Les contaminations des sols : de l'analyse à la gestion, Camille Dumat
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L’intervention insiste sur trois leviers : identifier les **sources** de pollution, comprendre les **transferts** dans l’environnement, et limiter les **expositions**. Métaux, hydrocarbures et pollutions historiques nécessitent des diagnostics adaptés aux usages des sites, en particulier en agriculture urbaine.
Camille Dumat souligne aussi l’intérêt des bases de données, des cartes et des outils de suivi pour mieux évaluer les risques. Son message final est clair : protéger les sols suppose une approche **interdisciplinaire**, une meilleure **communication** et une **intelligence collective** associant chercheurs, élus, agriculteurs, associations et citoyens.En milieu urbain, l'histoire des sols est mouvementée mais passionnante !
Cette vidéo à été réalisé dans le cadre d'une journée de conférence organisée par l'Association Française d'Agriculture Urbaine Professionnelle (AFAUP), Ver de Terre Production, le Réseau Francilien des Agricultures Urbaines et l'Académie du Climat.
Introduction
Cette intervention de Camille Dumat, professeure à l’Université de Toulouse, porte sur les contaminations des sols en les replaçant dans un cadre plus large : celui du lien entre santé des sols et santé globale. L’idée centrale est que les pollutions ne concernent pas seulement les sols, mais l’ensemble des écosystèmes et, en retour, l’air, l’eau, l’alimentation et la santé humaine.
L’exposé insiste sur plusieurs points :
- la nécessité de réduire les pollutions à la source ;
- l’importance de mieux rendre visibles les contaminations, notamment à l’occasion des projets d’agriculture urbaine ;
- la possibilité de mieux gérer ces situations grâce à des approches collectives, scientifiques et réglementaires.
De la santé des sols à la santé globale
Camille Dumat propose de partir de la santé des sols pour aller vers la santé globale. Elle rappelle que, heureusement, une partie des polluants peut être biodégradée grâce à la vie des sols et, plus largement, grâce au vivant. Sans cette capacité des écosystèmes, les conséquences des pollutions accumulées seraient encore bien plus graves.
Elle souligne néanmoins que les polluants dispersés par les activités humaines se retrouvent ensuite dans les milieux :
- dans l’air ;
- dans l’eau ;
- dans l’alimentation ;
- dans les organismes vivants.
D’où l’idée que la meilleure stratégie reste, en premier lieu, la réduction à la source.
La réduction à la source et le règlement REACH
Camille Dumat insiste sur le rôle du règlement européen REACH, mis en place il y a une quinzaine d’années, pour limiter l’usage de certaines substances chimiques dans les produits du quotidien.
Elle rappelle qu’avant ces évolutions réglementaires, il était tout à fait possible de retrouver du plomb dans des objets courants comme :
- des tables ;
- des vêtements ;
- divers articles de la vie quotidienne.
Le fait d’interdire ou de limiter ces substances dans les objets permet ensuite d’éviter qu’elles ne se retrouvent plus tard :
- dans les déchets ;
- dans les eaux usées ;
- dans les boues de station d’épuration ;
- dans les sols ;
- dans l’alimentation.
Le règlement REACH est donc présenté comme un outil important pour :
- mieux connaître les substances chimiques utilisées ;
- rendre visible leur présence ;
- encadrer ou interdire certains usages ;
- limiter les expositions humaines et environnementales.
Pollution, santé environnementale et inégalités
L’intervention rappelle quelques ordres de grandeur très marquants : les problèmes de pollution seraient impliqués dans environ 16 % des décès dans le monde, avec une très forte proportion dans les pays en développement.
Cela conduit Camille Dumat à rappeler que la question de la santé environnementale est aussi une question de justice sociale et de choix collectifs. Selon elle, on ne peut pas se contenter de faire peser la responsabilité sur les individus les plus vulnérables, en leur disant simplement :
- de manger bio ;
- de déménager ;
- de changer de cadre de vie.
Les expositions aux pollutions dépendent en effet de nombreux facteurs :
- les pratiques ;
- les comportements ;
- les conditions sociales ;
- les situations psychologiques ;
- les lieux de vie ;
- les activités économiques.
La santé globale doit donc être pensée comme une construction collective visant à limiter l’exposition des populations à des facteurs :
- biologiques ;
- chimiques ;
- physiques.
Dans cet exposé, l’accent est mis surtout sur les pollutions chimiques.
Définitions et vocabulaire des pollutions
Camille Dumat prend le temps de revenir sur plusieurs définitions, en insistant sur le fait que « la science se cache dans les détails ».
Qu’est-ce qu’un polluant ?
Un polluant est défini comme un agent :
- chimique ;
- physique ;
- biologique.
Dans le cadre de cette intervention, il s’agit principalement d’agents chimiques.
Ces polluants peuvent être :
- d’origine anthropique, c’est-à-dire liés aux activités humaines ;
- d’origine naturelle.
Elle rappelle en effet que certains éléments, notamment des métaux, peuvent être naturellement présents dans l’environnement, par exemple dans des contextes miniers ou géologiques particuliers. Même d’origine naturelle, ces substances peuvent avoir des effets nocifs sur les organismes vivants et devenir des contaminants.
Polluant primaire et pollution secondaire
Camille Dumat distingue aussi :
- le polluant primaire, lié directement à une source de pollution identifiable ;
- la source de pollution secondaire, par exemple un sol anciennement contaminé qui devient à son tour une source de dissémination.
Pollution ponctuelle et pollution diffuse
Les pollutions peuvent également être :
- ponctuelles, lorsqu’elles proviennent d’une source localisée ;
- diffuses, lorsqu’elles sont dispersées sur un territoire.
Elle donne l’exemple du plomb dans les essences, qui a généré historiquement une multitude de petites émissions réparties dans l’espace, rendant l’identification et la gestion plus complexes.
L’importance de la forme chimique des polluants
Un point important de l’exposé est que la dangerosité d’un polluant ne dépend pas seulement de sa présence, mais aussi de sa forme chimique, de sa solubilité et de sa concentration.
Par exemple :
- du plomb naturellement présent sous forme de carbonate ou de phosphate dans une roche est généralement moins mobile et moins biodisponible ;
- à l’inverse, du plomb extrait, transformé, acidifié, concentré dans une batterie, puis relargué dans l’environnement peut être beaucoup plus soluble et donc plus accessible aux organismes vivants.
Autrement dit, il ne suffit pas de connaître la quantité totale d’un polluant : il faut aussi comprendre sa spéciation et son comportement dans les milieux.
Responsabilité, pollueur-payeur et pollutions historiques
Camille Dumat évoque la question de la responsabilité en matière de pollution. En théorie, le principe du pollueur-payeur doit s’appliquer lorsqu’une source de contamination est clairement identifiée.
Cependant, dans de nombreux cas, il s’agit aujourd’hui de pollutions historiques :
- les activités responsables ont cessé depuis longtemps ;
- les entreprises concernées n’existent parfois plus ;
- la prise en charge revient alors aux collectivités ou à l’ADEME.
Elle insiste sur un enjeu majeur : éviter de créer aujourd’hui de nouvelles pollutions historiques que les générations futures auraient à gérer dans vingt ou trente ans.
Dépollution et pollutions résiduelles
Lorsqu’un site est pollué et fait l’objet d’une dépollution, on n’arrive généralement pas à revenir à un niveau zéro. D’une part, cela n’aurait pas toujours de sens puisque le fond géochimique naturel n’est lui-même jamais nul ; d’autre part, les opérations de dépollution laissent souvent subsister des pollutions résiduelles.
Dans ce contexte, il est essentiel de :
- conserver la mémoire de l’historique du site ;
- repérer les zones les moins et les plus polluées ;
- orienter les usages futurs en conséquence.
Camille Dumat cite l’exemple de la Cartoucherie à Toulouse : sur un ancien site, les zones les moins polluées peuvent accueillir préférentiellement des usages sensibles comme :
- une école ;
- un jardin ;
- des espaces de vie.
Le maintien de cette mémoire des sites est donc jugé fondamental.
Les repères et seuils pour interpréter les contaminations
Pour caractériser un site, il faut disposer de repères permettant de distinguer des situations :
- peu polluées ;
- moyennement polluées ;
- très polluées.
Camille Dumat compare cela aux valeurs de référence utilisées en santé humaine pour interpréter une prise de sang. Pour les sols, on peut mobiliser :
- le fond géochimique local ;
- des zones témoins ;
- des valeurs de référence nationales ou techniques selon les polluants.
Elle précise que l’interprétation est toujours complexe, car elle dépend non seulement des concentrations mesurées, mais aussi :
- des caractéristiques du milieu ;
- des usages ;
- des cibles exposées.
Sources, transferts et expositions
Une grande partie de l’intervention s’organise autour de trois notions :
- les sources ;
- les transferts ;
- les expositions.
Les sources
Mieux connaître les sources est indispensable pour comprendre la nature du risque. Les caractéristiques des émissions comptent beaucoup :
- taille des particules ;
- solubilité ;
- forme chimique ;
- concentration.
Ainsi, une même substance peut présenter des effets écotoxiques très différents selon la manière dont elle se trouve dans l’environnement.
Les transferts
Une fois qu’un polluant est émis dans l’environnement, les mécanismes de transfert deviennent très complexes. Ils dépendent des interactions entre :
- l’air ;
- l’eau ;
- les sols ;
- les organismes vivants ;
- les usages humains.
Camille Dumat rappelle qu’il est scientifiquement très intéressant d’étudier ces transferts, mais que, d’un point de vue opérationnel, il vaut mieux surtout éviter les émissions en amont.
Elle note que les dispositifs industriels récents, comme les installations modernes de recyclage de batteries ou les incinérateurs récents, émettent généralement moins que les installations anciennes. Malgré ces progrès, le problème reste important à cause :
- des pollutions déjà accumulées ;
- de l’augmentation des populations ;
- des différences entre régions du monde ;
- de l’absence, dans certains pays, d’équivalents au règlement REACH.
Elle cite notamment le fait que certains pays utilisent encore de l’arsenic en agriculture.
Les expositions
La question des expositions est centrale. C’est en ce sens que les projets d’agriculture urbaine jouent un rôle important : ils rendent visibles les contaminations éventuelles, là où elles auraient pu rester ignorées.
Pour Camille Dumat, lorsqu’une pollution existe, il vaut mieux le savoir afin de pouvoir adapter les usages et réduire les risques.
Les principaux polluants des sols
Parmi les polluants fréquemment rencontrés dans les sols, Camille Dumat cite surtout :
- les hydrocarbures ;
- les métaux et métalloïdes.
Les métaux sont particulièrement problématiques parce qu’ils sont persistants. Quant aux hydrocarbures, une partie peut être biodégradée, mais cela demande souvent beaucoup de temps.
Les données et outils disponibles
Camille Dumat encourage à utiliser les nombreuses données déjà disponibles en France, même si elles restent parfois insuffisamment connues ou vulgarisées.
Elle cite notamment :
- les réseaux de mesure de la qualité de l’air, comme Airparif ou, à Toulouse, l’équivalent local ;
- les agences de l’eau ;
- le RMQS (Réseau de mesure de la qualité des sols) ;
- les bases de données Basol et Basias.
Ces outils permettent déjà d’accéder à des informations utiles pour mieux comprendre l’état des milieux et l’historique des sites.
Agriculture urbaine et mise en visibilité des pollutions
L’un des apports des projets d’agriculture urbaine est, selon Camille Dumat, de mettre les problèmes sur la table. Ces projets obligent à se poser concrètement la question de la qualité des sols et des végétaux produits.
Elle cite notamment :
- la zone agricole protégée des Quinze sols à Blagnac ;
- des travaux menés sur des jardins collectifs ;
- des recherches conduites à Castanet-Tolosan sur l’exposition à l’arsenic.
Ces démarches montrent qu’il est possible de s’appuyer sur des données déjà connues en environnement pour guider les choix de gestion.
Réduire les transferts par les pratiques agroécologiques
Camille Dumat rappelle qu’il existe déjà de nombreuses connaissances scientifiques mobilisables pour réduire les transferts de polluants et les expositions.
Parmi les leviers évoqués :
- les haies ;
- les pratiques visant à maintenir des sols vivants ;
- l’amélioration de la structure du sol ;
- la réduction de l’érosion ;
- une meilleure infiltration ;
- la capacité de biodégradation par le vivant.
Elle insiste sur le fait que ces pratiques doivent être pensées de manière interdisciplinaire, en associant les sciences du sol, l’agronomie, l’écologie et les sciences humaines et sociales.
Les sciences humaines et sociales et la perception des risques
Les sciences humaines et sociales ont, selon elle, un rôle essentiel pour mieux comprendre :
- les situations d’exposition ;
- les comportements face aux risques ;
- les postures des acteurs ;
- les dynamiques collectives.
Elle rappelle que la manière dont les populations perçoivent les pollutions et les risques influence aussi la manière dont les problèmes sont pris en charge.
Des bases de données sur les polluants dans les plantes potagères
Camille Dumat mentionne également les bases de données BAPPET et BAPPOP (noms cités oralement avec une prononciation parfois incertaine dans la transcription), qui doivent être réactualisées et mises à disposition. Elles donnent accès à des informations sur les concentrations en polluants dans les plantes potagères.
Ces ressources doivent permettre de mieux réfléchir à la qualité sanitaire des végétaux produits, notamment dans les contextes de jardins et d’agriculture urbaine.
L’intelligence collective comme principe de gestion
Un thème fort de l’intervention est celui de l’intelligence collective. Pour Camille Dumat, gérer la santé des sols et les pollutions suppose de travailler ensemble, dans le respect des différents points de vue, sans stigmatiser a priori telle ou telle catégorie d’acteurs.
Cela implique d’associer :
- chercheurs ;
- étudiants ;
- associations ;
- élus ;
- agriculteurs ;
- industriels ;
- citoyens.
Cette démarche repose sur plusieurs idées :
- mieux se connaître entre acteurs ;
- comprendre les contraintes des uns et des autres ;
- tracer les pratiques ;
- rendre des comptes ;
- construire des usages de manière partagée.
Dans cette perspective, la santé globale renvoie à l’idée que les pollutions circulent entre compartiments environnementaux et que leurs effets ne peuvent pas être pensés séparément.
Le rôle de la réglementation
La réglementation est présentée comme un élément important des démarches collectives de gestion. Camille Dumat évoque notamment l’espoir d’une loi-cadre sur les sols, qui permettrait de :
- mieux valoriser les sols ;
- mieux communiquer sur leur état ;
- renforcer leur prise en compte dans les politiques publiques.
Elle souligne que la norme n’est pas purement technique : elle se construit aussi socialement, selon les priorités collectives et la mobilisation de la société civile.
Communication, co-construction et diffusion des connaissances
Pour finir, Camille Dumat insiste sur l’importance de :
- la communication ;
- la vulgarisation ;
- la co-construction des savoirs ;
- les démarches interdisciplinaires.
Elle cite plusieurs ressources utiles :
- des MOOC consacrés aux arbres ou au futur urbain ;
- les bases de données mentionnées précédemment ;
- des colloques interdisciplinaires ouverts aussi aux citoyens et aux associations ;
- le site Géophyto ;
- le site du réseau Agriville ;
- le site de la structure organisatrice de l’événement.
Même si toutes ces ressources ne sont pas toujours faciles d’accès ou suffisamment vulgarisées, elle estime que la situation progresse et qu’il existe déjà de nombreux outils mobilisables.
Échange avec la salle : la question des seuils de gestion
Une question du public porte sur l’interprétation des analyses de sols et les seuils de gestion à mobiliser pour juger de la faisabilité des projets d’agriculture urbaine. Il est rappelé qu’en Île-de-France, l’Agence régionale de santé a produit un guide proposant des seuils de gestion.
En réponse, Camille Dumat indique que certains seuils ou repères tendent aujourd’hui à se stabiliser au niveau national, notamment pour des polluants comme :
- l’arsenic ;
- le plomb.
Elle explique aussi qu’à Toulouse, des dynamiques locales se sont mises en place, notamment sous l’impulsion d’élus engagés sur les questions de santé environnementale. Elle cite l’exemple d’Élisabeth Toutut-Picard, qui a porté ces sujets dans le cadre de projets locaux.
À Toulouse, il a ainsi été décidé que les sites de jardins collectifs existants ou en projet devaient faire l’objet d’analyses portant sur une liste de polluants identifiés comme prioritaires. Cette démarche ne relevait pas d’une obligation réglementaire stricte, mais d’une volonté politique locale.
Camille Dumat souligne que ces évolutions avancent souvent lorsque se combinent :
- mobilisation de la société civile ;
- engagement des élus ;
- montée en priorité du sujet dans le débat public.
Elle précise toutefois qu’il n’existe pas, à ce stade, de valeurs réglementaires spécifiquement toulousaines.
Conclusion
L’intervention de Camille Dumat défend une approche à la fois scientifique, pragmatique et collective des contaminations des sols.
Les messages principaux sont les suivants :
- les pollutions des sols doivent être pensées dans le cadre plus large de la santé globale ;
- la priorité doit aller à la réduction à la source ;
- les projets d’agriculture urbaine ont un rôle utile de mise en visibilité des contaminations ;
- les connaissances existent déjà en partie pour réduire les transferts et les expositions ;
- la gestion des pollutions demande de l’interdisciplinarité, de la communication et de l’intelligence collective ;
- il faut éviter de produire aujourd’hui les pollutions historiques de demain.
L’ensemble de l’exposé appelle donc à mieux articuler :
- sciences du sol ;
- agronomie ;
- écologie ;
- santé environnementale ;
- sciences humaines et sociales ;
- action publique ;
- engagement citoyen.