Les semences de couverts végétaux pour les SCV au Brésil, Ivonar Raix
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Cette intervention a eu lieu dans le cadre du colloque d'hommage à Lucien Séguy et Hubert Charpentier.
Pour retrouver la vidéo du colloque dans son entièreté : https://www.youtube.com/watch?v=o0Y3qdaK1uk
Présentation de l’intervention
Cette intervention est présentée par Ivonar Raix, agronome de l’entreprise Raix Seeds, au Brésil. Il y retrace l’histoire de l’entreprise, son évolution technique et le développement des mélanges de semences pour cultures de couverture dans les systèmes de culture sous couverture végétale (SCV).
L’idée directrice de la présentation est de montrer comment l’entreprise est passée :
- du conseil agronomique centré sur la fertilité chimique des sols,
- à une phase de recherche,
- puis à la mise au point et à la diffusion de mélanges de plantes de couverture adaptés aux conditions du sud du Brésil.
Ivonar Raix explique que, s’il fallait résumer en un mot ce que l’intervention de Lucien a apporté à leur entreprise, ce serait le mot « semeur » :
- semeur de nouvelles pratiques de gestion,
- semeur de semences,
- semeur d’une nouvelle agronomie,
- semeur d’une agronomie plus durable.
Historique de l’entreprise
Raix Seeds est une entreprise qui travaille sur la recherche, la production et la commercialisation de mélanges de semences pour cultures de couverture. Selon l’intervenant, elle a été la première entreprise au Brésil à vendre des mélanges de plantes de couverture.
L’entreprise se présente comme pionnière dans cette technologie et orientée vers l’amélioration de la durabilité de l’agriculture, à travers des technologies innovantes et différenciées, capables de transformer la relation entre l’agriculteur et son sol.
Localisation et contexte agronomique
L’entreprise est située dans l’État de Santa Catarina, dans le sud du Brésil, à environ 1 700 km de la capitale Brasília.
Cette région est caractérisée par :
- une prédominance de sols basaltiques profonds,
- quelques exceptions locales,
- des systèmes de culture dominés par le soja, le maïs, le blé et, dans certaines zones, le haricot.
Les conditions climatiques y sont favorables à la production de céréales. L’intervenant indique que les précipitations annuelles atteignent environ 1 700 mm. Cependant, malgré ce niveau élevé de pluie, des périodes de déficit hydrique et de stress hydrique sont observées à certains moments de l’année.
Cela montre que le problème n’est pas seulement la quantité totale d’eau reçue, mais aussi sa répartition dans le temps et la capacité du sol à l’infiltrer et à la stocker.
Les trois phases de l’évolution de l’entreprise
Ivonar Raix présente l’histoire de l’entreprise en trois grandes phases.
Première phase : le conseil agronomique centré sur la chimie du sol
Dans un premier temps, l’entreprise a travaillé dans le conseil de terrain, avec une approche principalement centrée sur la fertilité chimique des sols.
L’idée était que le principal facteur limitant de la productivité était le nutriment le moins disponible. Des enquêtes ont donc été menées sur les conditions chimiques des sols afin de comprendre les différences de disponibilité des nutriments et de proposer des corrections, notamment à dose variable.
L’objectif était d’uniformiser la production à l’échelle des parcelles à partir de la correction chimique du sol.
Cependant, une limite est apparue : certaines zones présentant des niveaux chimiques comparables donnaient malgré tout des résultats de productivité très différents.
Autrement dit :
- les sols étaient corrigés chimiquement,
- mais la productivité restait hétérogène selon les parcelles.
Cela a conduit l’équipe à se demander ce qui, au-delà de la chimie, limitait réellement la production.
Deuxième phase : la recherche pour comprendre les limites réelles
Face à ce constat, l’entreprise est entrée dans une deuxième phase, davantage tournée vers la recherche.
Un moment décisif a eu lieu en 2012, lors d’une conférence présentant une autre manière de faire de l’agriculture :
- une agriculture avec cultures de couverture,
- une agriculture fondée sur la gestion de la matière organique,
- une agriculture biologique du point de vue du fonctionnement du sol.
Cette intervention a apporté des éléments de réponse aux questions que se posait l’équipe.
Ivonar Raix raconte qu’un courriel a alors été envoyé à Lucien, qui vivait à l’époque en France, pour essayer d’établir un contact et solliciter un travail de conseil afin de mieux comprendre ce qui limitait la productivité dans le sud du Brésil.
Selon lui, ils n’imaginaient pas vraiment obtenir une réponse, mais Lucien a répondu rapidement, puis est venu au Brésil l’année suivante pour voir la situation sur place.
L’intervenant rapporte une phrase marquante de Lucien :
« Cela ne sert à rien d’avoir des connaissances si on ne les partage pas pour qu’elles deviennent une action de changement. »
Le diagnostic apporté par Lucien
Avec Lucien, l’équipe a parcouru de nombreuses zones du sud du Brésil, dans les États de :
- Rio Grande do Sul,
- Santa Catarina,
- Paraná.
Le but était de comprendre les limitations de la productivité.
Le diagnostic apporté par Lucien est résumé par une image simple :
« Votre diagnostic, c’est que vous avez une table pleine de nourriture. Pourtant, au bout de la table se trouve un homme aux bras courts : il ne peut pas atteindre toute la nourriture. La plante est l’homme, et le sol est la table. Il faut augmenter le bras des plantes pour accéder à tout ce qui est disponible. »
Cette image a permis de reformuler le problème :
- le sol contient des ressources,
- mais les racines n’y accèdent pas suffisamment,
- la limitation est donc liée à la structure du sol, à l’enracinement et à son fonctionnement biologique, et pas seulement à la fertilité chimique.
L’importance du diagnostic de profil de sol
À partir de là, l’entreprise a commencé à comprendre que les analyses à faire n’étaient pas uniquement des analyses chimiques, mais aussi des évaluations beaucoup plus simples et concrètes sur le terrain, en particulier à travers des tranchées de profil de sol.
L’observation du profil permettait de voir :
- comment le sol se comportait en profondeur,
- jusqu’où les racines descendaient,
- où se situaient les limitations physiques,
- et comment l’eau circulait.
L’intervenant explique que, même dans des zones aux bonnes conditions chimiques, des pluies de plus de 50 mm par heure provoquaient encore de sérieux problèmes, rappelant les anciens effets de l’érosion, malgré le semis direct.
Le système racinaire des cultures restait souvent limité à la couche de surface, avec une exploitation maximale d’environ 30 cm. Dans ces conditions, la correction chimique seule ne pouvait pas produire tous les résultats attendus.
Des problèmes racinaires sur soja pouvaient ainsi entraîner des pertes de rendement de l’ordre de 10 à 20 sacs par hectare.
Du semis direct comme pratique au semis direct comme système
L’un des enseignements majeurs de ce travail a été la remise en cause de la manière dont le semis direct était pratiqué.
L’équipe a compris que ce qu’elle appelait semis direct n’était pas réellement un système de production, mais souvent seulement une pratique consistant à semer sans travail du sol.
Elle a alors redécouvert les trois piliers du semis direct :
- perturbation minimale du sol,
- rotations culturales,
- couverture permanente du sol.
Selon Ivonar Raix, dans les zones où la productivité était limitée, seul environ un tiers du système était effectivement mis en œuvre, en particulier autour de la rotation.
C’est ce constat qui a conduit l’entreprise à lancer un travail de recherche sur les plantes de couverture et les mélanges.
La « cuisine » de la recherche
L’entreprise a alors développé une importante structure de recherche, avec plus de 100 compositions différentes de mélanges testées pour répondre aux besoins des agriculteurs.
Ivonar Raix rapporte que Lucien appelait cet espace de recherche « la cuisine » :
- c’est là qu’on teste,
- qu’on essaye de nouvelles recettes,
- qu’on observe les résultats finaux,
- et qu’on améliore progressivement les mélanges.
Cette étape a été essentielle pour passer du conseil et du diagnostic à des solutions concrètes adaptées au terrain.
Troisième phase : le développement et la diffusion des mélanges de couverts
Dans une troisième phase, l’entreprise est passée :
- du conseil,
- puis de la recherche,
- à la diffusion de la technologie sur le terrain, à travers des mélanges de semences prêts à l’emploi.
Ces mélanges ont été conçus pour répondre à différents contextes :
- selon la région,
- selon le type de sol,
- selon la fertilité,
- selon l’environnement de production,
- selon la durée disponible pour implanter le couvert.
L’entreprise a commencé à travailler sur les concepts du semis direct tout en y ajoutant l’usage stratégique de plantes de couverture en mélange, avec des potentiels différenciés.
Le travail a d’abord été pensé pour les conditions du sud du Brésil, puis élargi vers des zones au climat plus tropical.
Exemples de mélanges et objectifs recherchés
Parmi les espèces mentionnées, l’intervenant cite notamment :
- le crotalaire juncea (« sunn hemp »),
- le guandu.
Ces espèces ont été utilisées dans des mélanges, par exemple en interculture avant soja.
Les objectifs recherchés sont multiples :
- améliorer le sol en profondeur,
- augmenter la matière organique en quantité,
- améliorer aussi sa qualité,
- produire de la paille en surface,
- protéger le sol contre l’érosion,
- limiter les adventices.
Dans les conditions du sud du Brésil, la production d’une matière sèche de qualité est considérée comme essentielle pour maintenir une bonne couverture du sol.
Résultats observés sur le terrain
Ivonar Raix indique qu’au cours de l’année précédant l’intervention, la technologie des mélanges de plantes de couverture développée par l’entreprise a été utilisée sur environ 250 000 hectares au Brésil.
Pour lui, cela montre l’impact considérable de cette technologie sur l’agriculture brésilienne, en particulier dans le sud du pays.
Les bénéfices mis en avant sont :
- l’amélioration de la productivité,
- la réduction des coûts,
- une agriculture plus durable.
L’intervenant insiste sur le fait que ce sont les agriculteurs, en adoptant ces technologies avec une vision de long terme, qui rendent ces changements possibles.
Gains de productivité
Parmi les résultats présentés, un suivi sur trois ans en soja montre :
- un gain de productivité de 8,3 %,
- puis, à la troisième année, une augmentation atteignant 18 %.
Ces résultats sont présentés comme l’effet progressif d’un travail d’amélioration du sol par les mélanges de couverts.
Production de biomasse sèche
Un autre type de résultat concerne la production de matière sèche par hectare.
En comparaison avec le témoin correspondant aux pratiques habituelles du producteur, les mélanges permettent systématiquement une amélioration de la production de biomasse sèche.
L’intervenant souligne qu’un mélange de plantes offre une qualité supérieure à celle d’une espèce unique, avec notamment :
- une meilleure accumulation de nutriments,
- un meilleur recyclage,
- une amélioration du fonctionnement du sol sur l’hectare.
Production racinaire et biopores
Un autre travail, mené en partenariat avec l’Université fédérale de Santa Maria, porte sur la production de biomasse racinaire en profondeur, mesurée entre 0 et 30 cm.
L’intérêt de développer des racines en profondeur est notamment :
- de former des biopores,
- c’est-à-dire des canaux laissés dans le sol,
- qui seront ensuite utilisés par les cultures suivantes.
Cette biomasse racinaire est donc considérée comme un levier important d’amélioration de la structure du sol et de la circulation de l’eau et de l’air.
Adapter les mélanges à chaque situation
L’entreprise propose aujourd’hui plusieurs compositions de mélanges de plantes de couverture, recommandées selon :
- la qualité du sol,
- l’environnement de production,
- la fertilité,
- et la durée disponible pour le couvert.
Ivonar Raix explique qu’il est possible d’adapter le produit au temps disponible :
- par exemple si l’on ne dispose que de 50 jours,
- ou au contraire d’un délai de 160 jours.
Dans les deux cas, l’objectif est d’obtenir une bonne couverture végétale, avec une biomasse adaptée à la situation.
Les mélanges associent différentes familles botaniques, notamment :
- des graminées,
- des légumineuses,
- des crucifères.
Travail en réseau et partenariats
L’intervenant insiste sur le fait que ce travail ne s’est pas construit seul. L’entreprise s’appuie sur un grand nombre de partenaires pour faire progresser cette technologie dans l’agriculture brésilienne.
Ces partenariats concernent :
- l’accompagnement technique des producteurs,
- les essais au champ,
- les universités,
- les fondations de recherche.
Ce réseau permet de mieux documenter les bénéfices des mélanges de couverts et d’étendre leur usage à d’autres régions du Brésil, au-delà du seul sud du pays, notamment vers les zones de Cerrado et les climats plus tropicaux.
Citations mises en avant en conclusion
En conclusion, Ivonar Raix reprend plusieurs phrases souvent utilisées par Lucien dans les échanges et le travail de terrain.
La première est :
« Sur les chemins de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés. »
La seconde est :
« La difficulté n’est pas de comprendre les idées nouvelles, mais souvent d’oublier les vieilles idées. »
Ces formules résument l’esprit de la démarche présentée :
- observer le sol,
- remettre en question les habitudes,
- comprendre les blocages réels,
- et construire des systèmes plus cohérents.
Perspectives
Pour l’avenir, l’entreprise voit une forte demande et cherche à mieux comprendre des environnements de production qui se répètent dans d’autres régions du Brésil.
Le travail, initialement concentré sur le sud du pays, s’étend déjà :
- au Cerrado,
- à des zones au climat plus tropical.
L’idée évoquée est qu’en retrouvant des contextes de production comparables, il pourrait être possible d’étendre encore davantage ces solutions, y compris au-delà du Brésil.
Échanges avec la salle
Densité de semis
À une question sur la densité de semis, Ivonar Raix répond que ce point fait partie du long travail de recherche nécessaire avant de lancer un produit sur le marché.
Selon lui :
- la phase de recherche dure entre 5 et 8 ans,
- l’objectif est de définir des densités idéales pour le développement des cultures,
- les doses se situent généralement entre 30 et 50 kg/ha.
Destruction des biomasses
À la question de savoir comment sont détruites les biomasses de ces mélanges, il répond que plusieurs stratégies existent selon le niveau technique du producteur.
On retrouve notamment :
- des producteurs qui utilisent uniquement la voie chimique,
- d’autres qui combinent chimie et roulage,
- et d’autres encore qui vont jusqu’au semis dans le couvert encore vert.
Il rappelle à ce sujet une idée attribuée à Dirceu Gassen au Brésil :
« La paille n’est pas un problème, c’est une nécessité. »
Commercialisation des espèces
Interrogé sur la commercialisation, Ivonar Raix précise que l’entreprise ne vend pas des espèces séparées, mais uniquement des mélanges prêts à l’emploi.
Ce choix vient de la conclusion, tirée du travail avec Lucien, que le meilleur résultat pour le producteur est obtenu avec un mélange de plantes plutôt qu’avec une espèce seule.
Couverture permanente
À une question sur la couverture permanente, il répond que cette pratique est encore peu développée dans leur région.
Quelques petits producteurs, notamment en productions fruitières et en vigne, travaillent avec une couverture du sol, mais cela ne constitue pas encore aujourd’hui le cœur du travail de Raix Seeds.
L’intervenant précise cependant que ces échanges avec d’autres contextes agronomiques ouvrent aussi des perspectives nouvelles pour eux.
Synthèse
L’intervention montre le cheminement d’une entreprise brésilienne passée :
- d’une lecture surtout chimique des problèmes de fertilité,
- à une compréhension plus globale du fonctionnement du sol,
- puis à la conception de mélanges de couverts végétaux comme outil de transformation des systèmes.
Le message central est que la productivité ne dépend pas seulement des apports d’éléments nutritifs, mais aussi :
- de la structure du sol,
- de la profondeur d’enracinement,
- de la production de biomasse,
- de la couverture permanente,
- et de la diversité végétale.
Le développement des mélanges de semences pour SCV au Brésil est ainsi présenté comme une réponse technique, agronomique et durable aux limites rencontrées dans les systèmes de culture du sud du pays.