techniques, en particulier la Fredon Hauts-de-France, chargée d’apporter un cadre technique et scientifique, notamment sur les protocoles d’essais et l’analyse des résultats ;
- des partenaires professionnels issus de l’agriculture de conservation, notamment la Pas de 62, pour représenter cette sensibilité et favoriser le dialogue entre systèmes ;
- des partenaires financiers ;
- et surtout les producteurs, considérés comme bien plus que de simples partenaires : ce sont eux qui portent les innovations, posent les questions de terrain et testent les pratiques.
Le nom même du projet, ABAC, résume son objet : faire dialoguer l’AB et l’AC.
Pourquoi faire dialoguer agriculture biologique et agriculture de conservation ?
Les intervenants expliquent que les deux approches partent d’entrées différentes, mais se rejoignent sur une même préoccupation : le fonctionnement du sol et la préservation de sa vie biologique.
Le point de vue de l’agriculture biologique
En agriculture biologique, la suppression des produits phytosanitaires ne suffit pas à elle seule à garantir la préservation de la vie du sol. Le travail du sol peut rester important, parfois agressif, et la pratique du labour demeure encore fortement ancrée dans de nombreux raisonnements techniques.
Il est encore souvent entendu que, pour passer en bio, il faudrait impérativement reprendre la charrue. Le projet ABAC cherche justement à interroger cette idée, car le travail du sol a lui aussi des impacts sur la vie du sol, qui constitue pourtant un pilier fondamental du fonctionnement des systèmes biologiques.
L’enjeu est donc d’améliorer la cohérence de l’agriculture biologique avec ses propres objectifs, en limitant les perturbations du sol autant que possible.
Le point de vue de l’agriculture de conservation
Du côté de l’agriculture de conservation, le travail du sol est déjà remis en question, parfois de manière très poussée. Certains producteurs vont très loin dans la limitation des interventions, au point de considérer qu’un simple passage d’outil peut déjà être trop impactant.
Mais ces systèmes reposent encore fréquemment sur l’usage d’herbicides, notamment pour gérer l’enherbement. Le projet s’adresse donc à des agriculteurs en conservation qui ne veulent pas seulement attendre l’évolution de la réglementation sur le glyphosate, mais souhaitent réfléchir à des systèmes avec moins de chimie, voire sans chimie.
Un objectif commun
Dans les deux cas, l’objectif converge : préserver et renforcer la vie du sol pour qu’elle devienne un véritable pilier de la construction des systèmes de culture.
Le projet ABAC vise donc à faire dialoguer ces deux mondes afin de réfléchir ensemble, d’apprendre plus vite, et d’avancer vers des sols plus vivants et plus fonctionnels.
Un projet d’expérimentation au service du développement
Les intervenants rappellent que la vocation première de Bio en Hauts-de-France n’est pas de faire de l’expérimentation lourde, mais bien de développer l’agriculture biologique.
Si la structure s’investit dans ce type de projet, c’est parce que les résultats doivent servir concrètement :
- à améliorer les pratiques ;
- à consolider les systèmes déjà en bio ;
- à lever certains freins pour favoriser de nouvelles conversions.
Autrement dit, l’expérimentation n’est pas une fin en soi : elle est mise au service du développement agricole.
Le sens donné au terme « agriculture de conservation » dans le projet
Les intervenants précisent un point important de vocabulaire : dans le cadre du projet ABAC, l’expression agriculture de conservation est prise au sens large.
Elle ne renvoie pas uniquement au semis direct strict, mais plus généralement à toutes les pratiques allant dans le sens de :
- la réduction du travail du sol ;
- le non-retournement ;
- le travail plus superficiel ;
- une moindre perturbation du sol.
Il ne faut donc pas se formaliser si certains essais présentés mobilisent encore du déchaumage, du fraisage ou d’autres outils. L’important est la trajectoire de réduction du travail du sol et de perturbation du milieu.
Première série d’expérimentations du projet ABAC 1
Essai dans la Somme : gestion de repousses de luzerne en bio
Le premier essai présenté a été conduit chez un producteur bio de la Somme, dans un système de polyculture-élevage.
Ce producteur avait pratiqué le non-labour pendant une vingtaine d’années, puis était passé en bio en continuant pendant environ dix ans à ne pas labourer. Il travaille sur des terres superficielles.
L’objectif de l’essai était de gérer les repousses de luzerne. Trois modalités ont été testées :
- un déchaumage ;
- un fraisage ;
- une combinaison application de ferment + fraisage.
L’essai a été suivi pendant environ un an et demi à deux ans, dans une rotation luzerne puis triticale-pois.
Le rôle du fraisage et du ferment
Alain Delebecq précise que le fraisage utilisé relève de la méthode dite « régénérative » de type Vence, avec un travail très superficiel, autour de 5 cm voire moins, grâce à un matériel garantissant bien la profondeur.
Le ferment utilisé était du jus de choucroute. Son rôle, expliqué plus tard dans les questions, est comparable à celui d’un levain dans la pâte : il ne s’agit pas d’apporter massivement des micro-organismes, mais de donner une impulsion et d’orienter le développement d’un certain type de microbiologie, en lien avec les conditions créées par le mulchage ou la fissuration.
Résultats observés
Les observations montrent :
- une présence persistante de repousses de luzerne ;
- de fortes difficultés d’implantation du couvert, notamment dans les zones fraisées ;
- une année 2019-2020 sèche, défavorable à la réussite du couvert ;
- un pois chiche ensuite très fortement touché par la mouche du semis, au point que deux semis successifs ont été nécessaires, sans réussite ;
- une forte salissement de la parcelle, avec notamment une explosion du ray-grass.
Au final, la gestion de la luzerne a été relativement similaire entre modalités, mais les échecs d’implantation du couvert puis de la culture suivante ont ouvert la voie à un fort développement des adventices.
Les intervenants soulignent un enseignement essentiel : après une intervention sur le couvert ou les repousses, il faut absolument réussir le recouvrement du sol. Sinon, les difficultés d’enherbement deviennent très vite majeures.
Essai dans le Pas-de-Calais : gestion du vulpin en agriculture de conservation
Le deuxième essai a été conduit chez un producteur du Pas-de-Calais, en système polyculture-élevage. L’élevage porcin est conduit en bio, mais la partie grandes cultures est encore en agriculture de conservation conventionnelle.
Le producteur travaille sur des sols argileux avec des zones parfois hydromorphes, ce qui motive fortement sa volonté de limiter le travail du sol.
L’objectif était de gérer le vulpin. Trois modalités ont été testées :
- la pratique habituelle de l’agriculteur, avec possibilité d’utiliser des herbicides ;
- une modalité avec couvert permanent de trèfle blanc pour réduire fortement le recours à la chimie ;
- une modalité sans herbicide, avec réintégration d’un travail du sol superficiel pour gérer les adventices.
Déroulement de l’essai
Après un escourgeon, différents couverts ont été implantés :
- un couvert multi-espèces dans la modalité témoin ;
- un couvert avec trèfle blanc dans la modalité « couvert permanent » ;
- un dispositif de double couvert dans la modalité sans chimie.
Dans cette dernière, un premier couvert a été semé juste après moisson, puis un second couvert à base de pois a été semé en novembre en semis direct dans le premier couvert.
Les intervenants relèvent ici un enseignement important : le double couvert peut représenter une « double chance », mais aussi une « double prise de risque ». Si les deux couverts échouent, on cumule les problèmes. Cela les conduit aujourd’hui à plutôt privilégier des mélanges d’espèces capables de se succéder dans le temps dans un seul semis.
Difficultés rencontrées
Le deuxième couvert a mal fonctionné, notamment à cause de l’humidité de 2020. Ensuite, un maïs a été semé :
- en semis direct pour les deux premières modalités ;
- après scalpage dans la modalité avec travail du sol.
Cette dernière a été fortement détruite par des ravageurs, notamment des faisans, du fait de sa petite taille par rapport au reste de la parcelle.
À la place du maïs détruit, une moutarde a été implantée, puis un blé a suivi. Dans la modalité retravaillée, un mélange blé-féverole a été testé pour mieux couvrir le sol.
Résultats observés
Les observations montrent :
- une diminution du vulpin dans les modalités 1 et 2 ;
- un maintien, voire une augmentation, dans la modalité 3 ;
- une forte explosion du chardon, particulièrement dans les modalités avec réintroduction du travail du sol ;
- un trèfle blanc présent de manière hétérogène, ce qui a laissé de l’espace à d’autres adventices.
L’essai met en évidence que les changements de système peuvent faire apparaître très vite des flores qui n’étaient pas problématiques auparavant. Dès que l’on « bouge » le système, l’enherbement évolue parfois de manière très forte et imprévue.
Essai dans l’Aisne : gestion d’une prairie temporaire en bio
Le troisième essai a été conduit chez un producteur bio de l’Aisne, en élevage laitier, sur sol sableux.
L’objectif était de gérer une prairie temporaire composée de ray-grass, trèfle violet et un peu de lotier, en limitant fortement le travail du sol.
Trois modalités ont été comparées :
- modalité témoin : déchaumage à l’automne, passage de Dynadrive au printemps, puis semis du sarrasin avec combiné herse rotative-semoir ;
- modalité intermédiaire : deux passages de Dynadrive au printemps, puis semis du sarrasin à l’Easy Drill ;
- modalité innovante : un seul passage de Dynadrive au printemps, puis semis du sarrasin avec l’Easy Drill.
Résultats observés
Les rendements du sarrasin n’ont pas montré de différence notable entre modalités.
Un blé a ensuite été implanté :
- avec travail du sol plus poussé dans une modalité ;
- avec réduction progressive du travail du sol dans les autres.
Le rendement du blé, autour de 30 q/ha selon les souvenirs évoqués, ne montrait pas non plus de différence marquée selon les modalités.
Sur le plan des adventices, il y a eu une forte augmentation au moment de la récolte du sarrasin, puis une diminution après l’implantation du blé.
L’agriculteur était satisfait, car il avait réussi pendant deux années consécutives à gérer la prairie avec peu d’interventions tout en conservant des rendements acceptables.
Les intervenants précisent toutefois que l’objectif n’était pas forcément de détruire complètement la prairie, mais plutôt de la calmer suffisamment pour produire une culture. Le choix du sarrasin n’était pas anodin : il permettait à la fois une forte biomasse, un démarrage rapide et un certain effet allélopathique.
Une méthode de travail construite à partir des problèmes des producteurs
Les intervenants insistent sur leur méthode : les essais n’ont pas été conçus en station, ni imposés aux agriculteurs.
À chaque fois, ils sont partis d’une problématique réelle identifiée par un producteur. Les modalités ont été construites avec lui, en restant dans quelque chose de réaliste à l’échelle de sa ferme, avec son matériel et son contexte.
Le travail principal était assuré par les agriculteurs eux-mêmes. Le rôle des partenaires techniques consistait à accompagner la réflexion, objectiver les résultats et chercher à capitaliser les observations.
Initiatives de producteurs suivies dans le cadre d’ABAC 2
Après cette première phase, le projet s’est poursuivi avec un deuxième programme, dans lequel les producteurs ont continué à jouer un rôle moteur.
Un système en bandes avec strip-till et roll’n sem
Une première initiative est présentée chez un producteur bio ayant arrêté l’élevage, désormais en système grandes cultures et légumes.
Ce producteur a conçu une grande partie de son matériel lui-même. Il travaille avec un système en bandes, proche du strip-till, avec un écartement de 60 cm. L’idée est d’implanter en parallèle la culture et le couvert, puis de faire tourner les bandes d’une année sur l’autre, non pas dans le temps mais dans l’espace.
Le système repose sur :
- un alignement de tout le matériel sur ce même écartement ;
- des cultures parfois sur double rang ;
- une volonté de créer de l’espace entre lignes pour gérer les couverts et les vivaces ;
- l’usage d’un roll’n sem.
Le roll’n sem
Le roll’n sem a particulièrement retenu l’attention des intervenants. Il est constitué de deux rangées de disques légèrement inclinés et surtout placés de biais. L’objectif n’est pas seulement de coucher le couvert, mais aussi de vider la tige de sa sève pour l’affaiblir.
Cet outil peut être utilisé :
- en plein, pour gérer un couvert ;
- en interrang, pour laisser passer la culture ou le couvert ;
- en préparation du sol légère ou en binage.
Les intervenants disent avoir été surpris par son efficacité, notamment sur ray-grass monté à floraison : un seul passage a permis de fortement le calmer. Dans leur essai, un mulch important, parfois de l’ordre de 10 cm, est resté en place un certain temps. Les repousses observées venaient surtout des grosses souches non totalement détruites ou de nouvelles levées.
Ils précisent cependant que l’efficacité dépend du stade de la plante ciblée. Pour un résultat vraiment propre, plusieurs passages espacés d’une à deux semaines pourraient être nécessaires, mais cela peut être empêché par la présence d’un jeune semis.
= Un producteur bio du Pas-de-Calais resté en techniques simplifiées
Un autre producteur bio du Pas-de-Calais est présenté. Il est en polyculture, sans élevage, avec un système très simplifié orienté vers la réduction du temps de travail et du nombre d’interventions.
Sa rotation est centrée sur les céréales et le colza. Le colza est associé à différentes plantes compagnes : sarrasin, caméline et trèfles.
La particularité de son système est d’introduire une année sur deux un couvert long de trèfle incarnat :
- après une céréale, il implante un trèfle incarnat ;
- il le garde pendant environ un an ;
- il le fauche ou le broie plusieurs fois ;
- il le détruit au printemps suivant pour implanter ensuite un niger, puis revenir à une céréale.
Ce trèfle incarnat joue plusieurs rôles :
- couverture du sol ;
- production d’azote ;
- gestion des adventices ;
- restitution de biomasse.
La destruction est facilitée par le fait qu’il s’agit d’une légumineuse bisannuelle : si on la laisse passer l’hiver et que l’on intervient ensuite, elle arrive en fin de cycle et devient plus facile à gérer sans herbicide.
Les intervenants soulignent que ce producteur, auparavant en techniques culturales simplifiées, refusait de revenir au labour. C’était son principal frein au passage en bio. En réussissant progressivement à faire du travail simplifié en agriculture biologique, il a finalement converti toute sa ferme.
Voyages d’étude et ouverture à d’autres expériences
Le projet ABAC s’est aussi appuyé sur des visites et voyages d’étude. Les intervenants rappellent qu’il se passe déjà des choses en Hauts-de-France, mais que beaucoup d’initiatives existent également dans d’autres régions.
Ils soulignent qu’il ne faut pas rejeter d’emblée les références extérieures au motif qu’elles seraient trop différentes. Les Hauts-de-France présentent eux-mêmes une grande diversité de situations :
- pluviométrie très variable ;
- sols très différents, du sable à l’argile ;
- contextes agronomiques contrastés.
Parmi les grands enseignements tirés des visites, la place de l’élevage revient souvent. Même lorsqu’on cherche des systèmes sans élevage, les intervenants constatent que l’élevage reste un levier très fort pour sécuriser un système, gérer les couverts, valoriser des cultures en cas de difficulté et réduire les risques.
Témoignage de Daniel Poineau
Une séquence vidéo donne la parole à Daniel Poineau, éleveur bio.
Son témoignage met en avant plusieurs idées fortes :
- l’intégration de prairies temporaires dans la rotation a beaucoup contribué à la réussite du système ;
- il faut produire beaucoup de biomasse et en restituer une partie importante au sol ;
- le sol ne doit jamais rester nu ;
- la clé est le végétal en permanence.
Son système associe plusieurs années de prairie temporaire puis des doubles cultures :
- méteils récoltés en ensilage ou en grain ;
- maïs ou sorgho ensuite ;
- couverts biomax selon les besoins ;
- prairies très productives, avec parfois jusqu’à 20 t MS/ha ;
- restitution d’au moins 3 t MS/ha chaque année.
Daniel Poineau explique que l’agriculture de conservation des sols l’a fortement inspiré, même en bio. Il revendique l’idée que le bio n’est pas incompatible avec l’intensif, à condition qu’il s’agisse d’une intensification du vivant et non des intrants chimiques.
Il insiste aussi sur le fait que ces systèmes demandent beaucoup d’efforts :
- recherche de solutions par soi-même ;
- absence de « bidon miracle » ;
- formations très nombreuses ;
- autonomie dans la prise de décision.
Pour les intervenants, ce témoignage illustre bien une idée centrale du projet : pour se passer d’intrants, il faut beaucoup de vie biologique et beaucoup de végétal.
Le travail collectif entre producteurs
Le projet s’appuie aussi sur des temps de codéveloppement entre agriculteurs.
Ces échanges permettent à chacun de partager ses expériences, ses questions et ses pistes de solution. Les intervenants soulignent que ce type d’exercice produit presque toujours quelque chose d’utile : le producteur qui a posé une question repart avec des idées nouvelles, même s’il les adapte ensuite à sa façon.
Cela illustre une autre dimension du projet : l’expérimentation n’est pas seulement dans les champs, elle est aussi dans les têtes et dans les échanges.
Expérimentations menées dans le cadre d’ABAC 2
Essai dans le Nord : couverts gélifs dans une céréale binée bio
Cet essai a été conduit chez un producteur bio du Nord, en système céréalier avec binage. Le semis est organisé en double rang, avec 25 cm d’écartement.
La question du producteur était la suivante : comment réduire le nombre de passages de désherbage mécanique ?
L’idée a donc été de tester l’implantation de couverts gélifs au moment du semis d’un triticale. Plusieurs modalités ont été comparées :
- un couvert multi-espèces ;
- un couvert simple de trèfle d’Alexandrie semé à l’automne ;
- un trèfle d’Alexandrie semé au printemps au moment d’un débinage ;
- une modalité agriculteur avec binages.
L’essai comportait aussi une tentative de double culture avec implantation de betteraves sucrières ou rouges dans la céréale au printemps. Cette partie n’a pas fonctionné, notamment à cause du printemps 2023 froid.
Résultats
Les comptages ont montré :
- un nombre de pieds d’adventices important dans certaines modalités, notamment la modalité agriculteur et la modalité avec trèfle semé au printemps ;
- une explosion d’adventices après remobilisation de la terre pour semer la betterave ;
- moins d’adventices au mètre carré dans les modalités avec couvert, mais avec une biomasse adventice parfois plus forte, car ces adventices avaient eu le temps de se développer dès l’automne.
Les couverts ont donc aidé à gérer les adventices. Aucune différence nette de rendement du triticale n’a été observée entre modalités.
L’agriculteur avait craint un problème à la récolte avec le trèfle d’Alexandrie semé à l’automne, très développé sous le triticale, mais la récolte s’est finalement bien passée.
Les intervenants ajoutent qu’au-delà des comptages, le producteur observe encore visuellement des différences de structure du sol là où les couverts étaient présents, même si ce point n’a pas été mesuré dans le cadre de l’essai.
Essai dans la Somme : safoin comme couvert permanent en agriculture de conservation
Un autre essai a été conduit chez un producteur en agriculture de conservation dans la Somme. L’objectif était de gérer l’enherbement par un couvert permanent ou pluriannuel, cette fois à base de sainfoin.
Le choix du sainfoin vient du fait que la luzerne, déjà testée, se développait trop bien sur cette parcelle et devenait ingérable dans la culture. Le sainfoin semblait mieux adapté au contexte pédoclimatique tout en restant moins dominant.
L’agriculteur a donc implanté un sainfoin sous couvert de tournesol, puis a semé un blé après récolte du tournesol.
L’essai comparait plusieurs configurations :
- avec ou sans herbicide ;
- avec ou sans plantes compagnes semées à la volée au moment du semis du blé.
Les plantes compagnes testées étaient notamment du lentillon et de la caméline, dans l’idée de combler le temps de latence entre la récolte du tournesol et le moment où le sainfoin prendrait complètement sa place.
Résultats
Le semis à la volée a été pénalisé par la pluie et la pression des oiseaux, notamment des pigeons, la parcelle étant entourée de bois.
Malgré cela :
- la parcelle était déjà relativement propre ;
- aucune différence majeure d’adventices n’a été observée entre modalités ;
- aucune différence de rendement du blé n’a été constatée ;
- le sainfoin, bien visible dans le blé, n’a pas entraîné de concurrence excessive.
Les intervenants racontent que les observations visuelles ont parfois été contradictoires au cours de la saison : d’abord on craignait les trous, ensuite une reprise trop forte du sainfoin, puis le blé a finalement repris le dessus. Au final, cela a montré au producteur qu’il aurait pu aller plus loin dans la réduction de la chimie.
Essai pluriannuel dans le Pas-de-Calais
Un essai pluriannuel a été installé chez un producteur bio du Pas-de-Calais. L’objectif était de comparer trois systèmes :
- TCS : travail superficiel du sol uniquement, sans retournement, avec désherbage mécanique autorisé ;
- strip-till : travail uniquement sur la ligne de semis, avec désherbage mécanique autorisé mais plus compliqué à mettre en œuvre ;
- semis direct : zéro travail du sol, gestion de l’enherbement par les plantes, broyage, roulage ou fauchage, sans produits phytosanitaires.
Une rotation sur trois ans avait été imaginée, mais la réalité de terrain a fortement modifié les plans.
Explosion du ray-grass dès le départ
Peu après les semis, une forte explosion de ray-grass a transformé la parcelle en « prairie » de ray-grass. Certaines modalités, notamment avec des couverts très denses, ont un peu mieux fonctionné, mais d’autres, comme les colzas avec plantes compagnes, ont totalement été débordées.
Les équipes ont dû réinventer le dispositif tout en conservant les grands principes de chaque système.
Systèmes testés ensuite
En 2023 :
- en strip-till, des courges et du sorgho ont été implantés selon les rotations ;
- en semis direct, des couverts végétaux ont été remis partout pour essayer de gérer le ray-grass sans travail du sol ni chimie ;
- en TCS, du sarrasin a été implanté, ainsi qu’un mélange sarrasin-colza dans l’idée d’une double culture.
Focus sur le mélange sarrasin-colza
Le mélange sarrasin-colza a été semé avec :
- sarrasin à 35 kg/ha ;
- colza à 1,3 kg/ha ;
- des plantes compagnes, notamment seigle et trèfle incarnat.
L’objectif du trèfle incarnat était de maintenir une couverture jusqu’au printemps suivant, et celui du seigle de jouer un rôle vis-à-vis des limaces.
Le contexte pédoclimatique est très humide : sol limono-argileux, à la pointe du Pas-de-Calais, avec 1000 à 1300 mm d’eau par an.
Résultats
Le sarrasin a été récolté mi-septembre avec un rendement de 5 à 10 q/ha.
Le colza est resté en dessous, avec seulement 7 pieds/m². Malgré cette faible densité, il a été conservé jusqu’au bout, car le colza possède une bonne capacité de compensation.
Cependant, plusieurs limites sont apparues :
- trèfle incarnat pas vraiment adapté à un semis de mi-juin, car déjà trop avancé au moment de la récolte du sarrasin ;
- absence de réelle couverture du sol ensuite ;
- réapparition de ray-grass ;
- présence de rumex et de chardon ;
- absence de fertilisation azotée, choix fait pour ne pas favoriser le ray-grass ;
- attaque de cécidomyie en fin de cycle sur le colza.
Le rendement du colza a été d’environ 10 q/ha.
Malgré cela, le producteur a jugé l’expérience suffisamment intéressante pour la tester à plus grande échelle sur 5 hectares, avec :
- sarrasin à 45 kg/ha ;
- colza à 5 kg/ha ;
- sans autres plantes compagnes.
Après récolte du sarrasin, le rendement obtenu était de 15 q/ha et la densité de colza atteignait 45 pieds/m². La suite reste à observer : soit un colza sera mené jusqu’à la récolte, soit il servira de couvert.
Les intervenants soulignent qu’une vraie question agronomique reste ouverte sur la fertilisation : vaut-il mieux ne pas fertiliser pour ne pas aider les adventices, ou au contraire fertiliser localement et fortement pour donner l’avantage à la culture ? Les deux raisonnements existent, et ils espèrent comparer davantage ces stratégies dans la suite du projet.
Pistes pour la suite du projet
Le projet ABAC 2 se terminant fin 2024, les intervenants présentent déjà quelques pistes pour la suite.
Essai dans le Nord : triticale d’hiver + orge de printemps
Chez un producteur bio en polyculture-élevage sur limons, un essai doit tester une association de céréales :
- triticale d’hiver ;
- orge de printemps.
L’idée est que l’orge démarre vite à l’automne, couvre le sol et gère les adventices, puis disparaisse en hiver sous l’effet du gel ou des maladies, laissant ensuite le triticale prendre le relais.
Des mélanges avec plantes compagnes, construits avec la fédération de chasse, sont également testés.
Le producteur avait déjà tenté ce principe l’année précédente, avec 50 q/ha de triticale et aucune orge à la récolte.
Essai dans l’Oise : couvert permanent avec porte-outil Gaia
Un autre essai est prévu chez un producteur bio de l’Oise, en système céréalier sans élevage.
Ce producteur a investi dans un porte-outil Gaia, conçu pour implanter simultanément une ligne de couvert permanent et une ligne de céréales. Il s’inscrit dans la continuité des travaux menés notamment autour d’associations blé-luzerne.
Cette approche doit être testée dans le prochain projet.
Réponses aux questions posées pendant le webinaire
À quoi sert le ferment dans la méthode Vence ?
Alain Delebecq répond avec une analogie simple : le ferment joue un rôle comparable au levain dans la pâte à pain.
Il ne s’agit pas d’un apport massif de micro-organismes, mais d’une impulsion biologique destinée à orienter le développement de certains groupes microbiens, en créant un milieu favorable grâce au mulchage ou à la fissuration.
Que penser du roll’n sem pour gérer adventices ou couverts ?
Les intervenants expliquent que l’outil les a surpris positivement, notamment sur ray-grass au stade floraison.
Un passage peut suffire à fortement coucher et affaiblir la végétation, mais pour une destruction plus complète plusieurs passages peuvent être utiles, espacés d’une à deux semaines, selon les espèces ciblées et les possibilités de circulation dans la parcelle.
Ils s’interrogent aussi sur son usage en interrang, notamment pour gérer une luzerne en couvert permanent.
Existe-t-il des structures similaires en Occitanie ?
Les intervenants répondent qu’il existe des initiatives dans plusieurs régions, y compris en Occitanie. Ils mentionnent notamment le réseau des Décompactés et les structures du réseau FNAB, qui peuvent orienter vers des groupes ou essais existants.
Ils soulignent que ce sujet monte partout en France, avec une vigilance nécessaire : il ne s’agit pas de prétendre que l’ABAC est aujourd’hui totalement maîtrisée, mais de faire progresser les systèmes étape par étape.
Destruction de prairie avec un seul passage : quel délai avant semis ?
Dans l’essai avec Dynadrive, un seul passage n’avait pas pour objectif de détruire totalement la prairie mais de la calmer. Le semis du sarrasin intervenait ensuite environ une à deux semaines plus tard.
Les intervenants rappellent qu’ils n’ont jamais vu un Dynadrive détruire complètement une prairie en un seul passage, surtout avec des flores plus coriaces comme du trèfle blanc.
La faible densité de colza dans le mélange sarrasin-colza venait-elle de la concurrence du sarrasin ou de la dose de semis ?
La réponse donnée est nuancée :
- il y a probablement eu un problème de dose de semis trop faible ;
- mais surtout un problème de levée lié au contexte climatique et aux ravageurs ;
- le sarrasin a pu jouer un rôle secondaire de concurrence, mais la première difficulté était l’absence de levée suffisante.
Peut-on gérer une luzerne de couvert permanent avec du roll’n sem plutôt qu’avec une tondeuse d’interrang ?
Les intervenants considèrent que c’est une piste de travail très sérieuse. C’est notamment l’ambition du producteur travaillant en bandes avec le roll’n sem.
Ils relient aussi cette question à celle du choix variétal : les luzernes disponibles sont surtout sélectionnées pour l’élevage et la production de biomasse, pas pour des systèmes céréaliers avec couvert permanent. Un vrai travail reste donc à faire sur les variétés.
Les rencontres nationales de l’ABC
Les intervenants concluent en invitant les participants aux Rencontres nationales de l’ABC, organisées à Calais du 21 au 23 janvier 2025.
Ce sera l’occasion de poursuivre les échanges, de présenter la suite des résultats d’ABAC 2, et d’entendre différents témoignages de producteurs et d’acteurs engagés sur ces questions.
Conclusion
En conclusion, les intervenants rappellent que le sujet est difficile, exigeant, et parfois décourageant tant les échecs peuvent être marqués. Mais ils insistent aussi sur l’intérêt agronomique majeur de ces démarches.
Le cap reste clair : aller vers des sols de plus en plus vivants, capables de soutenir des systèmes productifs avec moins de perturbation mécanique et moins de dépendance à la chimie.
Le message final est une invitation à tester, observer, échanger et ne pas se décourager.