Éloge de la biomasse et de l'agroforesterie paresseuse par Bruno Sirven
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Introduction
Cette intervention de Bruno Sirven propose un contre-pied à une idée souvent entendue : l’agroforesterie demanderait forcément beaucoup d’entretien, beaucoup de travail, beaucoup d’engagement. Sans nier qu’il faut parfois construire, accompagner ou orienter un système, il rappelle au contraire que la nature est bien faite et qu’elle permet, si on la comprend et si on la pilote intelligemment, un fonctionnement largement autonome.
L’idée centrale est celle d’une agroforesterie paresseuse, au sens positif du terme : rechercher un maximum d’effets avec un minimum d’efforts, de dépenses, d’intrants et d’interventions. Cette posture rejoint une certaine économie paysanne traditionnelle : ce qu’on ne fait pas, ce qu’on ne dépense pas, ce qu’on laisse fonctionner seul, est déjà un gain.
Les grandes catégories d’agroforesterie
Bruno Sirven distingue plusieurs formes d’agroforesterie, qu’il est important de ne pas confondre.
L’agroforesterie des champs
Il s’agit de l’association d’arbres avec des productions végétales : grandes cultures, maraîchage, vigne, ou plus largement toute forme de culture végétale.
L’agroforesterie des prés
Cette forme concerne les systèmes d’élevage et les prairies. Elle ne se limite pas à l’image classique du pré-verger, mais concerne plus largement les espaces pâturés, bocagers ou arborés liés à la production animale.
Les formes mixtes
Il existe aussi des systèmes mixtes, à double vocation, dans lesquels l’espace produit réellement plusieurs choses à la fois. Ce ne sont pas de simples arbres en accompagnement, mais de véritables systèmes de coproduction.
Parmi les exemples évoqués :
- les prés-vergers ;
- les jardins produisant à la fois fruits et cultures ;
- les systèmes sylvopastoraux ;
- les espaces où l’on produit à la fois du bois, du fourrage, des fruits ou d’autres ressources.
Dans ces systèmes, la double production est au cœur du fonctionnement.
Une production qui peut être gratuite ou presque
Bruno Sirven insiste sur une direction à prendre : tirer parti de systèmes où la nature produit presque seule. Dans certains espaces sylvopastoraux, la production de fourrage ligneux peut se faire avec :
- zéro phyto ;
- zéro irrigation ;
- zéro semis.
Autrement dit, une part de la production peut être obtenue gratuitement, ou presque, par le simple fonctionnement du vivant. Pour lui, cela constitue une piste majeure pour l’agroécologie.
Ce qu’est l’agroforesterie dans le paysage
Dans sa forme la plus classique, l’agroforesterie correspond à la présence d’arbres sur des surfaces agricoles, sans parler ici de l’agroforesterie sous couvert forestier ou en sous-bois.
Les arbres peuvent se trouver :
- en bordure des parcelles ;
- à l’intérieur des parcelles ;
- sous forme d’arbres isolés ;
- en bouquets ;
- en bosquets ;
- en alignements ;
- en haies.
Quand on parle d’arbres, il faut penser à toutes les générations :
- des jeunes ;
- des vieux ;
- des arbres malades ;
- des arbres morts.
Cette présence de toutes les classes d’âge et même du bois mort fait partie du cycle agroforestier complet, qui va de la naissance à la mort, puis au renouvellement.
L’arbre comme pilote d’un milieu vivant
L’arbre n’est pas seulement un objet dans le paysage. Il est au centre d’un ensemble très complexe :
- lianes ;
- mousses ;
- champignons ;
- micro-organismes ;
- humidité ;
- lumière ;
- ombre ;
- clair-obscur ;
- vide et plein ;
- vivant et mort.
Autour de lui se combinent une multitude de relations. Le rôle de l’arbre est donc à comprendre comme celui d’un pilote de milieu, un organisme structurant à partir duquel se construisent des interactions.
Même si la nature fonctionne seule, Bruno Sirven rappelle que l’homme intervient aussi :
- il domestique ;
- il cultive ;
- il oriente ;
- il construit parfois le paysage.
Mais cette action humaine ne doit pas faire oublier le rôle essentiel du sauvage.
L’importance du sauvage
Une idée forte de l’intervention est qu’il faut toujours garder une part de sauvage.
Dans beaucoup de paysages agricoles, les lignes d’arbres visibles n’ont pas forcément été plantées. Elles ont souvent été :
- acceptées ;
- choisies ;
- dirigées ;
- conservées.
Le sauvage ne doit donc pas être vu comme un désordre à combattre systématiquement, mais comme une dynamique à accompagner. Aller contre cette évolution naturelle demande souvent beaucoup d’énergie ; la laisser agir intelligemment peut au contraire devenir une ressource.
Les espaces agroforestiers sont aussi des lieux :
- d’évolution ;
- d’adaptation ;
- de sélection ;
- de renouvellement génétique.
La nature, dans cette vision, est cette capacité permanente à renaître, à se renouveler, à perpétuer le vivant. Penser l’agriculture « par la nature », c’est donc penser la durabilité.
Une économie inspirée de la nature
Puisqu’il est question d’économie, Bruno Sirven propose de réfléchir à ce que fait la nature elle-même.
Cette économie naturelle consiste à :
- gérer des richesses ;
- favoriser les échanges ;
- éviter les dépenses ;
- épargner ;
- capitaliser.
La nature produit, donne, recycle, mais elle constitue aussi un capital. L’arbre en est une illustration particulièrement forte : il accumule, protège, renouvelle et rend des services dans le temps long.
Faire de l’agroforesterie, c’est donc accepter de se conformer à cette économie-là.
Le génie de l’arbre, du lieu et du paysan
Bruno Sirven reprend l’idée du génie de l’arbre, en donnant au mot « génie » son sens de capacité à générer.
Il distingue trois formes de génie :
Le génie végétal
C’est le miracle de la biomasse : à partir de graines, de lumière, d’eau, d’air, de sols et de micro-organismes, le végétal produit une masse vivante considérable.
Le génie du lieu
Chaque lieu, chaque terroir, a une capacité particulière à produire. Il faut accepter cette disposition propre du milieu et chercher à faire le mieux possible avec les moyens du moment.
Le génie humain ou paysan
C’est l’ingéniosité acquise par l’expérience, la cohabitation avec le milieu, la transmission et l’observation. Ce génie humain permet de piloter la fertilité, non pas contre le vivant, mais avec lui.
Une image de la fertilité paysanne
À partir d’une image commentée pendant la conférence, Bruno Sirven rappelle qu’un agriculteur pouvait autrefois, avec très peu de moyens apparents, remplir de nombreuses fonctions à la fois grâce à l’arbre et à la haie.
Avec une haie ou un alignement d’arbres, il pouvait :
- faire la clôture ;
- assurer la protection ;
- créer du microclimat ;
- agir sur la thermodynamique locale ;
- produire de la biodiversité ;
- fournir du fourrage ;
- produire du feuillage ;
- fournir de la litière ;
- produire de l’énergie.
Ce qui peut paraître désuet ou anodin révèle en réalité une très grande richesse fonctionnelle.
La « paresse » comme recherche d’efficacité
Le mot « paresseuse » ne renvoie pas ici à l’inaction, mais à une forme d’intelligence de l’économie de moyens.
L’idée est :
- d’obtenir un maximum d’effets avec un minimum d’efforts ;
- de réduire la fatigue ;
- de limiter les dépenses ;
- de faire durer les effets dans le temps.
Cette logique correspond à une économie paysanne ancienne, née d’un contexte où les moyens étaient rares. Il fallait :
- économiser les surfaces ;
- économiser les ressources ;
- éviter les apports extérieurs ;
- ne pas gaspiller ;
- faire le maximum avec le minimum.
C’est aussi une économie du geste, de l’efficacité et de l’efficience. Pour Bruno Sirven, cela rejoint directement la définition de l’agroécologie : une économie de moyens fondée sur une forme de rusticité.
L’arbre est autonome
Bruno Sirven insiste particulièrement sur ce point : par définition, un arbre est autonome.
Un arbre bien placé, adapté à son milieu, peut vivre longtemps sans intervention. Il rappelle que certains arbres n’ont pas été touchés depuis des années, voire davantage, et qu’ils continuent pourtant à produire et à fonctionner.
Cela signifie :
- que leur développement peut être gratuit ;
- que leur alimentation ne demande pas nécessairement d’assistance ;
- que, s’ils sont bien implantés, ils n’ont pas à être constamment repris.
On peut éventuellement les former au début, orienter leur structure, mais si cela est bien fait, les coûts ultérieurs deviennent très faibles.
Le renouvellement permanent
Un autre point essentiel est la capacité de la nature à se renouveler indéfiniment. Même avec les changements climatiques à venir, le renouvellement du vivant continuera, peut-être avec d’autres espèces, d’autres équilibres, d’autres compositions.
Ce qui compte est de maintenir :
- la diversité ;
- différentes classes d’âge ;
- une continuité de renouvellement ;
- un bon « fonds de roulement » biologique.
C’est cet héritage qu’il faut préserver, remettre en place ou reconstruire là où il a été affaibli.
Les arbres morts ont encore une valeur
Même morts, les arbres continuent à rendre des services. Ils participent encore à la vie, parfois plus qu’on ne l’imagine.
Mais Bruno Sirven souligne aussi un autre aspect : dans certaines situations, ne pas intervenir représente une économie réelle. Démonter un arbre mort, l’évacuer, remettre en état, tout cela a un coût. Le laisser en place peut donc parfois être écologiquement et économiquement pertinent, selon les contextes.
L’arbre est polyculture et polyvalence
L’arbre est à la fois :
- polyculture en soi ;
- polyvalence.
Il produit en cascade et rend de multiples services. Un seul arbre peut fournir plusieurs produits, et un seul produit peut avoir plusieurs usages.
Exemple évoqué :
- le broyat, qui peut servir notamment de paillage.
Pour penser correctement l’arbre, il faut en avoir une vision totale :
- partie aérienne ;
- partie souterraine ;
- matières visibles ;
- services invisibles ;
- exsudats racinaires ;
- réseaux de bactéries et de champignons ;
- associations biologiques complexes.
Même si beaucoup de ces processus restent encore mal connus dans le détail, ils font pleinement partie du fonctionnement économique et biologique de l’arbre.
L’arbre « de pays »
L’expression « arbre de pays » est utilisée ici dans un sens positif. Elle ne désigne pas seulement un arbre local au sens strict, mais un arbre capable de vivre en totale autonomie dans un lieu donné.
Cela peut concerner :
- des espèces locales ;
- mais aussi parfois des espèces venues d’ailleurs, dès lors qu’elles sont réellement adaptées.
L’important n’est pas tant l’origine que la capacité à vivre sans assistance artificielle permanente.
La régénération naturelle
L’un des grands leviers de cette agroforesterie paresseuse est la régénération naturelle.
Bruno Sirven montre plusieurs exemples de végétation qui s’installe seule :
- dans des jachères ;
- le long de chemins ;
- sur des bords de champs ;
- dans des contextes de forte concurrence herbacée ;
- jusque dans des contextes méditerranéens.
Cette capacité du vivant à recoloniser rapidement les espaces révèle :
- une grande puissance de production ;
- une capacité d’adaptation locale ;
- un mécanisme de sélection naturelle très efficace.
Dans cette régénération, beaucoup de semis disparaissent, quelques-uns résistent, et les individus restants sont souvent les mieux adaptés au lieu et au climat. Cette sélection est gratuite.
La régénération naturelle assistée
Il ne s’agit pas seulement de « laisser faire » sans rien regarder. Bruno Sirven évoque aussi une régénération naturelle assistée, c’est-à-dire un accompagnement léger :
- repérer les jeunes arbres intéressants ;
- les protéger si nécessaire ;
- en sélectionner certains ;
- les former au besoin ;
- enrichir ponctuellement si cela a du sens.
Cette approche permet de reconstruire des paysages productifs à très faible coût.
Le paysage produit
Bruno Sirven rappelle que ce n’est pas seulement le sol qui produit. C’est le paysage tout entier qui produit.
Autrement dit, la production dépend de l’ensemble :
- du sol ;
- de l’eau ;
- des arbres ;
- des haies ;
- des lisières ;
- des continuités écologiques ;
- des formes du relief ;
- des interactions biologiques.
L’arbre y joue un rôle moteur majeur.
Un exemple d’économie réelle
L’intervention évoque l’exemple d’une ripisylve ou d’une haie issue de régénération naturelle, jamais entretenue pendant longtemps, puis reprise par tronçons.
Sur une trentaine d’années, il a été calculé qu’en laissant cette végétation se mettre en place et se développer, on avait économisé des sommes importantes, de l’ordre de plusieurs milliers d’euros, simplement en coûts évités.
Ensuite, l’exploitation partielle de quelques segments a permis de dégager :
- de la biomasse ;
- des usages locaux ;
- un bénéfice net ;
- des fonctions territoriales complémentaires.
Parmi les usages évoqués :
- bois ;
- litière bovine ;
- remontée de matière organique vers d’autres parcelles.
L’intérêt ne se limite donc pas à la parcelle elle-même, mais concerne aussi le territoire.
Les coûts cachés de la plantation
À l’inverse, Bruno Sirven invite à réfléchir aux coûts réels de la plantation lorsqu’elle est systématique.
Planter, ce n’est pas seulement mettre un plant en terre. Cela implique :
- la production en pépinière ;
- la préparation du sol ;
- le transport ;
- la plantation elle-même ;
- la protection ;
- l’entretien ;
- le suivi ;
- la surveillance ;
- les remplacements éventuels.
Autrement dit, derrière un acte qui paraît simple, il existe une chaîne de coûts et une empreinte matérielle importante.
À l’inverse, quand la régénération naturelle fonctionne, on peut souvent :
- économiser ces coûts ;
- enrichir localement si nécessaire ;
- tailler ou former seulement selon les besoins.
Une économie globale du vivant
Pour conclure, Bruno Sirven résume cette vision comme une véritable économie du vivant. L’arbre est probablement l’un des seuls êtres vivants capables de bonifier durablement à la fois :
- l’air ;
- le climat ;
- la biomasse ;
- le paysage ;
- l’eau ;
- le sol.
Cette économie globale est encore difficile à faire reconnaître pleinement, notamment auprès des décideurs, car elle dépasse les calculs immédiats ou les approches trop sectorielles.
Conclusion
Le message final est clair : il existe une forme de paresse féconde, courageuse même, qui consiste à laisser faire la nature là où elle sait faire, à l’accompagner plutôt qu’à la contrarier, et à rechercher des systèmes où la biomasse, l’arbre et le paysage produisent avec le minimum d’interventions.
Cette agroforesterie paresseuse n’est pas une absence de travail, mais une manière de :
- mieux observer ;
- mieux choisir ;
- mieux accompagner ;
- moins dépenser ;
- et produire durablement avec le vivant.