L'agriculture une question de paysage, par Bruno Sirven
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Rendez-vous à Elne (66) pour le festival des Rencontres de l'Agroécologie du bassin méditerranéen, organisé par Arbre et paysage 66.
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Vous retrouverez dans cette vidéo une explication des racines et des microbes dans la gestion de l'eau, par Marc-André Sélosse, intervenant lors du festival !
L’agriculture, une question de paysage
Bruno Sirven propose ici une hypothèse centrale : l’agriculture est d’abord une question de paysage. Autrement dit, produire ne dépend pas seulement d’une technique, d’un sol, d’un climat ou d’un savoir-faire isolé, mais d’un ensemble vivant, complexe, fait d’interactions entre les milieux naturels, les pratiques humaines et les formes du territoire.
Il invite à dépasser une définition trop simple de l’agriculture. Cultiver, ce n’est pas seulement appliquer des techniques pour obtenir un produit. C’est intervenir sur des conditions naturelles pour créer des circonstances plus favorables, afin que le milieu devienne plus productif. L’agriculture consiste donc à chercher un optimum du potentiel local, ce qui renvoie directement à la notion de terroir.
Dans cette perspective, l’agriculture est toujours un compromis :
- entre ce que peut la nature et ce que peut la culture ;
- entre l’intervention humaine et les cycles naturels ;
- entre la volonté de produire davantage et la nécessité de s’appuyer sur les mécanismes du vivant.
Bruno Sirven rappelle ainsi que la main de l’homme est censée apporter une plus-value. Si l’intervention humaine ne fait pas mieux que ce que la nature produit seule, alors on n’est plus dans l’agriculture, mais dans la cueillette ou la chasse. L’agriculture suppose donc une exigence de transformation positive : produire plus, ou mieux, à partir des ressources du lieu.
Produire en s’appuyant sur la nature
L’acte agricole consiste à perturber la nature, au sens large. On ne peut pas intervenir sans modifier un équilibre. Toute la question est donc celle du dosage :
- perturber positivement ou négativement ;
- développer ou détruire ;
- ouvrir ou appauvrir.
L’agriculteur n’est pas seulement un utilisateur d’espace ni un exécutant d’itinéraires techniques. Il est aussi un aménageur. Il gère l’espace, il le transforme, il investit dans certaines formes de nature, et il cherche à tirer le meilleur parti de ce que le milieu veut bien donner.
L’agriculture, dans son histoire longue, a souvent contribué à enrichir les paysages :
- en ajoutant des éléments fixes ;
- en diversifiant l’espace ;
- en inventant de nouvelles formes de nature ;
- en sélectionnant des espèces, des races, des variétés.
Mais cette capacité d’aménagement peut aussi devenir destructrice si elle rompt les équilibres du milieu.
Le produit comme expression du paysage
Quand on parle de culture, il ne s’agit pas seulement des produits récoltés. Le produit est l’expression de tout ce qu’il y a derrière lui :
- un paysage ;
- des pratiques ;
- un terroir ;
- un ensemble de relations entre les composantes du milieu.
Bruno Sirven formule alors son hypothèse de manière très nette : ce n’est pas tel ou tel élément qui produit, c’est l’ensemble du paysage. C’est la globalité du paysage qui est productive.
Le paysage n’est donc pas un décor. Il est une constitution physique et biologique du milieu. Il est le cadre vivant dans lequel baignent les cultures, les animaux et les humains.
Le paysage comme système vivant
Le paysage doit être compris comme un ensemble d’échelles emboîtées. Chaque élément est contenu dans un espace plus grand, et contient lui-même des dimensions plus petites. Cette idée d’emboîtement est essentielle.
Surtout, il ne faut pas réduire le paysage à une addition de composantes séparées : la rivière, la prairie, la parcelle, la haie. Ce qui importe avant tout, ce sont les interactions entre ces composantes.
Bruno Sirven insiste sur l’idée d’« effet cocktail » :
- ce n’est pas seulement la présence des ingrédients qui compte ;
- ce n’est pas seulement leur quantité ;
- c’est leur position les uns par rapport aux autres ;
- c’est la manière dont ils s’associent et interagissent ;
- c’est leur capacité à se modifier mutuellement.
Ces synergies peuvent être très positives, mais elles peuvent aussi être rompues. Et quand elles le sont, il est souvent difficile de les rétablir.
Le paysage peut ainsi être considéré comme une entité vivante et complexe, un « super-organisme » avec ses règles propres de fonctionnement.
Le vivant, le changement et la fragilité
Le mot « nature » est rapproché ici de l’idée de naissance, de renouvellement, de reconduction du vivant. Le vivant est entendu au sens large :
- les différents règnes du vivant ;
- y compris des règnes souvent oubliés, comme les champignons ;
- mais aussi tout ce qui participe au recyclage du vivant, y compris le bois mort.
Le paysage vivant est donc un paysage en changement permanent. Le changement fait partie de la vie. En ce sens, paysage et changement sont indissociables. Il ne faut pas s’offusquer du changement en lui-même ; ce qui compte, c’est sa brutalité ou sa douceur, et ses effets sur le milieu.
Autre idée forte : dans le paysage, ce qui est le plus important est parfois ce qu’il y a de plus fragile ou de plus discret. Cette fragilité est souvent peu visible, surtout à une époque où les moyens d’intervention humaine sont devenus très puissants.
Une économie du paysage
Le paysage implique aussi une vision de conduite. Il oblige à se demander :
- vers où veut-on conduire son exploitation ?
- quel paysage veut-on obtenir ?
- qu’est-ce qui manque ?
- qu’est-ce que l’on veut renforcer ?
Cette conduite du paysage relève d’une forme d’économie, prise ici au sens large :
- circulation de richesses ;
- échanges ;
- gestion des flux ;
- attention à ne pas gaspiller ;
- capacité à capitaliser.
Bruno Sirven parle d’« économie solaire », fondée sur la photosynthèse, mais aussi sur un trio fondamental :
- le sol ;
- les plantes ;
- les animaux.
C’est ce trio qui permet de capter, transformer et valoriser localement l’énergie.
Cultiver, dans cette logique, consiste aussi à enrichir durablement le capital productif du lieu, de sorte que l’on puisse transmettre à ses enfants un sol et un paysage encore plus riches que ceux que l’on a reçus.
Définir le paysage
Le paysage ne doit pas être compris comme un simple décor. Il faut l’entendre comme :
- la constitution physique d’un milieu ;
- son fonctionnement biologique ;
- le cadre de vie de l’ensemble des êtres vivants.
Cette notion engage plusieurs dimensions :
- spatiales ;
- temporelles ;
- sociales ;
- culturelles ;
- économiques ;
- politiques.
Le paysage est aussi fait d’héritages. Il est le résultat d’une durée, d’une épaisseur historique, d’une accumulation de formes et d’usages. Rien n’y est arrivé en même temps. Ce que l’on voit à un instant donné rassemble des éléments d’origines différentes, installés à des moments différents.
Le paysage est donc à la fois :
- un héritage ;
- un patrimoine ;
- une mémoire ;
- une responsabilité de transmission.
Le local relié au global
Le paysage renvoie à l’ancrage local : il se passe ici, entre terre et ciel, quelque chose de singulier. Mais ce local est relié à des dimensions beaucoup plus vastes.
Bruno Sirven rappelle qu’un paysage met en contact :
- du microscopique et du très grand ;
- du permanent et du temporaire ;
- du fixe et du mobile ;
- du local et du global.
Dans un même paysage, on peut ainsi avoir rencontre entre un élément amené par un oiseau migrateur venu de très loin et une levure totalement endémique, présente seulement là. Le paysage local est donc traversé de flux, de circulations, d’échanges qui le dépassent.
La complexité du paysage agricole
Dans les paysages agricoles, plusieurs types d’espaces coexistent :
- des espaces domestiqués et cultivés ;
- des espaces sauvages ;
- des espaces semi-naturels.
La présence du sauvage est jugée indispensable à l’équilibre des paysages agricoles. Le paysage n’est pas un milieu entièrement maîtrisé ; il suppose une cohabitation entre ce qui est transformé par l’homme et ce qui relève de dynamiques plus spontanées.
Le paysage est aussi subtil : il comprend des éléments difficiles à voir, à mesurer ou même à percevoir. Bruno Sirven évoque par exemple :
- la présence de l’eau sous différentes formes ;
- la part invisible du vivant ;
- les milieux dans lesquels nous baignons, traversés de multiples réalités biotiques et abiotiques.
Nos connaissances sur ces dimensions restent très limitées.
Une coadaptation entre l’humain et la nature
L’humain est en dialogue permanent avec la nature. Il ne s’agit pas d’une domination simple, mais d’une coadaptation continue dans un monde en mouvement.
L’agriculture apparaît alors comme l’héritage d’une expérience longue, d’une mémoire, voire d’une sagesse, qui combine :
- l’histoire naturelle ;
- l’histoire humaine.
Cette articulation entre les deux est au cœur d’une bonne conduite des paysages.
Sur ce point, Bruno Sirven met en avant quelques mots-clés :
- évoluer ;
- collaborer ;
- coopérer.
Ces mots sont simples en apparence, mais difficiles à mettre en œuvre concrètement.
Les trois génies
Pour penser l’acte de cultiver, Bruno Sirven propose une réflexion autour de trois « génies » :
- le génie du lieu : ce que le lieu est capable de générer ;
- le génie paysan : ce que l’humain est capable d’inventer, de créer, d’imaginer ;
- le génie végétal : la puissance propre du végétal, cette « formidable machine » productive.
Cultiver reviendrait à associer ces trois génies.
La rusticité et le calcul paysan
Bruno Sirven insiste aussi sur la notion de rusticité. Il s’agit, avec des moyens simples, de tirer le meilleur parti de ce que la nature peut offrir.
Cette approche suppose un « calcul paysan » : non pas une logique d’intensification abstraite, mais une manière de raisonner à partir du milieu. Le maître mot est ici l’économie.
Cette économie repose sur plusieurs idées :
- faire le plus d’effet possible avec le moins d’effort possible ;
- rechercher une économie de moyens ;
- partir du principe que la nature abonde ;
- considérer que ce qu’elle offre est en grande partie gratuit ;
- voir dans chaque élément une opportunité potentielle.
C’est une philosophie de travail qui consiste à observer les ressources disponibles, à les articuler, et à en tirer parti sans gaspillage.
Quelques règles pour un paysage vivant
Bruno Sirven ne prétend pas répondre complètement à la question de savoir comment faire un paysage vivant, mais il évoque quelques principes généraux.
Le vivant mobilise à la fois :
- de la matière ;
- de l’énergie ;
- de l’information.
Conduire un paysage, c’est donc parvenir à piloter ces trois dimensions.
Il rappelle également plusieurs règles d’écologie et de géographie :
- il faut de la diversité ;
- il faut de la porosité ;
- il faut du mouvement, mais aussi des possibilités d’arrêt ;
- il faut de l’hétérogénéité ;
- il faut de la rugosité ;
- il faut des échanges, des passages, des contacts.
En résumé, il faut de la complexité. Plus le paysage est complexe, à l’échelle du terroir considéré, plus il a de chances d’être vivant, productif et agricole.
Deux directions possibles pour l’agriculture
Bruno Sirven oppose implicitement deux grandes directions :
- celle de paysages simplifiés, standardisés, homogénéisés ;
- celle de paysages complexes, diversifiés, adaptés aux terroirs.
Il évoque l’imaginaire des grandes plaines agricoles, souvent d’inspiration américaine, qui a pu servir de modèle. Mais il rappelle que, dans la diversité fine des terroirs français, et notamment du Sud-Ouest, vouloir « jouer dans la cour des grands » en reproduisant ces modèles pose question.
À l’inverse, même des situations apparemment difficiles peuvent devenir très riches si l’on sait considérer que tout est opportunité.
Le rôle central de l’arbre
Même s’il n’en a pas beaucoup parlé au début de son intervention, Bruno Sirven affirme clairement que l’arbre est une pièce maîtresse du paysage agricole.
L’arbre est présenté comme un pilier central, le grand organisateur du paysage, parce qu’il peut :
- capter ;
- fixer ;
- stabiliser ;
- reformuler ;
- redistribuer.
Dans l’agriculture, l’arbre a plusieurs statuts :
- un équipement : une infrastructure permanente du paysage, notamment dans le bocage ;
- un prestataire de services : il rend des services écologiques et productifs ;
- un producteur : il fournit des biens, souvent multiples, et participe à une logique de polyculture et de multiproduction.
L’arbre est ainsi au cœur des logiques agroforestières.
L’exemple méditerranéen et le sylvopastoralisme
En conclusion, Bruno Sirven évoque un exemple particulièrement parlant dans les paysages méditerranéens : le sylvopastoralisme.
Il y voit une des formes les plus abouties d’association entre activités humaines et gratuité de la nature. Le sylvopastoralisme illustre de manière extrême cette capacité à :
- s’associer au milieu ;
- valoriser les ressources naturelles disponibles ;
- articuler arbres, végétation spontanée et élevage.
Pour lui, c’est une des expressions les plus fortes de l’agroforesterie.
Conclusion
L’idée essentielle développée par Bruno Sirven est que l’agriculture ne peut pas être comprise indépendamment du paysage. Le paysage n’est ni un décor, ni un simple support de production. C’est un système vivant, hérité, complexe, interactif, où se combinent nature et culture.
Produire suppose donc :
- comprendre le fonctionnement global du milieu ;
- reconnaître la valeur des interactions ;
- tenir compte du fragile, du discret et de l’invisible ;
- rechercher la diversité et la complexité ;
- s’appuyer sur les ressources propres du lieu ;
- associer le génie du lieu, le génie paysan et le génie végétal.
Dans cette vision, une bonne agriculture n’est pas celle qui s’impose au paysage, mais celle qui sait dialoguer avec lui pour en révéler le potentiel.