Principes clés : Agroécologie par Marc-André Sélosse - Paysage in Marciac

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Dans cette intervention, Marc-André Sélosse rappelle que la biodiversité ne se réduit pas à un simple catalogue d’espèces. Elle comprend aussi la diversité génétique au sein des espèces, la taille des populations, ainsi que la diversité des assemblages d’espèces et de leurs interactions dans les écosystèmes. L’agriculture conventionnelle a permis d’augmenter fortement les rendements, mais au prix d’une simplification du vivant : homogénéisation génétique des cultures, monocultures, disparition des interactions naturelles entre espèces. Or cette complexité est essentielle au bon fonctionnement des agroécosystèmes. L’enjeu de l’agroécologie est donc de remobiliser toutes les échelles de la biodiversité : semences paysannes, diversité génétique, cultures associées, agroforesterie, couverture des sols et rotations. Marc-André Sélosse montre ainsi que restaurer la biodiversité, dans le temps comme dans l’espace, constitue un levier majeur pour rendre l’agriculture plus résiliente et durable.

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Résumé
Dans cette intervention, Marc-André Sélosse rappelle que la biodiversité ne se réduit pas à un simple catalogue d’espèces. Elle comprend aussi la diversité génétique au sein des espèces, la taille des populations, ainsi que la diversité des assemblages d’espèces et de leurs interactions dans les écosystèmes. L’agriculture conventionnelle a permis d’augmenter fortement les rendements, mais au prix d’une simplification du vivant : homogénéisation génétique des cultures, monocultures, disparition des interactions naturelles entre espèces. Or cette complexité est essentielle au bon fonctionnement des agroécosystèmes. L’enjeu de l’agroécologie est donc de remobiliser toutes les échelles de la biodiversité : semences paysannes, diversité génétique, cultures associées, agroforesterie, couverture des sols et rotations. Marc-André Sélosse montre ainsi que restaurer la biodiversité, dans le temps comme dans l’espace, constitue un levier majeur pour rendre l’agriculture plus résiliente et durable.

Paysage in Marciac 2020


Comme tous les dimanches, on sort une vidéo de Paysage in Marciac édition 2020 !

Aujourd’hui Marc-André Sélosse nous parle à son tour des principes clés de l'agroécologie.


Bon visionnage !




La biodiversité : bien plus qu’un catalogue d’espèces

Marc-André Sélosse propose ici de repartir d’une question simple : qu’est-ce que la diversité, et plus précisément la biodiversité ? Il rappelle d’abord que, même si la France métropolitaine n’est pas un pays aussi spectaculaire en apparence que les régions à forêts tropicales ou les écosystèmes coralliens, elle possède néanmoins une biodiversité importante.

Il cite quelques ordres de grandeur : environ 600 espèces d’oiseaux, 200 espèces de mammifères, et, dans le monde invisible du sol, une diversité considérable. À ce sujet, il mentionne un atlas produit à Dijon, montrant que l’étude de 2200 points de prélèvement en France a permis d’identifier plus de 120 000 espèces de bactéries. Et si l’on ajoutait un 2201e point, on en trouverait encore d’autres.

Mais, justement, cette manière de présenter la biodiversité comme un simple grand nombre d’espèces est, selon lui, insuffisante. Pour le faire comprendre, il prend une image : montrer un morceau de voiture ne suffit pas à montrer une voiture. De la même manière, énumérer des espèces ne montre qu’un morceau de la biodiversité, pas la biodiversité dans son ensemble.

La diversité au sein des espèces

La première idée importante est que la biodiversité ne se situe pas seulement au niveau des espèces, mais aussi en dessous de l’espèce : au niveau de la diversité génétique.

Au sein d’une même espèce, les individus ne sont pas identiques. Ils possèdent des gènes semblables, mais pas en tous points identiques. C’est cette diversité génétique, dite intraspécifique, qui fait aussi partie de la biodiversité.

Marc-André Sélosse souligne qu’on oublie souvent cette dimension. Pourtant, elle est essentielle. Quand une espèce perd des individus, elle perd aussi mécaniquement une part de sa diversité génétique. Seules de grandes populations peuvent contenir un grand nombre de variantes génétiques. Si l’on reconstruisait une population à partir de seulement trois individus, on n’y retrouverait pas la même diversité génétique que dans une population beaucoup plus vaste.

Ainsi, le nombre d’individus compte lui aussi dans la biodiversité. La biodiversité n’est donc pas seulement une question de nombre d’espèces, mais aussi de richesse génétique à l’intérieur de chaque espèce.

La diversité des assemblages et des interactions

Au-dessus de l’espèce, il existe une autre dimension de la biodiversité : la diversité des assemblages d’espèces dans les écosystèmes.

Plusieurs espèces cohabitent dans un même milieu et entretiennent entre elles des relations multiples : parasitisme, compétition, coopération, et bien d’autres interactions. Ces relations font elles aussi partie de la biodiversité. De même qu’une voiture n’est pas seulement une collection de pièces, mais aussi l’organisation et les liens entre ces pièces, un écosystème n’est pas seulement une collection d’espèces. Les interactions entre espèces sont constitutives de la biodiversité.

La biodiversité comprend donc :

  • la diversité au sein des espèces, c’est-à-dire la diversité génétique ;
  • la diversité entre les espèces ;
  • la diversité des assemblages d’espèces ;
  • la diversité des interactions entre espèces.

Autrement dit, la biodiversité est plus qu’un catalogue : c’est aussi la manière dont les espèces et les individus s’agencent et interagissent.

L’agriculture conventionnelle et ses limites face à la biodiversité

Marc-André Sélosse reconnaît que l’agriculture conventionnelle a eu une efficacité réelle. Sa première réussite a été de produire en quantité, de sorte que nous puissions manger à satiété. Il rappelle que cela n’a pas toujours été le cas dans l’histoire de l’humanité, et que ce n’est d’ailleurs toujours pas le cas pour toute l’humanité.

Mais cette efficacité a été obtenue dans une logique de court terme, en négligeant certaines dimensions de la biodiversité.

Ce n’est pas tant, selon lui, que l’agriculture ait supprimé toute diversité d’espèces dans nos assiettes. Le problème est surtout qu’elle a nié :

  • la diversité intraspécifique, en sélectionnant des lignées performantes à court terme mais en réduisant les réserves génétiques disponibles pour l’avenir ;
  • la diversité des assemblages d’espèces, en construisant des champs monospécifiques et en éliminant tout le reste par le désherbage.

Ainsi, le problème principal du rapport entre agriculture et vivant est peut-être moins une simple diminution du nombre d’espèces qu’une réduction de la diversité génétique au sein des espèces cultivées, ainsi qu’une simplification excessive des communautés végétales.

Retrouver la diversité génétique

La diversité intraspécifique est présentée comme un enjeu majeur pour l’agriculture. En réduisant les cultures à quelques lignées homogènes, on perd des gènes qui pourraient être utiles demain, par exemple pour faire face à de nouvelles maladies, à des changements climatiques ou à d’autres contraintes.

Marc-André Sélosse évoque à ce propos les semences paysannes, qui cherchent précisément à porter davantage cette diversité génétique. Il indique que leur logique peut être discutée dans sa durabilité, mais qu’elle témoigne d’une prise de conscience plus responsable de cette dimension de la biodiversité.

L’enjeu est donc de ne pas raisonner seulement en rendement immédiat, mais aussi en capacité des agroécosystèmes à conserver des potentialités pour l’avenir.

Retrouver la diversité des assemblages

L’autre grand enjeu est de réintroduire de la diversité dans l’assemblage des espèces. Les écosystèmes, rappelle-t-il, n’ont jamais fonctionné durablement avec une seule espèce. Lorsqu’on réduit un champ à une monoculture, certaines fonctions commencent à dysfonctionner.

Il devient donc nécessaire de restaurer une diversité d’assemblage, à la fois spatiale et temporelle.

Parmi les exemples évoqués :

  • l’agroforesterie, qui consiste à remettre davantage d’espèces dans un champ ;
  • les cultures mélangées, par exemple céréales et légumineuses ;
  • la diversité temporelle, avec des intercultures qui évitent de laisser le sol nu entre deux cultures.

L’objectif est de reconstruire une complexité du peuplement, avec plusieurs espèces en interaction, et donc de retrouver le niveau supraspécifique de la biodiversité.

Biodiversité spatiale et temporelle dans les champs

Cette diversité d’assemblage ne concerne pas seulement la coexistence des espèces dans l’espace, mais aussi leur succession dans le temps. Un champ ne devrait pas être pensé comme une surface occupée par une seule plante à un moment donné, puis laissée vide ensuite. Il faut aussi penser les rotations, les intercultures et le maintien d’un couvert.

Cette diversité spatiale et temporelle permet de soutenir des interactions biologiques nombreuses et de redonner au champ un fonctionnement plus proche de celui d’un écosystème.

Des fonctions perdues avec la domestication

Marc-André Sélosse donne enfin un exemple précis pour montrer que la simplification agricole a fait perdre des fonctions biologiques importantes.

Il cite le cas des graminées, qui peuvent lutter contre les plantes concurrentes en émettant dans le sol certaines substances chimiques, notamment des tanins et d’autres composés. Ces substances ont un effet de désherbage autour d’elles. Il s’agit donc d’un outil de relation interspécifique : la plante agit sur les autres espèces qui l’entourent.

Or, dans la domestication, cette fonction a été largement oubliée. Comme les mauvaises herbes sont éliminées artificiellement, on n’a plus sélectionné les plantes pour leur capacité à faire place nette autour de leurs racines. En supprimant la pression de concurrence, on a cessé de maintenir ou de rechercher ce type de caractère.

Cela montre bien le lien entre la diversité intraspécifique et les relations interspécifiques : en perdant certaines variantes génétiques au sein des espèces cultivées, on a aussi perdu des capacités d’interaction avec les autres espèces.

Remobiliser toutes les échelles de la biodiversité en agriculture

La conclusion de Marc-André Sélosse est que la biodiversité doit être pensée à plusieurs échelles :

  • au sein de l’espèce, par la diversité génétique ;
  • entre les espèces, par leur nombre ;
  • entre les espèces, encore, par la diversité de leurs relations et de leurs assemblages.

C’est l’ensemble de ces dimensions qu’il faut remobiliser en agriculture. Reprendre en main ces différentes échelles de la biodiversité, c’est retrouver des leviers puissants pour construire des agroécosystèmes plus durables.

La biodiversité n’est donc pas seulement une question de protection du vivant au sens général. Elle devient aussi une ressource fonctionnelle pour l’agriculture elle-même, à condition de ne plus la réduire à une simple liste d’espèces.